Témoignages Mouvement social

Pillage des ressources : le Chili commence à dire « basta ! »

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En mai, de massives manifestations ont agité les rues de Santiago et de plusieurs villes chiliennes. Une révolte contre un projet de grands barrages en Patagonie, mais aussi contre les dégâts sociaux et environnementaux provoqués par la privatisation des biens communs au profit de l’oligarchie fortunée. Analyse.

Les dizaines de milliers de manifestants qui sont sortis dans la rue au mois de mai 2011, dans différentes villes du Chili (90.000 à Santiago le 28 mai), ne sont pas que des manifestants « écolos ». Ils refusent la façon dont le projet HidroAysén — un projet de grands barrages en Patagonie porté par l’entreprise privée Endesa, filiale du groupe énergétique italien Enel — a été approuvé : l’influence exercée par les entreprises sur le gouvernement, les conflits d’intérêts de certains membres de la COREMA (Commission Régionale de l’Environnement) de Aysén — désignés par les ministres de Sebastian Piñera, l’actuel président chilien [1] — et la façon dont l’avis de la population a été méprisé.

Ras-le-bol généralisé

Un autre élément qui a motivé les manifestations, les semaines qui ont suivi cette approbation, a été la position intransigeante du gouvernement qui n’a pas arrêté de dire que « le Chili a besoin d’HidroAysén », alors que plusieurs études scientifiques affirment le contraire. Roberto Román, académicien du département d’ingénierie mécanique de la Faculté de sciences physiques et mathématiques de l’Université du Chili assure que depuis l’an 2000, la demande d’énergie a tendance à décroître et que les projets énergétiques déjà approuvés au Chili dépassent largement la demande.

Qui sont ces dizaines de milliers de manifestants ? Nous observons des pancartes contre les Centrales hydroélectriques et thermoélectriques à charbon, contre les exploitations minières, contre la salmoniculture, contre la privatisation des semences et l’introduction des OGM, etc. Ceci répond plutôt à un ras-le-bol généralisé du modèle de développement imposé depuis la dictature de Pinochet et ratifié par les gouvernements civils qui lui ont succédé. Un modèle basé sur l’extraction et l’exploitation des ressources naturelles, pour le seul profit de quelques-uns. On nous dit : « il faut générer de l’énergie pour atteindre un certain niveau de croissance, pour devenir un pays développé ».

Rivages privatisés

Mais les manifestants disent que ce n’est pas cela que l’on veut. Pourquoi ? Qu’est-ce que ce modèle de développement a provoqué ? Nous trouvons par exemple qu’aussi bien à Aysén, à San Antonio qu’à Iquique, les pêcheurs artisanaux et leurs familles sont appauvris et connaissent des problèmes psycho-bio-sociaux, à cause de l’essor de la pêche industrielle qui — avec les bateaux-usines — s’emparent de toutes les ressources de la mer, détruisant en même temps les fonds marins.

Des « laissés pour compte » qui n’ont pas de sécurité sociale, souvent pas d’hôpital à proximité, des écoles sans ressources et des jeunes attrapés par la drogue et la délinquance. À San Antonio, le chômage s’élève à 14,2% depuis que le port a été donné par l’État à l’Entreprise portuaire de San Antonio, privatisant tout le bord côtier de la commune. Une installation de conteneurs d’acide sulfurique, ainsi que des conteneurs de 15 mètres d’une usine de Graneles de Chile S.A., filiale d’Agrosuper, ont poussé à quelques mètres de maisons, qui ont perdu 5 heures de soleil. Au Sud du pays, d’autres « oubliés du Chili centralisé » ont été dupés par l’industrie du saumon. Avec des capitaux norvégiens, espagnols, hollandais et chiliens, cette industrie a dévasté les écosystèmes marins, polluant de vastes superficies et faisant faillite définitivement en 2008.

