Témoignages Révolte grecque

« Pas besoin de nous envoyer vos gaz lacrymogènes, nous pleurons suffisamment par nous-mêmes »

par

  • Ajouter
  • Imprimer
  • Partager sur Delicious
  • Partager sur Google+

Une chronique de la contestation par Elthina Angelopoulou, activiste grecque et spécialiste des mouvements sociaux helléniques. Où l’on apprend que les policiers athéniens sont des habitués des "bavures" contre les jeunes et les migrants sur fond de multiplication des affaires de corruption politique.

14 Décembre 2008 par Elthina Angelopoulou [1].

Je vous écris d’une ville en plein marasme depuis la semaine dernière. La première partie de mon texte est une sorte de journal intime afin de vous donner une idée de la situation. La seconde tente d’expliquer pourquoi tout ceci est en train de se passer.

Samedi 6 décembre, quartier d’Exarchia, 21h

Deux adolescents de 16 ans se retrouvent dans la rue, en route pour aller souhaiter la fête d’un ami. Une patrouille de police s’arrête à leur hauteur mais s’adresse à un groupe de deux ou trois personnes, assises là. La conversation qui suit est très virulente, une bouteille d’eau en plastique est même jetée sur la voiture. Deux policiers sortent précipitamment et commencent à insulter les jeunes, qui leur répondent sur le même ton. Le premier flic se contente d’asséner un coup, le second sort son arme. La première balle qu’il tire se perd dans la nature. La seconde touche Alexander Grigoropoylos en plein cœur. Les deux policiers se retournent et s’en vont, sans même se soucier du corps gisant du jeune homme. La plupart des témoins du meurtre décrivent exactement la même chose qu’ils ont vue, au mot près. Dans les heures qui suivent, ni la télévision, ni les autres médias de masse, ne soufflent mot de l’événement, alors que des gens venus de tout Athènes commencent à envahir les rues, prévenus par des appels téléphoniques, des sms ou des emails.

Quand les télévisions annoncent la mort d’Alexis pour la première fois, elles parlent d’un groupe d’une trentaine de jeunes qui s’en seraient pris à la police, laquelle aurait riposté, aboutissant à la mort d’un jeune homme, touché par une balle perdue. Au bout de trois ou quatre heures après le meurtre, des manifestations spontanées éclatent un peu partout en Grèce. Des magasins de vêtements et d’ordinateurs sont incendiés à Stournari et dans la rue commerçante d’Ermou. De son côté, la télévision ne relate que la version officielle du policier meurtrier, donnant l’illusion que la mort est intervenue alors que des émeutes avaient déjà éclaté. Or, les émeutes ont bien été déclenchées après le meurtre, qui a rendu les gens fous de rage. Le Ministre de l’Intérieur et son sous-secrétaire d’Etat présentent aussitôt leurs démissions, refusées par le gouvernement. Cette mise en scène ne convainc personne.

Dimanche 7 décembre

Des milliers de personnes se rassemblent à Athènes, alertées par sms ou emails. La manifestation se dirige vers le quartier général de la police. Sur le parcours, des jeunes s’en prennent à tout ce qui leur tombe sous la main, brisant des vitrines de banques et y mettant le feu. Ils réservent le même sort à des voitures, des poubelles, et comme tout le monde s’y attendait, à des édifices ministériels. Des personnes âgées lancent des citrons et des pots de fleurs sur les forces de l’ordre, depuis leur balcon. La réponse de la police ne se fait pas attendre, à base de gaz lacrymogène, de produits chimiques, et d’arrestations. Pour la première fois, on évoque une réaction de légitimité [2], et même une acceptation de la majorité des gens face aux destructions [3]. Face au climat général, la télévision est bien obligée d’admettre que le jeune homme a bel et bien été assassiné, s’intéressant à la police et au gouvernement, et ne se contentant plus de ne diffuser exclusivement des images de destruction mais aussi des manifestants. De toutes façons, ces violences sont presque justifiées, ou du moins étaient fortement pressenties après ce meurtre. Toutes les villes de Grèce connaissent la même situation. Thessalonique, Patras, Héraklion, Kozani, La Canée, Xanthi, Mytilène sont envahies par des manifestants, des banques brûlent. Les émeutes en Grèce occupent désormais la Une des agences de presse internationales. Athènes offre le visage d’une ville qui aurait été bombardée. La contestation se mue en révolte. Les destructions continuent jusqu’au petit matin.

