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Restructurations : à quoi ressemblera la Poste de demain ?

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Privatisation ou pas, la Poste subit déjà d’importantes réorganisations. Celles-ci ont pour conséquence une intensification du travail des postiers, l’augmentation du niveau de stress et la remise en cause du rôle social des facteurs, selon les premières expertises que Basta ! s’est procurées. La Poste va-t-elle suivre le même chemin que France Télécom ?

Photo : issue du spectacle de rue « Les facteurs » (No tunes international)

Les réorganisations ont largement commencé à La Poste, bien avant que l’entreprise ne devienne une « Société anonyme ». Depuis mars 2009, les postiers découvrent le plan « Cap qualité courrier » : « Le projet de modernisation le plus important jamais engagé dans l’histoire de La Poste », clame le groupe. Comment s’exercera demain le métier de postier ? « Les agents bénéficieront de conditions de travail améliorées et d’équipements à la pointe de la technologie » : « casiers de tri, de nouveaux vélos, véhicules électriques du futur », promet la direction du groupe public. Le programme « facteur d’avenir », pilier du plan, doit faire entrer le célèbre personnage incarné à l’écran par Jacques Tati (« Jours de Fête »), dans la modernité du 21ème siècle. Le facteur doit devenir un « professionnel des services à domicile » et « le personnage préféré des Français ». De séduisantes intentions…

Légèrement soupçonneux, les 230 salariés de Brive (Corrèze), site pilote pour cette nouvelle organisation, ont voulu en savoir plus. Le 23 mars dernier, les membres du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) votent, à l’unanimité, le recours à une expertise indépendante pour étudier de plus près les conséquences de la réorganisation sur leur boulot. Le choix se porte sur le cabinet Technologia, celui-là même qui mène actuellement une étude nationale sur France Télécom, à la demande de la direction, et qui avait été chargé par Renault de mener une expertise en 2007 suite à quatre suicides au technocentre de Guyancourt. Un cabinet plutôt consensuel donc. Pourtant, la direction de La Poste, sans doute vexée de voir sa bonne parole mise en doute, conteste la demande d’expertise. Les quatre syndicats locaux (FO, CFTC, CGT, Sud) se voient obliger d’assigner leur employeur devant le tribunal de grande instance de Brive. « L’expertise sollicitée est nécessaire afin d’évaluer les conséquences de ces modifications sur la santé et la sécurité du personnel concerné », tranche le juge, le 7 avril 2009.

Intensification du travail

L’expertise est remise au CHSCT en mai 2009. « Il apparaît que le projet de réorganisation (…) se traduirait par une augmentation de la durée hebdomadaire de travail réellement effectuée pour certains, une augmentation du temps passé à l’extérieur pour certains agents, une intensification du travail, une diminution des marges de manœuvre, et une augmentation du risque routier lié à la multiplication des tournées effectuées en voiture », préviennent les ergonomes. On est très loin des « conditions de travail améliorées » que les communicants du groupe laissent miroiter ! Pire : les conséquences de « facteur d’avenir » risquent de produire des effets totalement inverses à ceux affichés. « Les modifications prévues pourraient également accroître la fatigue des salariés, décaler les heures de prises de repas, augmenter le niveau de stress ainsi que les risques de maladie résultant des activités extérieures (rhume, angine, insolation…). Le rôle social associé au métier de facteur pourrait également être remis en cause. »

Avant, les horaires des facteurs étaient matinaux, avec une prise de poste vers 6h du matin, mais réguliers. Les jours de repos étaient prévus longtemps à l’avance permettant aux agents d’organiser convenablement leur « vie hors travail ». Désormais, la prévisibilité des jours de repos est à la discrétion du directeur d’établissement, avec un délai de 7 jours. « Quand on a un rendez-vous médical à prendre chez un spécialiste, des examens à faire, ou bien qu’on souhaite organiser une sortie familiale ou avec l’école, on ne peut pas prévoir avec 7 jours de délai », explique un postier. Avant d’effectuer sa tournée, le facteur doit trier le courrier à distribuer dans de nouveaux « casiers hybrides modulaires ». L’opération se fait désormais debout et se révèle être source de « TMS » (troubles musculo-squelettiques) à cause d’une plus grande sollicitation des articulations.

Les facteurs préfèrent le vélo, pas la direction

Il faut « optimiser ». Un logiciel calcule le temps nécessaire pour réaliser le trajet prévu pour la distribution du courrier. Si les facteurs contestent la durée indiquée par la machine, c’est qu’ils sont trop lents, ou qu’ils veulent grappiller du temps. Mais le logiciel ne comptabilise pas les quelques minutes de conversation échangées avec un retraité, qui attend son courrier sur le pas de sa porte, ni les petites discussions avec une gardienne d’immeuble ou un commerçant sur la vie du quartier, encore moins le temps consacré à aller jusqu’au bout d’une impasse déposer le courrier à bon port. « Les facteurs sont unanimes, ce qui leur plaît dans leur métier, c’est ce contact avec le client, les petites attentions qu’ils peuvent avoir pour eux. (…) Si l’on ôte une partie de ce travail, il s’avère que la seule chose retenue par les facteurs sera la pénibilité du travail, les efforts physiques et les intempéries », pointe le cabinet d’expertise. Un postier l’exprime sans détour : « Le contact avec les clients, c’est ce qui fait tenir, ce qui fait avancer, et ça même quand il pleut… Si on n’a plus ça, on n’est plus facteur, on est livreur de courrier, ce n’est pas pareil, et ça ne m’intéresse pas, ou alors, on me paye plus. »

