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« On a voulu faire de nous des exemples » : récit de trois étudiants de Nanterre visés par une répression « sévère »

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Roga, Victor et Mickaël, ont payé cher leurs engagements dans les mouvements étudiants, à Nanterre en 2018, contre la sélection instaurée par Parcoursup et la hausse des frais d’inscription. Menacés de sanctions disciplinaires à l’université, ils ont aussi écopé de peines de prison, dont six mois fermes pour l’un d’entre eux. Cette épreuve n’entame en rien leur détermination. Basta ! les a rencontrés sur leur campus.

C’était au printemps 2018. La loi dite « orientation et réussite des étudiants » (ORE), portée par la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal, vient d’être promulguée. Les algorithmes de Parcoursup sont activés pour les bacheliers. A l’automne suivant, les étudiants étrangers voient leurs frais d’inscription exploser. De nombreuses universités sont alors bloquées par des étudiants protestant contre ces mesures. Ils accusent le gouvernement d’introduire une sélection à l’entrée de l’université. Sur le campus de Nanterre, un premier bâtiment est occupé le 9 avril 2018. Sur le toit, une banderole proclame : « On Nanterre la sélection ».

Le président de l’université, Jean-François Balaudé, décide alors de faire appel au préfet pour déloger les contestataires. En apprenant la venue des CRS sur le campus, les étudiants lancent un appel à se rassembler devant le bâtiment occupé. Les forces de l’ordre se retirent. Les jeunes décident de tenir une assemblée générale, en présence également de certains professeurs.

« Ils ont sorti les matraques, nous ont tirés par les cheveux, nous ont balancé des tables »

Quelque 200 personnes assistent à cette réunion improvisée. Mais à la surprise générale, les forces de l’ordre reviennent et pénètrent dans la salle, puis en bloquent les sorties. « Ils nous ont nassés à l’intérieur, presque séquestrés parce qu’on ne pouvait pas sortir », témoigne Victor Mendez, 22 ans, étudiant en sociologie. « On était pris en tenaille, bloqués dans la salle », renchérit son camarade, Roga, 29 ans, lui aussi en sociologie. Les CRS ont alors « sorti les matraques, nous ont tirés par les cheveux, nous ont balancé des tables », raconte-t-il.

Sept étudiants sont interpellés et placés en garde à vue au commissariat de Nanterre. Ils y passent la nuit. Trois, dont Victor et Roga, sont poursuivis pour violence envers les forces de l’ordre. Selon Victor, « le dossier est vide : le policier n’a aucune trace de blessure, ni rien. Nous avons recueilli une série de témoignages, prouvant que la violence venait du côté des forces de l’ordre. » Le 17 octobre 2018, le tribunal de Nanterre condamne en première instance les deux étudiants, sur trois poursuivis : six mois de prison ferme pour Roga, quatre mois avec sursis pour Victor. Exactement ce qu’avait requis le procureur.

Les peines de prison en dessous de deux ans sont aménageables. Cela n’empêche pas Dimitri Montforte, l’avocat de Victor, de les juger particulièrement lourdes : « Nous sommes sur des peines sévères au regard des dossiers, et des condamnations injustifiées au vu des faits. » « Ça ne m’étonne pas, confesse, las, Roga, parce que je viens d’un quartier populaire. » Pour Victor, « on a voulu faire de nous des exemples : voilà ce qui peut vous arriver si vous osez défendre vos droits, et poser la question d’un autre modèle de société. » Les deux étudiants ont fait appel.

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L’université de Nanterre prend les deux étudiants en grippe

Quand Victor soutient qu’il a servi « d’exemple », il ne se réfère pas uniquement aux poursuites judiciaires. Après la case « tribunal », des poursuites disciplinaires sont intentées par l’université de Nanterre contre lui et un autre étudiant, Mickaël. En cause : leur participation au mouvement contre la hausse des frais d’inscription pour les étudiants étrangers. « On sait très bien que la hausse des frais pour les étudiants étrangers est un premier pas pour la hausse des frais d’inscription de tous les étudiants », commente Victor, expliquant son engagement.

 
Victor et Mickaël apprennent qu’ils sont interdits d’accès au campus pendant 30 jours car ils représenteraient une menace à l’ordre publique. Ils reçoivent une lettre les informant qu’ils sont aussi convoqués en conseil de discipline pour troubles à l’ordre de l’établissement, perturbation d’examens, occupation de lieux administratifs. « C’est scandaleux qu’un président soi-disant contre la hausse des frais d’inscription empêche les étudiants de militer », dénonce Mickaël. Les deux étudiants reçoivent le soutien de personnalités politiques, dont Olivier Besancenot (NPA) et Eric Coquerel (LFI). Le 20 mai, la section disciplinaire les relaxe : « Tous les faits qui nous étaient reprochés ont été balayés d’un revers de main ! » explique Victor.

« Ce qu’on fait dérange profondément »

Ces sanctions disciplinaires interviennent suite à l’enchaînement de protestations étudiantes : d’abord les manifestations contre la loi Vidal et Parcoursup, puis une mobilisation à la rentrée 2018 pour celles et ceux qui n’avaient pas été inscrits à cause de cette même loi, et finalement un troisième mouvement en décembre contre la hausse des frais d’inscription pour les étudiants étrangers. Pour Victor, « au moment des vacances de Noël, le président de la fac voulait tuer la contestation étudiante. Donc il s’en est pris à Mickaël et à moi. »

Si les poursuites judiciaires et les sanctions disciplinaires ont affecté Victor, il ne le laisse pas transparaitre. « Ces épreuves n’ont fait que me convaincre davantage que ce que l’on fait, ça les dérange profondément. » L’apprenti sociologue se dit déterminé et regarde déjà vers le futur. « Dès septembre, il faudrait qu’il y ait une grève dans les universités, dans les lycées, en lien avec les syndicats professionnels pour permettre de reconstruire un rapport de force face à Macron. » La date d’audience de leur appel n’a pas encore été fixée.

Eléonore Hughes

Photo : lors d’une manifestation étudiante et lycéenne à Toulouse, à l’automne 2018 / © Tien Tran

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