Lundi 8 décembre

Dans la plupart des villes de Grèce, les écoliers refusent d’aller en cours. Ils barricadent les rues et manifestent devant les commissariats de police, lançant des œufs et des oranges. Ils entament une marche de protestation et se dirigent vers le Parlement ultra-protégé où la police a visiblement ordre de ne pas réagir. Ces démonstrations estudiantines sont comme le signal fort d’un mécontentement plus général. Tout d’un coup, les jeunes ne sont plus ces "blocs noirs", ne sont plus ces "casseurs", comme l’ont longtemps laissé entendre les chaînes de télévision au cours de précédentes manifestations. C’est dans ce climat que le grand cortège s’ébranle, à l’appel du Forum Social Grec, du Syriza (une délégation de partis de gauche et d’indépendants) ainsi que d’autres organisations de gauche, rassemblant des milliers de personnes de tous âges. La manifestation a beaucoup de mal à parcourir l’itinéraire prévu, en raison des salves incessantes de gaz lacrymogène que la police (MAT [4]) envoie sur le défilé où l’on commence à voir des jeunes casser des vitrines et mettre le feu aux magasins. Pour la première fois, des vols ont lieu, perpétrés par différentes personnes, même des voyous. En vingt-quatre heures, la Grèce offre le visage d’un pays secoué de manifestations, où les stations de radio sont occupées, les banques, les préfectures et les magasins sont détruits. A l’étranger, les citoyens grecs organisent des manifestations devant les ambassades en Europe et ailleurs.

Mardi 9 décembre

Des milliers d’étudiants, écoliers, enseignants, professeurs d’universités se réunissent à nouveau et manifestent au centre d’Athènes. Sur ordre du gouvernement, la police utilise à nouveau les gaz lacrymogène et autres produits chimiques, mais cette fois, on a l’impression que leur utilisation est plus soutenue que les jours précédents. Des arrestations ont lieu. Les journalistes de télévision commencent à s’intéresser beaucoup plus aux violences qu’à la manifestation en elle-même. Dans 22 prisons, des détenus entament une grève de la faim, en soutien. A 15 heures, le jeune Alexis est inhumé. Des centaines d’écoliers, d’étudiants et de personnes de tous âges assistent à l’enterrement. La présence policière à l’extérieur du cimetière est vécue comme une provocation, surtout quand les forces de l’ordre se mettent à lancer des produits chimiques. Des émeutes éclatent loin du centre ville cette fois, la police tire quinze coups de feu en l’air sans aucune raison apparente, puisque aucun citoyen ou policier n’est apparemment en danger. Le but est certainement de vouloir décourager quiconque aurait envie de participer à la manifestation du lendemain…

Mercredi 10 décembre

La grande grève et la manifestation des syndicats, prévues depuis longue date, se déroule malgré tout. Les revendications portent sur l’emploi principalement. Des milliers de personnes défilent, il n’y aucun incident à déplorer. Plusieurs jours avant, pourtant, la Greek General Confederation of Labour (GSEE) – constituée de partisans du PASKE [5] et du DAKE [6] – avait envisagé d’annuler purement et simplement le rassemblement. Mais les syndicalistes du SYRIZA [7] avaient réussi à leur faire changer d’avis. Les étudiants, en fin de cortège, se font néanmoins copieusement arrosés de gaz lacrymogène. De son côté, le policier qui a tué Alexis, déclare n’éprouver aucun regret et exige d’être remis en liberté sans conditions.

Et ainsi de suite…

Pendant toute cette période, le gouvernement a été étrangement silencieux, se contentant de réagir uniquement sur les destructions. Le Premier Ministre convient que le policier incriminé sera puni mais se refuse à admettre qu’Alexis a été assassiné. De son côté, le Parti Socialiste semble ne pas prendre conscience de l’ampleur du mouvement, probablement pour ne pas perdre les votes des centristes. Ces mêmes socialistes, d’ailleurs, qui ne trouvent qu’à s’exprimer sur les violences. Vaguement pris de cours, le Parti Communiste a toutefois tenu un meeting le lundi. Mais leurs déclarations à l’issue du rassemblement ne pointent pas du doigt la responsabilité du gouvernement, mettant bien plus avant celle du SYRIZA, accusée de se nourrir de cette "jeunesse de sauvages" qui dégrade à peu près tout.

