De la nourriture prise en charge à 100 % : un village expérimente une sécurité sociale alimentaire

par Sophie Chapelle

À Cadenet, village du Vaucluse, des habitantes ont réfléchi ensemble, durant plusieurs mois, à leurs aspirations pour une alimentation désirable. Leur convention citoyenne locale a débouché sur la création d’une caisse de l’alimentation.

C’est une commune de 5000 habitants, entourée de champs et située à seulement une heure de route de Marseille, 30 minutes d’Aix-en-Provence. À Cadenet, dans le Vaucluse, une expérience de démocratie alimentaire va aboutir vendredi 5 avril, au lancement d’une caisse locale de l’alimentation. 33 habitants et habitantes vont bénéficier de 150 euros de nourriture par mois et par personne dans trois lieux d’achat conventionnés : l’épicerie du village, le magasin de producteurs et l’association pour le maintien de l’agriculture paysanne (Amap).

Le projet est né en 2020 de discussions au sein d’une association, Au maquis, qui travaille depuis dix ans sur les liens entre alimentation et social. Juste avant le confinement de 2020, Éric Gauthier et sa collègue Mathilde Woillez, salariés de l’association, découvrent le concept de Sécurité sociale de l’alimentation (SSA). « Nous nous sommes dit que la Sécurité sociale de l’alimentation pouvait servir de colonne vertébrale aux actions que l’on menait », explique Éric.

Aux pieds des immeubles de quartiers de la commune voisine de Cavaillon, l’association sensibilise sur l’importance d’une alimentation de qualité, mais sans être en mesure de donner les moyens d’y accéder. « D’un côté on crée des envies frustrées. De l’autre, des paysans font leurs courses dans les grandes surfaces plutôt qu’au magasin de producteurs, car eux-mêmes ne vivent pas de leur métier. Avec la Sécurité sociale de l’alimentation, on peut solvabiliser les habitants et permettre la construction de filières », estime le salarié d’Au maquis.

Mais l’idéal se heurte à la réalité locale. Le projet de Sécurité sociale de l’alimentation porté au niveau national par un collectif d’organisations – réunissant ingénieurs, agriculteurs, militants associatifs [1] – propose de verser 150 euros par mois et par personne à chaque habitant et habitante. « Ramené à la population de Cadenet, cela représente huit millions d’euros, soit le budget de la ville », tempère Éric. Pour avancer sur sa mise en œuvre au niveau local, l’association Au Maquis s’attelle à travailler sur le conventionnement. Ce pilier de la sécurité sociale de l’alimentation consiste à définir collectivement les aliments pour lesquels ce budget mensuel pourra être dépensé.

Mini convention citoyenne

L’association travaille en interne sur le sujet avant d’ouvrir, en février 2021, ses réflexions à d’autres personnes pour lesquelles l’alimentation relève de l’expérience professionnelle – techniciens de collectivités, paysans et paysannes, bénévoles de l’aide alimentaire, responsables associatifs, élus... Un comité de pilotage se réunit pendant un an et aboutit à l’envie de créer un collectif local, le Collectif local de l’alimentation de Cadenet (Clac).

Pour créer ce collectif, les membres du comité se rendent début 2022 dans les rues de Cadenet, à la sortie des hypermarchés ou des écoles ou encore à la fin des entraînements de foot, où ils distribuent des flyers invitant à participer à l’expérimentation de travail. Une vingtaine de personnes sont partantes. « C’est le hasard, mais il y avait autant d’hommes que de femmes, des cheveux blancs, des jeunes, des gens au Smic, des bénéficiaires de l’aide alimentaire, des ingénieurs nucléaires, comme des retraités », observe Éric Gauthier. Leur point commun : toutes et tous se posent des questions sur l’alimentation, mais avec des approches différentes.

