Xénophobie

Quand le pouvoir recourt à la chasse à l’homme

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Dans son livre Les chasses à l’homme, le philosophe Grégoire Chamayou se penche sur l’histoire de la violence du pouvoir sur ceux qu’il estime indésirables. Des esclaves, aux Juifs, jusqu’aux sans-papiers ou aux Roms, il relève que cette forme de prédation des dominants s’appuie davantage sur des structures sociales établies que sur un racisme ordinaire. Un éclairage précieux sur le rôle de l’État et son rapport à l’exclusion. Entretien.

Basta ! : Grégoire Chamayou, pourquoi retracer l’histoire de la chasse à l’homme depuis l’Antiquité ?


En raison de ce qui se passe aujourd’hui, sous nos yeux, et pas au cinéma. Lorsque Bush lance la guerre en Afghanistan, il invite les «  nations qui aiment la liberté à se joindre à nous dans une chasse à l’homme internationale » [1]. Nous avons là un discours de guerre présentée comme une guerre-chasse, menée contre des ennemis de l’humanité réduits au rang de proies universelles. La réduction rhétorique de l’ennemi à une bête nuisible autorise la plus extrême violence, et ce en dehors des cadres classiques du droit de la guerre. Les opérations militaires ont, elles-mêmes, été théorisées par le Pentagone comme une traque plutôt qu’un duel. On a largué, par avion, des milliers d’affichettes « wanted » avec le montant des récompenses. Il s’agit d’une guerre cynégétique, où les civils sont tirés comme des lapins, depuis des hélicoptères.

Autre exemple, celui de la chasse aux travailleurs sans-papiers. Une traque étatique, organisée sur fond d’illégalisation des personnes et d’hyper exploitation salariale. On se souvient de cette femme chinoise qui se jette de sa fenêtre à Belleville pour fuir une descente de police ou de cet enfant qui fait une chute à Amiens, depuis un balcon, pour échapper à une arrestation. J’étais en train de finir ce livre quand les événements de Rosarno, en Italie, se sont produits : une partie de la population s’est munie de carabines et de barres de fer pour poursuivre les travailleurs saisonniers d’origine africaine. Moment inquiétant où, sur fond de crise sociale, la xénophobie d’État se trouvait relayée, dans la pratique, par des phénomènes de « chasse de meute », comme les appelait l’écrivain Elias Canetti. Ces exemples mettent en relief un genre de violence qu’il faut d’urgence essayer de penser, d’inscrire de manière critique dans l’histoire.

Depuis Aristote pour les esclaves jusqu’à l’extrême droite nationaliste pour les immigrés, en passant par les Indiens, les « nègres », les vagabonds ou les Juifs, toutes les chasses à l’homme reposent-elles sur des logiques similaires ?

La logique du lynchage dans les États du sud des États-Unis n’est pas la même que celle des chasses aux travailleurs étrangers en France à la fin du 19e siècle. Ces deux formes de violences racistes s’exercent au sein de « marchés du travail éclatés ». Mais dans le premier cas, il s’agit de maintenir une ségrégation entre castes raciales. Et dans l’autre, d’expulser un sous-groupe de main-d’œuvre, sur fond de mise en concurrence sur le marché du travail.

Vous trouvez de façon régulière des expressions qui animalisent les hommes chassés, qui les affublent de noms où d’attributs réservés aux bêtes. Les esclaves par nature, pour Aristote, ce sont des « bœufs bipèdes ». De façon générale, toute chasse suppose une théorie de sa proie, qui explique au nom de quoi certains hommes peuvent être traqués et d’autres non. Cela suppose toujours une forme d’exclusion théorique, de rejet du groupe des proies hors d’un ordre commun d’appartenance.