Multinationales contre Mapuches

De nombreux abus envers les travailleurs ont été constatés, ainsi que des accidents de travail qui ont laissé plusieurs morts. Ce qui a provoqué le plus d’impact a été le chômage lorsque cette industrie est partie. En revanche, elle a bénéficié des prêts qui n’ont pas été payés par les entreprises, étant alors assumés par les banques qui sont devenues propriétaires de « barrios salmoneros », c’est-à dire d’immenses extensions de mer. C’est ce qu’on a appelé la « privatisation de la mer », signée sous le mandat de Michelle Bachelet (présidente sociale-démocrate de 2006 à 2010), qui a reformé la Loi de pêche et aquiculture le 10 mars 2010.

La privatisation de l’eau s’est faite plus tôt, sous le mandat de Aylwin (président démocrate-chrétien de 1990 à 1994) qui a permis à ENDESA de devenir propriétaire de 80% des droits d’eau de tout le pays. Cette multinationale espagnole et italienne a construit des barrages sur le fleuve Biobio inondant un cimetière mapuche et des milliers d’hectares de forêt. Depuis quelques années, elle a un autre projet de barrage qui interviendrait sur la rivière San Pedro dans la commune de Panguipulli où d’autres communautés, aussi bien chiliennes que mapuches, s’opposent à sa construction. ENDESA est aussi propriétaire de plusieurs centrales thermoélectriques. Colbún appartient au groupe Matte qui a tiré ses richesses principalement de l’entreprise forestière, connue par l’exploitation des terres mapuches à Arauco, provoquant l’intervention la plus violente et militarisée du Chili depuis la fin de la dictature. Ce qu’on connaît moins bien ce sont les conséquences de cette industrie qui a endommagé et asséché les terres, mettant en péril le bassin versant de Valdivia.

Des villages sous la menace de déchets toxiques

La contamination et la déviation des cours d’eau est une constante dans l’exploitation minière. Dans le nord et le centre du pays, il est possible d’observer les effets de cette industrie : de nombreuses villes et villages ne peuvent plus utiliser les affluents pour leurs activités agricoles, ce qui a généré chômage, pauvreté et migration. La population est atteinte de maladies provoquées par l’ingestion et l’inhalation de métaux lourds et autres déchets toxiques. Les « tranques de relaves » (réservoirs à ciel ouvert contenant les eaux usées de l’industrie minière, et retenus par une simple digue) en sont les principaux responsables : bassins de déchets chimiques des mines, peu contrôlés par les autorités sanitaires et de sécurité, ils ont déjà provoqué des accidents sérieux.

En 1965, lors du tremblement de terre, 400 habitants de El Melón ont été ensevelis par des milliers de tonnes de matériel toxique. Le « tranque El Mauro » est aujourd’hui le plus dangereux du Chili, situé à quelques dizaines de kilomètres de la communauté rurale de Caimanes (au nord de Santiago). Ce bassin, qui sert à la mine Los Pelambres du groupe Luksic, est le troisième plus grand au monde et le premier en Amérique latine. Mais il a atteint sa capacité et au prochain tremblement de terre, il peut provoquer une catastrophe humaine et environnementale.

Le projet Pascua Lama (mine d’or et d’argent à ciel ouvert située à 4.800 m d’altitude dans les Andes, qui envisageait de détruire des glaciers) nous donne une idée du pouvoir de l’industrie minière. Il a permis la signature d’un accord bilatéral avec l’Argentine (Tratado Minero de 1997-2001), qui a mis entre les mains des multinationales minières une surface de 100 km de largeur tout le long de la frontière. C’est un véritable attentat à la souveraineté nationale autorisant la déviation et la pollution des cours d’eau depuis leur source. On se rend bien compte que le développement du pays ne concerne pas sa population, elle peut mourir de cancer à cause de la consommation d’eau polluée, ainsi que par l’inhalation des déchets toxiques qui trainent dans l’air.