« On a proposé de faire six mois d’apprentissage, précise Éric. L’enjeu, c’est de mettre en place de la controverse, du débat éclairé, pour comprendre l’autre en face. » De février à juin 2022, les membres du collectif se retrouvent un jeudi sur deux, durant trois à quatre heures. Des personnes extérieures interviennent, comme Jean-Michel Fourniau, sociologue spécialiste du tirage au sort, qui a accompagné la Convention citoyenne sur le climat.

« Il y avait l’envie de créer en local une mini Convention citoyenne, et de voir comment l’apprentissage permet de passer à la proposition », pointe l’homme. Les moyens ne sont évidemment pas les mêmes, le budget de la Convention citoyenne pour le climat étant de 1,5 million d’euros [2], quand celui dédié à l’expérimentation de Cadenet est de 20 000 euros la première année.

Remboursement comme pour les médicaments

Au cours des réflexions, l’idée d’une caisse alimentaire commune naît. De nombreuses questions subsistent : quels aliments doivent être distribués ? Qu’est-ce qu’une alimentation de qualité ? « On s’est même demandé combien de mètres carrés il faut à une poule pour qu’un œuf soit conventionné », relève Éric.

Une carte
Fresque de l’alimentation 2052
Réalisée par le Clac fin 2022 et redessinée par Adrien Zammit, elle représente un avenir alimentaire désirable du territoire de vie autour de Cadenet.
©Clac

Pour y répondre, de janvier à juillet 2023, le collectif va à la rencontre de tous les commerçants de Cadenet – deux boucheries, trois boulangeries, un magasin de producteurs, des épiceries, une grande surface en périphérie et un magasin bio. Sa réflexion aboutit à de grands critères transversaux : l’impact environnemental et social, les conditions de travail, la taille de l’unité de production, de transformation ou de distribution, et son indépendance vis-à-vis de l’agro-industrie.

Le collectif décide finalement d’un conventionnement par produit et non par magasin. Trois niveaux de prise en charge sont déterminés : à 30 %, 70 % et 100 %. Si l’aliment ne correspond à aucun des critères, la prise en charge est nulle. « Quand c’est pris en charge à 100 %, c’est que nous avons considéré que ces aliments étaient proches de ce que nous avons envie de voir arriver pour l’ensemble de notre alimentation », souligne le collectif sur son site. C’est le cas des légumes bruts, du pain fabriqué par le paysan-boulanger, ou du fromage issu de la production d’un éleveur-transformateur.

Les aliments pris en charge à 70 % sont ceux dont le collectif a identifié des pistes d’amélioration. La viande bovine locale en conversion biologique relève par exemple de cette catégorie, ainsi que les aliments locaux transformés dans un atelier artisanal, dont le collectif ne connaît pas les conditions de travail. Ceux pris en charge à 30 % sont considérés comme importants pour la vitalité du territoire et la santé, même s’ils ne correspondent pas pour le moment à la grille d’évaluation. Des fromages fermiers non locaux, ou des aliments issus du commerce équitable ont notamment été sélectionnés.

Suivant le principe de la feuille de soin, le « reste à charge » est payé par le consommateur ou la consommatrice. À terme, des produits pourront évidemment être ajoutés ou retirés de la liste, ou voir leur taux de remboursement modifié. L’objectif est triple : rendre accessible des produits définis collectivement comme désirables, inciter au changement de pratiques et sécuriser les débouchés des productrices et producteurs.

Bénéficiaires tirés au sort

Trois lieux de vente sont choisis : l’Amap du village, le magasin de producteurs et l’épicerie du centre-ville. « Quand nous sommes allés voir les commerçants pour leur présenter nos propositions, l’épicière, qui se fournit en partie localement, nous a fait part de son intérêt, mais à la condition de l’aider à transformer ses approvisionnements pour avoir davantage de produits pris en charge à 70 %, explique Éric. Elle veut transformer son système alimentaire par le désir de faire mieux, et non par la contrainte ! Ça, c’est le cercle vertueux auquel peut conduire la mise en œuvre d’un tel système. »

Il reste ensuite au collectif à construire un groupe de bénéficiaires [3]. Avec les 60 000 euros versés par la Fondation de France, la caisse peut bénéficier à 33 personnes pendant un an sur la base d’un versement de 150 euros par mois.