L’établissement d’un rapport de domination présuppose une forme de chasse à l’homme. Un pouvoir, pour s’exercer, doit commencer par capturer ses sujets. Dans l’Antiquité, c’est la condition du mode de production esclavagiste : on fait la guerre à des populations « barbares » pour acquérir une main-d’œuvre servile. Aristote théorise cette forme de guerre-chasse : il y a des hommes qui, nés pour obéir, sont proies par nature. L’Église, elle, officiellement, ne capture pas ses sujets. Elle présente son pouvoir comme celui d’un pasteur qui guide son troupeau et en prend soin. Mais elle mène alors des chasses d’exclusion (aux hérétiques, aux sorcières…) qui s’énoncent paradoxalement au nom d’un impératif de protection : on extirpe la brebis galeuse pour éviter la contagion du troupeau, on excommunie et on éradique. Ce sont les deux formes classiques : chasse-capture et chasse-expulsion. À partir des figures bibliques d’Abraham, le bon pasteur, et de Nemrod, le roi-chasseur qui capture son peuple par la violence, la tradition distingue en fait deux formes antithétiques du pouvoir. Au pouvoir pastoral, d’origine transcendante, de modalité bienfaisante et individualisante, s’oppose alors durablement un pouvoir « cynégétique », pouvoir de la force immanente, pouvoir prédateur et massifiant.

« J’ai repris le fouet du dresseur, à mon tour agresseur, ne soyons plus chassés mais chasseurs », chante le groupe de rap La Rumeur [2]. Vous mettez en garde contre le principe de revanche qui ne fait que redistribuer les rôles de proies et de chasseurs sans changer le rapport de domination. Cela signifie-t-il qu’on ne peut lutter contre ses bourreaux sans reproduire leur modèle ?

Que les chasseurs soient chassés à leur tour, que la violence d’État se heurte à des résistances, y compris par la force, c’est dans l’ordre des choses. Que l’on refuse d’être des victimes ou des proies passives, c’est également nécessaire. Mais cela n’épuise pas la question. Le problème, c’est de savoir quel type de sujet politique on souhaite devenir. Le morceau que vous citez, « le chant des casseurs » est récent, mais il s’inscrit dans une longue tradition de poésie révolutionnaire, dans la veine mélancolique des chants de vengeance. Aux lendemains de l’écrasement sanglant de l’insurrection ouvrière de 1848, un poète évoque « le bonheur de tenir l’impassible couteau de la sainte vengeance  ». En 1871, le communard Eugène Vermersch rêve d’un Paris mis à feu, anéanti par des flammes, celles-ci devenant les « oriflammes d’un peuple qui se venge au moment de mourir ». La révolution, guidée par la voix des morts, doit administrer l’ultime châtiment. Mais, dans le même temps, le but de la révolte lui-même semble s’obscurcir, comme si c’était seulement de punir les anciens bourreaux.


Le danger est que le cri de vengeance se fixe en une politique réactive. Le problème politique de la vengeance, c’est que celle-ci tend, en même temps qu’elle s’assouvit, à se venger aussi de celui qui s’y livre, le faisant devenir malgré lui l’exact reflet de ce qu’il combattait. C’est le piège du retournement simple du rapport de prédation, qu’illustrent tous les récits de chasse à l’homme : l’ancienne proie, pour survivre, est devenue chasseur. Elle a survécu, mais avec elle aussi la structure même de ce qu’elle avait eu à subir, et dont elle se fait à présent l’agent. Or le défi, ce n’est pas simplement de renverser les rôles, d’inverser les termes du rapport d’agression, mais de l’abolir. Dépasser cette logique en miroir est vital pour des mouvements de libération. Cela suppose sans doute, comme le demandait Bakounine, une théorie critique de la violence révolutionnaire : attaquer les conditions matérielles qui font les dominants être ce qu’ils sont, plutôt que de viser des individus par ailleurs toujours remplaçables. Car le secret de la puissance des maîtres, des patrons ou des colons n’est à chercher ni dans leur ADN, ni dans leur sang ou leurs chromosomes, mais dans les rapports sociaux qui fondent leur puissance.

Est-il selon vous déplacé de parler de « rafle » pour condamner les renvois de Roms par l’État français, comme l’a récemment fait la vice-présidente de la commission européenne, Viviane Reding ?

Aujourd’hui, ce gouvernement voudrait nous interdire d’appeler les choses par leur nom. Une rafle désigne des « arrestations massives opérées à l’improviste par la police dans un lieu suspect », comme le rappelle Emmanuel Blanchard, et selon une acceptation attestée depuis le 19e siècle. À l’origine, la rafle, c’est une grappe de raisin dont on a enlevé tous les grains. « Faire rafle », c’est tout enlever, se saisir de tous ceux que l’on trouve. Aujourd’hui encore, lorsqu’un ratissage policier se conclut par une arrestation collective, c’est une rafle. La Cimade dresse, dans ses rapports annuels, une liste des rafles de sans-papiers effectuées par la police française.