Des quartiers ensevelis sous les cendres des centrales à charbon

Des maladies respiratoires, digestives, de la vision, du système nerveux, des cancers de la peau, des inflammations... On en a entendu parler par les communautés qui vivent à proximité des centrales thermoélectriques à charbon. C’est le cas de Tocopilla, Ventanas, Puchuncavi, mais aussi de Coronel et Lota qui, aujourd’hui, se trouvent menacées par de nouveaux projets. Dans ces deux dernières villes, le chômage atteint 19%, c’est le plus élevé du pays, et la population doit supporter la pollution auditive des centrales, ainsi que les émanations de gaz dangereuses. Les cendres font des dégâts dans les maisons modestes des « pobladores », cassant les toitures et brisant les murs dans certains cas. La mer et sa biodiversité meurent à cause de la réintroduction de l’eau une fois utilisée avec 6 degrés de plus. Toutes ces raisons ont poussé les gens à se mobiliser contre les nouveaux projets, dans des affrontements violents avec la police, qui a perquisitionné des maisons, arrivant à casser les portes et prendre des détenus de l’intérieur.

Sous le dernier gouvernement, qui a pourtant promu dans son agenda la « participation citoyenne », une vingtaine de centrales thermoélectriques à charbon ont été approuvées, malgré le refus de la population. L’actuel gouvernement s’est vu obligé d’intervenir en dernier ressort contre l’approbation de Barrancones à Punta de Choros, projet de la franco-belge Suer Energie, mais les centrales Castilla, Patache et Pacifico ont été autorisées au cours de l’année 2011, malgré les nombreuses et importantes mobilisations de la société civile.

Tous ces conflits ont une même origine : la privatisation de l’eau (réforme du Code des eaux en 1981) et de la mer, pour l’extraction et l’exploitation massive des ressources. Ils sont liés par la façon dont les autorités ont agi : la manipulation de l’évaluation d’impact environnemental et l’absence d’évaluation d’impact social, le mépris envers les populations laissées à la dérive, la répression pour faire taire la société civile. Et aussi par la façon dont les entreprises se comportent : division de la population, dons aux personnes et aux institutions, propagande.

Oligarchie politique et financière : Basta !

Les intérêts des uns et des autres convergent : les autorités sont bénéficiaires des « aides » des entreprises. La Concertation (coalition des partis au pouvoir de 1990 à 2010) a, par exemple fait toutes ses campagnes grâce au soutien du groupe Luksic. En contrepartie, sous les mandats de la Concertation, les principales fortunes chiliennes ont augmenté. En 2003, Luksic a gagné 3000 millions de pesos chiliens par jour (6 millions de dollars) dans le secteur minier et de la banque, Matte 2800 millions de pesos par jour (5,9 millions de dollars) dans le secteur forestier, et Angelini 2200 millions de pesos par jour (environ 4,6 millions de dollars) dans l’industrie de la pêche et forestière. En 2007, à la mort de Anacleto Angelini, sa fortune personnelle atteignait 6 milliards de dollars, la plus grande fortune du Chili. En 2011, Luksic a acheté la chaîne de télévision commerciale « canal 13 » qui appartenait à l’Église Catholique, ce qui transforme le groupe en une holding parmi les plus grands et les plus puissants. Le rôle des médias est connu dans la manipulation de l’information et la domination de la population. Ce n’est pas pour rien que Piñera était propriétaire d’une chaîne commerciale avant d’être président… Avec sa façon de faire de la politique, sans détours et sans scrupules, il a poussé aujourd’hui une grande partie de la population chilienne à dire : Basta !

Pour beaucoup, c’est la destruction de la Patagonie qui les motive à sortir dans la rue, car il s’agit d’une réserve naturelle d’eau douce pour la planète. Mais HidroAysén n’est pas seulement la construction de cinq barrages, ce projet dépend aussi de l’approbation d’un deuxième projet pour transporter l’énergie produite, ce qui signifie la construction d’une ligne de transmission avec des tours de haute tension qui traverseraient 9 régions du pays. Alors les Chiliens se demandent : a-t-on besoin de toute cette énergie ? Et la réponse est simple : non, on ne veut plus offrir les biens communs de tous les Chiliens aux riches du monde, ni que la population assume les coûts de ce qu’ils appellent « le progrès ». Il faut investir dans des énergies renouvelables, mais il faut surtout changer ce modèle dévastateur.

Nanette Liberona, doctorante en anthropologie et membre du Réseau des Médias des Peuples du Chili (Red de Medios de los Pueblos)

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