Education nationale

Retard de payes, CDD à répétition : les enseignants contractuels, main-d’œuvre précaire du secondaire

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Ils représentent près de 10 % des enseignants du second degré (collège et lycée). Les contractuels, ces professeurs non-titulaires, sont devenus au fil des années un vivier de main-d’œuvre bon marché pour l’Éducation nationale.

Ils sont une petite cinquantaine à s’être rassemblés, ce mercredi 8 septembre, à l’appel de plusieurs syndicats enseignants, devant le rectorat de l’académie de Créteil, non loin de Paris. Professeurs de langues, d’histoire-géo, de maths, tous ont une similarité : ils sont enseignants contractuels dans le secondaire. Recrutés en fonction des besoins, pour remplacer un titulaire parti en congé maladie, pour pallier un poste laissé vacant, les contractuels signent des contrats aux durées variables, de quelques semaines à une année pleine. Et souvent, les affectations arrivent tard. « Chaque été, c’est la même angoisse. On n’est jamais sûr d’être rappelé, même si on a fait un boulot remarquable l’année précédente. L’an passé, on m’a appelé le 23 septembre, avant ça, j’attendais », souffle Jamal, professeur contractuel d’anglais. « Puis on arrive en cours de route, en ayant loupé la pré-rentrée, sans avoir pu préparer les cours pour le niveau adapté durant l’été. Des fois on nous appelle du jour pour le lendemain. Il faut de la souplesse, on est un peu les MacGyver de service. »

En juin, plus de 2600 d’entre eux dans l’académie de Créteil ont reçu une lettre de leur rectorat leur indiquant que leur contrat ne serait pas renouvelé à la rentrée [1]. Cette indication, « une formalité légale », assure l’académie, n’implique pas forcément une non-affectation pour ces enseignants. Si des besoins apparaissent après la rentrée, certains seront rappelés. « C’est une nouveauté cette année. Avant, on ne leur envoyait pas ce type de courrier. Ça a rajouté un caractère très anxiogène à cette rentrée qui l’était déjà avec le Covid et la réforme du lycée. Chacun attend fébrilement une affectation, ou pas », explique Danielle Arnaud, responsable des contractuels au Syndicat des personnels de l’Éducation nationale (SNALC). Contacté par Basta ! pour avoir le nombre de contractuels réellement renouvelé, le rectorat de Créteil n’a pas donné suite à nos sollicitations.

« Je me retrouve devant une classe qui n’a pas eu de prof d’anglais depuis deux mois, sans connaître le programme »

Les recrutements, rapides et faciles, imposent aussi de la flexibilité. « Je venais de finir mes études en anglais. J’étais au chômage. Alors j’ai envoyé un CV au rectorat de Créteil, comme ça, sans y croire. Ils m’ont rapidement rappelé », raconte Jamal, aujourd’hui dans l’académie de Versailles. « J’ai eu ensuite un entretien d’embauche classique, puis un autre, succin en anglais, d’une facilité déconcertante. J’ai été très surpris. Je m’attendais à ce qu’on me teste, qu’on me demande des choses pointues. Absolument pas. » Le lendemain, vendredi, Jamal est rappelé. Il commence lundi. « Je ne sais pas si vous vous rendez compte du truc. J’ai 27 ans, je sors de mes études, et je me retrouve devant une classe à Pavillon-sous-Bois qui n’a pas eu de prof d’anglais depuis deux mois, sans connaître le programme ni aucune technique pédagogique. J’étais ébahi. »

Un BAC+3 dans la discipline en question est a priori requis pour exercer le métier, mais désormais, dans les matières qui manquent de personnels, un BAC+2 est aussi accepté. Aucune formation pédagogique préalable n’est exigée. Célia* [2], professeur contractuelle de physique-chimie, n’oubliera pas non plus « sa première fois ». « J’ai appris le niveau de mes classes le 1er septembre, je commençais le lendemain. Les deux premières semaines ont été plus que compliquées. Je restais derrière mon bureau, je ne savais pas quoi faire, ni comment faire l’appel, ni comment faire marcher l’ENT (environnement numérique de travail). Je suis assez menue, tout le monde pensait que j’étais une élève. Il a fallu s’imposer, auprès des élèves, mais aussi des collègues. » Jamal résume : « C’est comme apprendre à nager. On vous jette à l’eau et on espère que vous ne vous noierez pas ».

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« On remplace des fonctionnaires par des précaires »

Appelés administrativement les « non-titulaires », car ils ne possèdent pas de concours d’enseignement (CAPES, agrégation…), les contractuels sont devenus un véritable vivier de main d’œuvre précaire pour l’Éducation nationale. À la rentrée 2021, ils représentaient près de 10 % (9,3 exactement) du corps enseignant en collège et lycée [3]. Leur nombre a presque doublé en dix ans, passant de 19 000 en 2010 à plus de 35 000 aujourd’hui. Sur la même période, le nombre d’enseignants titulaires a baissé de plus de 12 500. Dans l’établissement de Célia, « sur les 14 profs de maths, 6 sont contractuels ». « Ce constat n’est pas propre à l’Éducation nationale », note Claire Lemercier, directrice de recherche CNRS au Centre de sociologie des organisations de Sciences Po (CSO), et coautrice de La Valeur du service public, à paraître prochainement à La Découverte. « Dans toute la fonction publique on assiste à une hausse des contractuels. C’est simple, on remplace des fonctionnaires par des précaires. »