Employer ce mot n’implique pas de faire un amalgame historique entre la xénophobie d’État contemporaine et le racisme exterminationniste du régime de Vichy pendant l’Occupation. Même si elles s’avèrent mortifères, les rafles et expulsions contemporaines ne sont pas commandées par une visée génocidaire. S’il faut leur trouver des ancêtres, elles se rattachent assez clairement à la pratique de la chasse aux « indésirables » qui fit florès dans l’entre-deux-guerres, en même temps que montait en puissance une extrême droite menaçante et que se durcissait la législation sur les étrangers.

Et qu’en est-il du mot « déportation » utilisé pour qualifier des expulsions du territoire ?

Le terme déportation, avant la déportation-extermination des Juifs européens durant la Seconde guerre mondiale, désigne une peine très ancienne, instituée par les Romains, qui se définit classiquement comme l’action de « transporter, exiler quelqu’un dans un lieu d’où il ne doit point sortir ». Les mesures prises contre les Roms s’apparentent à d’anciennes pratiques de bannissement. Elles s’inscrivent dans l’histoire longue des persécutions des populations nomades en Europe. Au 17e  siècle, les États européens se lancèrent dans de vastes chasses aux pauvres, aux gueux et aux vagabonds. On enfermait les locaux, on expulsait les étrangers, mais les étrangers parmi les étrangers, les indésirables parmi les indésirables, c’étaient les « Bohémiens ». Ceux-là «   étaient chassés, traqués, pris comme des bêtes fauves ; les femmes rasées, puis fouettées, flétries, expulsées du royaume ; les hommes attachés au banc d’une galère à perpétuité  », écrit-on à l’époque. Bien plus tard, ils furent internés dans des camps, sur le sol français, sous le régime de Vichy. Que puissent aujourd’hui être annoncées contre eux des mesures de bannissement, mesures d’exception prises contre des citoyens européens pourtant censés jouir de la liberté de circulation, c’est le signe que le travail de mémoire n’a pas été fait.

Vous me demandez si ces mots sont « déplacés ». Un sans-papier ligoté à son siège d’avion, roulé dans une couverture souillée d’excréments, la bouche scotchée, c’est ce que le ministère de l’Intérieur appelle joliment une « reconduite à la frontière ». « Reconduite », ça fait bien. On voit tout de suite l’image de la maîtresse de maison qui vous reconduit poliment sur le pas de la porte. Je crois que c’est précisément ce genre de terme qui est « déplacé ». En fait, ce type d’euphémisme ne sert qu’à opérer des déplacements de sens. La langue de propagande politique excelle dans l’art de renommer les choses. Elle en a besoin pour faire accepter l’inacceptable. De sorte que, paradoxalement, lorsque vous utilisez des termes adéquats à leur objet, c’est-à-dire pas beaux à entendre, c’est vous qui devenez outranciers, violents, excessifs. Sauf que ce n’est pas en enjolivant la désignation que la pratique change. Alors oui, pour répondre directement à votre question, aujourd’hui, au lendemain de la mort d’un sans-papier suite à plusieurs décharges de Taser, il n’y a rien de déplacé à l’affirmer : Brice Hortefeux est le ministre des rafles, et la xénophobie d’État tue.

Une politique xénophobe, où l’Autre est traqué, repose-t-elle forcément sur une vision raciste ou identitaire ?

L’acte fondateur de la politique xénophobe est de tracer, au sein de la population, une frontière entre ceux qui doivent être protégés et ceux qui peuvent, ou doivent, être exclus de la protection. À la fin du 19e siècle, l’extrême droite française voit dans les phénomènes de chasse aux travailleurs étrangers un ferment possible pour sa conquête du pouvoir politique. On se souvient des chasses sanglantes aux ouvriers italiens, à Aigues-Mortes, en 1893. Elle recycle alors le discours du protectionnisme économique à l’égard des marchandises, mais en le déplaçant vers la main d’œuvre-étrangère. Le racisme biologique n’est venu qu’ensuite se couler dans cette matrice d’origine économique pour définir l’essence de ce qui méritait protection, pour donner un contenu substantiel au concept du national.