Lors d’une réunion en octobre 2023, une cinquantaine d’habitants de Cadenet mettent leur nom dans l’urne pour devenir bénéficiaires. 23 personnes sont tirées au sort. « On a aussi réservé cinq places à ceux qui ont participé au Clac depuis le début, car certains étaient dans une vraie situation de galère, précise Éric. Le hasard fait bien les choses puisque trois des cinq tirés au sort étaient en difficulté. » Cinq autres noms ont été proposés, avec leur accord, par l’épicerie solidaire de Cadenet.

Depuis cette date, ces 33 personnes se réunissent une fois par mois pour discuter de la logistique. « On avait beaucoup travaillé le conventionnement depuis deux ans, mais pas la logistique. On n’avait pas abordé la manière dont on fait circuler l’argent : est-ce qu’on utilise la monnaie locale ? L’argent papier ? explique Éric. On avait simplement abordé le fait qu’on en avait marre de la numérisation de la société et de devoir passer par des applis, et qu’on aspirait à trouver une solution manuelle. »

La caisse va finalement fonctionner en euros.« C’est la solution manuelle qui a été retenue sur le principe des feuilles de soin qui existaient il y a une trentaine d’années », précise Éric. Tous les bénéficiaires vont remplir chaque mois une feuille avec leurs dépenses, conserver leurs tickets de caisse, et un point mensuel sera effectué. Si les 150 euros ont été dépensés, la caisse remboursera cette somme. Il a également été décidé que la caisse avancerait les 150 euros pour le premier mois. Et si cette somme mensuelle n’a pas été utilisée ? C’est précisément l’objet du temps de travail prévu, lors du lancement de la caisse ce 5 avril.

Des papiers suspendus à un mur
Les thèmes des prochaines séances d’apprentissage du Clac.
©Clac

Un modèle

Au-delà des 150 euros versés chaque mois, Éric se réjouit de « l’évolution démocratique depuis trois ans ». « La vie des participants a été bouleversée. Ils ne regardent plus la démocratie représentative comme le seul modèle. On peut construire la pensée ensemble et ne pas être juste récipiendaire d’une pensée descendante. La démocratie a besoin d’une connaissance commune pour vivre. C’est l’enseignement le plus intéressant depuis trois ans. Ça transforme la façon d’agir et ça peut faire bascule. » 

La dynamique initiée à Cadenet essaime. Le collectif est en contact depuis plusieurs mois avec le Secours catholique de Pertuis, une ville voisine de 19 000 habitants. « Ils veulent lancer le même travail, mais avec un groupe deux fois plus important, indique Éric Gauthier. On va voir si les conclusions de ce travail à la campagne se confirment en ville. » Une réunion publique devrait se tenir fin mai.

« Le temps long est important, estime Éric. Les transformations ne se font pas sur des périodes courtes. Il faut du temps d’apprentissage pour passer à l’action. Tellement de choses se jouent sur la démocratie alimentaire. On a mis le doigt là dedans et c’est devenu complètement addictif. La démocratie est addictive. »

Sophie Chapelle

Photo de Une : Une des nombreuses réunions du comité local de l’alimentation de Cadenet/©Clac

Notes

[1Ingénieurs sans frontières-Agrista, Réseau salariat, Réseau Civam, la Confédération paysanne, le Miramap, le Collectif démocratie alimentaire, les Amis de la Confédération paysanne, l’Atelier paysan, Vrac, Les Greniers d’abondance, Grap, collectif Les pieds dans le plat, et des dizaines de groupes locaux SSA.

[2Tous les participants de la Convention citoyenne pour le climat étaient rémunérés afin de permettre leur pleine implication.

[3Initialement, aucun des membres du collectif ne souhaitait être bénéficiaire, considérant que le simple fait de participer à cette dynamique leur apportait déjà énormément et influait sur leurs pratiques alimentaires.