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Culture

Poètes syriens ou cinéastes irakiens : comment Amman est devenue la capitale des intellectuels arabes en exil

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Loin devant l’Europe, ce sont les pays frontaliers de la Syrie – Turquie, Liban et Jordanie – qui constituent les premières terres d’exil des 5,5 millions de Syriens qui ont quitté leur pays depuis la révolution de 2011, sa répression, puis la guerre civile devenue régionale. Des milliers d’entre-eux ont trouvé refuge à Amman, la capitale jordanienne, qui est devenue l’un des principaux centres culturels syriens en dehors du pays, après avoir accueilli Irakiens et Palestiniens avant eux. Ces trois diasporas ont contribué à y forger une scène culturelle cosmopolite. Un article tiré du magazine culturel germano-arabe Fann Magazin.

Cet article de l’écrivain jordanien Ammar al-Shuqairi a initialement été publié en allemand et en arabe sur Fann magazin, magazine culturel germano-arabe en ligne. Sur ce magazine, lire notre article ici.

A chaque fois qu’un conflit militaire éclate dans un pays voisin de la Jordanie, un nouveau festival culturel naît à Amman, la capitale du pays. Les théâtres et les salles de concert se remplissent alors des différents dialectes arabes. À côté du dialecte jordanien, on entend aujourd’hui parler palestinien, irakien, syrien. La Jordanie représente depuis des décennies un refuge pour nombre d’intellectuels arabes qui ont dû fuir leurs pays d’origine. La scène culturelle s’en est trouvée largement métamorphosée. Mais comment ?

Les événements politiques dans le monde arabe influencent d’abord les institutions culturelles nationales, comme l’Association des écrivains de Jordanie. Au début de la révolution syrienne, une dispute a éclaté entre ses membres. Elle a conduit à une scission : en 2015, lors des élections internes pour la présidence de cette association, les partisans du régime syrien n’ont obtenu aucun poste au comité de direction.

Multiplication des clubs de lecture

Depuis 2011, de nombreux clubs de lecture ont été créés à Amman. De jeunes poètes syriens apparaissaient sur les programmes, comme Mohammed Tako ou Ramy Al-Asheq, qui a publié dans la capitale son premier recueil. C’est aussi à Amman, en exil, que le présentateur radio Ahmad Katlish a continué à produire son émission sur la littérature, diffusée auparavant sur la station de Damas Al-Quds. « Je voulais juste continuer à vivre, comme un Jordanien qui cherche sa place dans une scène culturelle confuse et instable », dit-il aujourd’hui. Selon Ahmad Katlish, il existe certes de nombreux artistes en Jordanie, mais peu d’institutions qui font un travail de terrain pour l’éducation à la culture.

Ses émissions ont déjà été écoutées plus de quatre millions de fois sur son canal Soundcloud. En moyenne, ses podcasts sur la poésie, l’histoire, le théâtre ou la philosophie reçoivent 5000 visites par jour. Ahmad Katlish voulait poursuivre ce travail en Jordanie. Mais, même après avoir reçu des prix et une subvention, son projet n’a finalement pas été soutenu. Peu de temps auparavant, une nouvelle loi était passée en Jordanie : elle refusait aux projets culturels syriens des soutiens financiers des autorités jordaniennes. Depuis, Ahmad Katlish est parti vivre en Allemagne.

La Jordanie, lieu du mélange des dialectes arabes

L’implication des intellectuels syriens n’est pas bien vue par l’État jordanien. L’ancienne ministre de la culture de Jordanie Lana Mamkegh a publiquement jugé comme exclusivement négative l’influence des réfugiés syriens dans son pays. Sans donner davatange d’explications. Le ministre de la culture de la région de Mafraq, Faisal al-Ajyan, y a cependant ajouté un argument : les organisations culturelles jordanienne – qu’il juge avoir fait du bon travail après l’éclatement de la crise en Syrie – se concentreraient aujourd’hui essentiellement à des projets à but caritatif à destination des Syriens, et ce pour recevoir des subventions. « Cela a fait du mal à notre scène culturelle », a ajouté dit le politique.