La définition de l’identité par la race ou le sang n’est pas indispensable au fonctionnement du dispositif. Le point central est que le racisme, en tant que stratégie politique, n’a paradoxalement pas nécessairement besoin d’une notion biologique de « race » sur laquelle s’appuyer. Des définitions culturelles ou historiques peuvent tout aussi bien faire l’affaire. C’est pour cela qu’il ne suffit pas, pour contrecarrer ce genre de logique politique, de réfuter les définitions fumeuses de l’identité nationale ou de la race. Il faut aussi pouvoir leur opposer des régimes alternatifs d’identification politique, d’autres notions de ce qui doit être protégé, d’autres concepts de la protection collective.

Par exemple ?

En 1848, à Paris, on assiste aux premiers phénomènes spontanés de chasse aux ouvriers étrangers. À l’époque, des travailleurs immigrés allemands avaient écrit ceci : « Il y a en outre beaucoup de réflexions à faire sur cette chasse aux ouvriers étrangers ; mais nous n’ajouterons que ceci : il est nécessaire que les ouvriers, les prolétaires de tous les pays se reconnaissent comme frères, c’est-à-dire (…) tous et partout solidaires contre les exploiteurs. » Pour eux, la fraternité ne se fondait pas sur l’essence d’une identité commune, mais sur la conscience de la similarité des situations vécues. Ce qui fait le « commun », ce n’est ni une origine, ni une identité déterminée, mais le fait de reconnaître sa propre situation d’oppression dans celle de l’autre. C’était une notion de fraternité de classe. Or celle-ci, parce qu’elle contredisait à la fois la mise en concurrence libérale et l’exclusion nationale sur le marché du travail, permettait de se battre sur deux fronts : contre les libre-échangistes et contre les xénophobes. La question n’était pas de défendre les ouvriers nationaux contre la concurrence des ouvriers étrangers, mais tous les travailleurs contre leur mise en concurrence capitaliste. À la compétition qui divise, opposer non plus l’exclusion nationale, mais la solidarité sociale. C’est pour cela que les grèves récentes de sans-papiers ont été si importantes politiquement : elles montraient l’évidence, à savoir que « les sans-papiers » sont avant tout des travailleurs sans-papiers, c’est-à-dire d’autant plus exploitables que privés de protections légales face aux employeurs.

Après avoir été gérée sous forme archaïque, la chasse à l’homme est devenue le monopole de l’État. Pourrait-on envisager une privatisation, une marchandisation de cette pratique ?

Sous la pression des politiques libérales, il y a une tendance généralisée à la privatisation des fonctions de l’État, y compris de ses fonctions répressives, avec des phénomènes d’externalisation et de sous-traitance. Il ne faut pas oublier que la « sécurité », y compris sous sa modalité xénophobe, est d’abord un gigantesque marché. Ces logiques de mercenariat peuvent se doubler d’autres dynamiques, de type « miliciennes » : la formation, dans les parages de l’État, de meutes bénévoles, embryons possibles de mouvements xénophobes de masse. En Arizona, une milice privée de volontaires en armes sillonne le désert à la chasse aux migrants mexicains. Ils s’appellent les « minutemen » [3]. On les décrit « habillés comme pour un salon de la chasse et de la pêche : vestes et pantalons camouflage avec les casquettes assorties, lunettes de tir orange vif et armes de poing rivées sur la hanche ». En Italie, sous la pression de la Ligue du Nord, mouvement néofasciste, une loi a institué en 2009 un délit « d’immigration et de séjour » et prévoit encore la mise en place de milices populaires. Des « associations de citoyens » sont appelées à se substituer à la police et chargées d’effectuer des patrouilles de rue – des traques pudiquement appelées « rondes citoyennes ». Combiner chasse étatique et battue populaire, faire de chacun les agents de la traque xénophobe, et faire de cette nouvelle alliance le creuset d’une union nationale régénérée. C’est la base même de la politique fasciste.


Peut-on parler de « chasse à l’homme » dans le traitement policier des banlieues, notamment depuis les « émeutes de 2005 » avec le recours quasi systématique aux hélicoptères, aux drones, aux forces spéciales (GIGN…), parfois assorti de couvre-feux ?