Toujours dans le souci d’optimiser la productivité et le temps consacré à la distribution, la nouvelle organisation prévoit de remplacer les vélos par des voitures pour les tournées où le terrain est en pente, histoire d’aller plus vite et de permettre aux facteurs de distribuer aussi les paquets plus encombrants. La voiture, plus confortable que le vélo ? Les experts de Technologia ont accompagné un facteur lors de sa tournée motorisée. En 3h36, le salarié est descendu – et remonté – 166 fois de son véhicule, soit quasiment une fois par minute. A vélo, la même opération prend deux fois moins de temps, le facteur n’étant pas obligé d’en descendre. De quoi provoquer un bug dans les pointus logiciels de La Poste ! Difficultés supplémentaires : en zone urbaine, effectuer une tournée en voiture entrave la circulation, à cause des arrêts fréquents, et multiplie les risques d’accidents, à cause de la descente à gauche. Sans oublier qu’un vélo est bien plus écologique qu’une voiture, même électrique. Des données qui ne semblent pas avoir été intégrées par les informaticiens et leurs géniaux managers.

Quand la machine passe avant l’être humain

La distribution du courrier par les facteurs n’est pas la seule activité à être restructurée. Fin 2009, La Poste aura inauguré 18 « plateformes industrielles courrier » (PIC). Ces sites industriels reçoivent et trient les 95 millions de lettres, publicités, documents et colis quotidiennement postés. Une PIC est en activité 24h sur 24h, six jours sur sept. Elles sont présentées comme un « véritable laboratoire technique de La Poste ». La première de ces plateformes a ouvert ses portes à Gonesse (Val d’Oise) en 2005. Ses deux gigantesques halls s’étendent sur 33.000 m2 - soit quatre terrains de football ! – et accueillent 850 salariés. Une véritable petite ville ultramoderne dédiée au tri du courrier et à son acheminement. On y développe la « poly activité ». Les agents doivent être en capacité d’assurer la plupart des positions de travail : sur les différents types de trieuses (enveloppes, objets, colis…) ou le vidéocodage pour les adresses que les machines n’arrivent pas à lire. De quoi répondre aux nouveaux défis de la compétitivité…

Problème : en trois ans, les congés maladie y sont passés en moyenne de 14 à 25 jours par salarié. « La structure a également connu un turn-over assez important et à tous les niveaux (direction, encadrement et agents de production) », s’étonne l’Association régionale pour l’amélioration des conditions de travail (Aract) d’Île-de-France, organisme paritaire géré par les partenaires sociaux et patronaux, sollicité en 2007 pour réaliser une étude au sein de la PIC.

L’Aract y découvre un environnement de travail particulièrement déshumanisé. « On fait beaucoup plus attention aux machines qu’aux difficultés du personnel dans cette PIC », déplore un salarié. Le sentiment d’isolement est fort. La « poly activité » permet certes de ne pas travailler en permanence sur un poste pénible ou répétitif, mais empêche les collectifs de travail de se constituer, nuit à l’esprit d’équipe et à l’émergence de « valeurs communes » entre fonctionnaires et salariés de droit privé, entre novices et vétérans de l’activité. Le site, s’il est proche des nœuds routiers, des pistes de Roissy ou de sa gare de TGV, est très mal desservi et donc difficilement accessible pour celles et ceux qui y pointent. Qu’on y travaille de nuit ou de jour, la lumière y est entièrement artificielle. Les salariés prennent leurs fonctions entre deux plantes vertes, dans un étroit espace délaissé par les machines et véhicules. « La nature du travail, le rythme du travail est imposé par la machine », constate les experts de l’Aract. « Il semble que les questions humaines soient passées au second plan au moment de l’ouverture et de la montée en charge de l’établissement. »

Si les machines sont respectées, cela ne semble pas être le cas des salariés, infantilisés par certains managers : « Les chefs parlent aux agents comme à des enfants », « on a l’impression d’être au collège », «  certains prennent les agents pour des gamins, parlent mal, donnent des ordres », entend-on dans les allées. Frustrations et désillusions sont au rendez-vous. « Les agents rencontrés, pour une grande majorité d’entre eux, ne souhaitent pas rester à la PIC. Ils considèrent pour la plupart qu’il n’y a pas de possibilité d’évolution au sein de la PIC », pointe l’Aract.

Le plan « Cap qualité courrier » et son volet « facteur d’avenir », concocté par le PDG de La Poste Jean-Paul Bailly, s’affiche comme une « véritable révolution dans l’histoire du courrier ». Quatre ans plus tôt, leurs anciens collègues de France Télécom avaient déjà entendu cette singulière mélodie. Ils découvraient le plan « Nouvelle expérience des télécoms » (Next), conçu par Thierry Breton et son équipe de cost-killers, censés les faire entrer dans la modernité. On sait aujourd’hui ce qu’il en est.

Ivan du Roy

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