Un autre critique contre l’influence des émigrés syriens sur la scène culturelle jordanienne pointe la transformation du dialecte arabe jordanien, sous l’effet supposé de l’influence grandissante d’émissions de télévision syriennes. Ce n’est pourtant pas la première fois que les dialectes arabes se mélangent en Jordanie dans l’exil. Après les deuxième et troisième guerre du Golf (1991 et 2003), comme dans la période entre ces deux guerres, des mouvements massif d’exil depuis l’Irak vers la Jordanie ont eu lieu. Les Irakiennes et irakiens représentent aujourd’hui le groupe le plus nombreux parmi les intellectuels immigrés en Jordanie. Des cafés d’Amman sont même devenus célèbres grâce à eux.

« Les Irakiens ont enrichi la scène culturelle »

Dans son livre Vivre dans une forteresse romaine, l’écrivain Hady al-Husseini raconte la vie d’Irakiens exilés à Amman. Il commence son livre avec l’histoire de son propre exil dans la capitale jordanienne, où il est arrivé avec seulement 5 dinars en poche, un paquet de cigarettes, et le nom de quelques cafés. Quand il a enfin ouvert la porte de l’un de ces lieux, il y a rencontré en quelques minutes des poètes irakiens qu’il connaît, Abd al-Azim Finjan et Mohamed Turki al-Nassar, et l’écrivain Ali al-Sudani. Suivent des rencontres avec toute une série d’auteurs irakiens connus, pour qui Amman était aussi devenue une terre d’accueil.

A l’université également, la présence de chercheurs irakiens est notable. Sans compter les journalistes et les cinéastes. « Les Irakiens ont enrichi nos discussions, nos événements, nos expositions, toute la scène culturelle, estime le critique de cinéma jordanien Najeh Hasan. Leur influence est bien plus grande que celle des Syriens aujourd’hui, car beaucoup d’Irakiens se sont véritablement installés ici. Tandis que pour de nombreux Syriens, la Jordanie n’a été qu’une étape de leur exil. »

Des livres jordaniens sur la révolution syrienne

La scène culturelle palestinienne, elle, a toujours échangé avec la scène jordanienne. Les écrivaines et écrivains palestiniens sont souvent en Jordanie. De nombreuses maisons d’éditions, des cinémas, ont été construits par des réfugiés palestiniens, comme si les territoires du côté Est et du côté Ouest du Jourdain étaient un seul et même pays, d’un point de vue culturel. « À Amman il y a plus de choses, le travail est plus professionnel et la distribution fonctionne mieux », estime le poète palestinien Omar Zeyadeh, qui a publié récemment un recueil à Amman sous le titre Chien aveugle. En Palestine, la situation sur place rend le travail beaucoup plus difficile. »

Même si les échanges avec la Palestine et l’Irak sont plus anciens, c’est sans aucun doute la guerre en Syrie qui a eu le plus fort impact sur la scène culturelle jordanienne ces dernières années. Des auteurs jordaniens ont eux-mêmes publié des livres sur la révolution, le terrorisme, et l’exil. L’un d’entre eux est le roman Moisissure rouge de l’écrivaine et artiste jordanienne Tabarak Yassin. « Mon roman traite de thèmes différents et d’avis contradictoires sur la révolution, le terrorisme, et la prison en Syrie ». Pour l’auteure, la présence des réfugiés, dans son pays comme partout ailleurs dans le monde, représente un enrichissement culturel. Et selon Tabarak Yassin, en Jordanie, les écrivaines et écrivains syriens s’avèrent plus courageux lorsqu’il s’agit de briser les tabous politiques et religieux.

Ammar al-Shuqairi, écrivain jordanien

 
- Traduction vers le français depuis l’allemand : Rachel Knaebel.
Cet article a initialement été publié en allemand et en arabe sur Fann magazin, magazine culturel germano-arabe en ligne. Sur ce magazine, lire notre article ici.

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