Car pour ces personnels enseignants, les différentes précarités s’accumulent. À la pédagogique, s’ajoute la financière. Les contractuels gagnent entre 5 et 20 % de moins que les titulaires – aux rémunérations déjà inférieures à la moyenne des pays de l’OCDE – et les CDD se succèdent, avec parfois des temps de pause. « Il m’est arrivé d’enchaîner les petits contrats de quelques semaine et du coup je n’en avais pas durant les vacances scolaires. Ce qui faisait que je n’étais pas payé à ces moments-là », glisse Yohan*, ancien professeur de gestion qui a jeté l’éponge après sept ans comme non-titulaire. Depuis le 1er janvier 2021, les contractuels peuvent désormais toucher une prime de précarité à la fin de leur CDD [4]. « Une petite avancée », notent plusieurs contractuels, « qui ne changent rien au statut ».

Les retards de paiements sont également monnaie courante. « Ne me parlez pas de ça, je pourrais en écrire un roman » , rigole Jamal. Sur l’ensemble des contractuels interrogés, seule une affirme ne jamais avoir été payée en retard. « C’est souvent quand on change d’établissement, le temps que l’académie s’en rende compte, on est payé avec un ou deux mois de retard », explique le prof d’anglais. Au SNES-FSU de Créteil, on confirme ces témoignages. « C’est presque la norme. On a eu une situation absurde où une collègue qui bossait au fin fond de la Seine-et-Marne ne pouvait plus mettre d’essence dans sa voiture pour s’y rendre. Tout ça parce que ça faisait plusieurs mois qu’elle n’était pas payée », narre Damien Besnard du secteur non-titulaires du SNES-FSU Créteil.

« Tant que vous ne partez pas en congé maternité, vous ne dites rien au rectorat »

À tout cela, s’ajoute la précarité du statut. Peut-être la pire. À la fin de chaque contrat, le chef d’établissement doit émettre un avis sur l’enseignant sur une fiche dédiée. Cette évaluation compte beaucoup au sein du rectorat pour décider des futures affectations. « Ça me pousse à faire attention, à ne pas trop me faire remarquer. Heureusement, je n’ai jamais eu de commentaires défavorables, mais à des amis c’est déjà arrivé. On a constamment une épée de Damoclès au-dessus de notre tête », regrette Jamal. Laure, une professeure titulaire d’histoire-géo, dans l’académie de Créteil, a également senti cette précarité dans son lycée. « Il s’était passé un évènement grave. On avait utilisé notre droit de retrait. Sauf les contractuels. Les syndicats leur avaient vivement conseillé de continuer à travailler pour éviter que ça leur retombe dessus. Ça m’avait choqué. » Du côté des syndicats, on nuance. « Les contractuels ont exactement les mêmes droits de syndicalisation. Nous, justement, on les appelle à se syndiquer pour ne pas rester isolé. Leur statut les rend démunis et on est là pour les soutenir. Mais c’est vrai qu’au quotidien, ils préfèrent, par sécurité, ne pas faire de vague », assure Damien Besnard du FNES-FSU.

Au sein même de la profession, le statut divise. « Je pensais que la première semaine au moins, les collègues m’aideraient... Mais non. Ils me regardent de haut et ne me sont pas d’une grande utilité. J’arrive comme un cheveu sur la soupe » , souffle Karine, prof d’anglais dans l’académie de Montpellier. « Pour faire ma place, être légitime, j’ai dû dire toutes mes études, montrer que je n’avais pas un Bac +1 mais bien un Bac+5, c’était assez déplaisant », abonde Célia.

Face aux CDD qui s’enchaînent, plusieurs options sont offertes pour acquérir (un peu) de stabilité. Outre l’accès aux concours internes, les contractuels peuvent obtenir un CDI (qui n’équivaut pas à l’acquisition du statut de fonctionnaire) après six ans de contrats courts. Mais là encore, c’est le parcours du combattant. Les six années de contrats doivent être consécutives, sans trou de plus de quatre mois entre chacun d’eux. Sinon, l’ancienneté accumulée s’efface, et on repart de zéro. « Ça pose un énorme problème, notamment pour les femmes enceintes », souligne Danielle Arnaud. « Imaginez qu’une contractuelle tombe enceinte en mai, et que son contrat se termine en août. Si elle le signale à sa hiérarchie, elle ne sera pas renouvelée en septembre. Sans contrat, son ancienneté repart à zéro. Alors moi je leur dis clairement : "Tant que vous ne partez pas en congé maternité, vous ne dites rien au rectorat". » Une stratégie qui accentue la difficulté à prévoir les remplacements pour le rectorat, mais nécessaire, selon ce syndicat, pour conserver un contrat la rentrée suivante.

Devant le rectorat de Créteil, ce mercredi, les syndicats l’assurent : parmi les 2600 personnes qui ont reçu la lettre de non-renouvellement, plusieurs ont cinq ans d’ancienneté. Damien Besnard conclut : « Aujourd’hui on se bat pour eux en priorité. S’ils n’ont pas d’affectation rapidement pour leur dernière année avant leur "CDIsation", ils risquent de perdre les cinq années et de retomber à zéro. Ce n’est pas possible, on est dans l’Éducation nationale. Nous on lutte pour ne pas créer des précaires à vie. »

Pierre Jequier-Zalc

Photo : Lors d’une manifestation d’enseignants à Paris, le 19 mars 2019 / © Serge d’Ignazio

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