Entre 1980 et aujourd’hui, la police a tué plus d’une centaine de personnes, principalement des jeunes, sans aucune raison, et sans qu’aucun policier soit condamné. Afin de comprendre la situation actuelle, tentons de répondre à ces deux questions essentielles :

Pourquoi un policier de 37 ans, père de trois enfants, tue sans raison un jeune de 16 ans ?

Pourquoi le meurtre d’Alexis a déclenché cette réaction aujourd’hui en Grèce ?

Ces dernières années, la police semble avoir développé une certaine tendance à mettre en pratique la maxime suivante : « nous avons tous les pouvoirs, nous sommes l’Etat, nous faisons ce que nous voulons ». La plupart des policiers ont des liens étroits avec des fascistes. Il y a deux ans, au cours de manifestations d’étudiants, les médecins qui avaient soigné des blessés avaient estimé que c’était un miracle si aucun mort n’était à déplorer. Or, la situation s’est dégradée. Au commissariat d’Omonia, des tortures ont eu lieu, passages à tabac d’immigrés, incarcérations d’étudiants qui n’avaient rien fait de répréhensible, et même une violente agression sur l’un d’entre eux, que la police a fait passer pour une malencontreuse chute chez un fleuriste – en dépit d’images vidéo prouvant le contraire. Aucun policier n’a jamais été condamné. Quelques heures avant la mort d’Alexis à Exarchia, un immigré – qui attendait parmi tant d’autres sa précieuse carte rouge dans les bureaux de l’immigration – a été transporté d’urgence à l’hôpital après avoir été blessé par des policiers. Des semaines auparavant, un immigré est mort, victime une nouvelle fois de la violence policière.

Récemment, les patrouilles spéciales, du type de celles qui ont tué Alexis, se sont intensifiées au centre d’Athènes. La veille du meurtre, la répression pratiquée par les MAT (les unités de "rétablissement de l’ordre") sur une manifestation étudiante a été épouvantable. Il est à noter que ces unités spéciales sont relativement nouvelles et qu’elles ne sont pas formées à gérer des situations périlleuses demandant beaucoup de contrôle et un soupçon de psychologie – contrairement à leurs équivalentes européennes. Chez les policiers armés, il n’y a aucun accompagnement psychologique.

A côté de cet état d’esprit développé dans la police, les actions du gouvernement génèrent beaucoup de frustration et de colère, entre divers scandales liés à d’obscurs trafics financiers d’argent public entre l’Etat et l’Eglise. La corruption semble de mise et a probablement profité au moins à quelques ministres – voire au Premier Ministre lui-même – et à des représentants de l’Eglise. Tous ces scandales, qui arrivent en plein milieu de la crise économique mondiale, rendent les citoyens méfiants. Depuis longtemps, la Grèce est le pays d’Europe où les salaires sont les plus bas. Des études parmi les jeunes indiquent clairement que l’optimisme sur un meilleur avenir est proche de zéro. Le chômage, les bas salaires, les retraites minimum, et le système éducatif déplorable ne sont pas en faveur des jeunes générations. Et le pire est à venir. C’est la première fois depuis la dernière Guerre Mondiale qu’une génération s’attend à ce que son avenir soit moins harmonieuse que celui de ses parents. Finalement, pour comprendre un peu mieux ce qui se déroule en Grèce en ce moment, il suffit de regarder à nouveau le film de Mathieu Kassovitz, La Haine.

La répression se poursuivra t-elle ? Quoi qu’il en soit, la révolte gronde. Mais à quand de profonds changements ?

« Pas besoin de nous envoyer vos gaz lacrymogènes, nous pleurons suffisamment par nous-mêmes. » C’est ainsi qu’un des amis d’Alexis achevait une lettre écrite récemment.

Adapté et traduit de l’Anglais par Vincent Le Leurch pour Basta ! (lire le texte original en Anglais)

En bref

Vidéos

  • Loi travail L’affaire du barrage forcé de Vitrolles : pour la première fois les principales victimes s’expriment face caméra

    Voir la vidéo

Voir toutes les vidéos