La rappeuse Casey chante : « La chasse est nationale, passionnelle, prise en charge par des professionnels, éliminez l’animal qu’il soit mâle ou femelle (…), elle n’a pas d’autre tort que d’avoir une autre tête. » Ironiquement, les agents de la police, lorsqu’ils décrivent ce qu’ils font, de l’autre côté, confirment – même s’ils sont évidemment très loin d’avoir la prose d’une Casey : « En BAC, dans leur jargon, ils disent : "Nous, on est des chasseurs, on n’est pas comme les autres, les autres c’est des soldats" » [4]. La répression de la révolte des quartiers populaires de 2005 s’est effectuée dans un cadre précis : celui de l’état d’urgence, décrété par Dominique de Villepin. Or il faut savoir que le texte en question date de 1955, au moment où la France entrait dans la guerre d’Algérie, et qu’il n’y avait eu, dans l’histoire récente, qu’un seul grand précédent pour son application : la répression du mouvement indépendantiste en Kanaky.

Il faut alors s’interroger sur le rapport entre répression des révoltes populaires et violence coloniale. Si l’on remonte dans le temps, est-ce un hasard qu’en France, au 19e siècle, les généraux qui ont réprimé les insurrections ouvrières avaient presque tous fait leurs armes dans les armées d’Afrique ? Galliffet, bourreau de la Commune, comme Cavaignac qui avait écrasé dans le sang la révolte ouvrière de juin 1848, avaient combattu en Algérie. Bugeaud, dont le nom demeure associé au massacre de la rue Transnonain, toujours actif en 1848, fut l’un des généraux d’Afrique qui dirigea la politique des « enfumades », consistant à « fumer comme des renards » les rebelles algériens réfugiés dans les grottes. Dans les phases intenses de répression intérieure, l’appareil d’État mobilise des techniques de guerre cynégétique élaborées ailleurs, contre d’autres populations civiles. Les projets, évoqués aujourd’hui, d’utiliser des drones dans le ciel des banlieues françaises se comprennent dans ce type de circulation des technologies et des imaginaires militaro-policiers entre l’espace des guerres impérialistes et celui de la guerre civile.

Les puissants aussi se disent régulièrement victimes de « chasse à l’homme » et de lynchage » médiatiques. On l’a encore vu avec le fils du Président de la République ou Éric Woerth, accusé par des journalistes de conflits d’intérêts avec de grandes fortunes. Qu’en pensez-vous ?

Le procédé est assez ridicule et je crois qu’il ne trompe plus grand monde. Il s’agit de ce que les communicants appellent des « éléments de langage », des expressions saillantes, détachables, destinées à être reprises en boucle par la presse. Lorsqu’on fait le portrait du fils Sarkozy en lièvre apeuré et celui d’Éric Woerth en grand cerf blessé, on cherche à produire un effet d’inversion des rôles : ceux qui jouissent du pouvoir, de la richesse et des plus hautes protections sont alors présentés comme des êtres démunis et persécutés. Il y a aussi un autre bénéfice dans l’opération : plus on utilise l’expression comme une métaphore pour disqualifier des critiques verbales formulées dans la presse, plus on déréalise les pratiques concrètes correspondantes, qui, elles, s’appliquent à d’autres et ne se contentent pas de mots. Dans le cas d’Éric Besson, déplorer la très métaphorique chasse aux fils des puissants quand on organise soi-même la très littérale traque aux enfants des plus démunis, cela a quelque chose de particulièrement obscène. Au-delà de l’anecdote, ce qui se manifeste ici, c’est la duplicité du régime qui est en train de s’installer de part et d’autre de la frontière intérieure de l’identité nationale et de la régularité du séjour : la frontière entre ceux auxquels est reconnu un droit imprescriptible de protection, et ceux auxquels toute protection, même la plus élémentaire est déniée, comme l’accès aux centres d’hébergements d’urgence en plein hiver.

Recueilli par Ludo Simbille

Grégoire Chamayou est philosophe, spécialisé en histoire des sciences autour des expériences sur les humains, auteur de « Les chasses à l’homme », La Fabrique éditions, 13 €.

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