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Nouvelle génération

Parti pirate : d’où viennent ces flibustiers de la politique ?

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Un nouveau parti politique émerge en Europe : les Pirates comptent deux députés (suédois) au Parlement européen et s’installent en Allemagne, où il ont attiré 9 % des votants à Berlin en septembre dernier. D’où viennent-ils ? Que veulent-ils ? Comment font-ils de la politique « autrement » ? Entretien avec l’un de leurs élus berlinois, Simon Kowalewski.

Venus des limbes de l’Internet, épris de liberté virtuelle et réelle, les Pirates se lancent à l’assaut de l’Europe. Ce nouveau parti a envoyé deux députés suédois au Parlement européen en 2009. En septembre dernier, le Parti pirate allemand a créé la surprise, en recueillant 9 % des voix et 15 députés au parlement régional de Berlin. Il compte aujourd’hui 19 000 militants. Les Pirates allemands pensent faire leur entrée à l’Assemblée nationale du pays (Bundestag) en 2013  [1]. Leur ascension rappelle celle d’un autre parti de jeunes élus en jeans, les Verts, entrés au Bundestag en 1983. Entretien avec l’un de leurs députés berlinois, Simon Kowalewski.

Basta ! : Comment analysez-vous votre succès à Berlin ?

Simon Kowalewski : Nos affiches de campagne ont très bien fonctionné, parce que nous avons insisté sur le contenu, pas sur les candidats. Tous les autres partis ont fait le contraire. La presse a parlé de nos pancartes, nous sommes montés dans les sondages… Nous avions un programme progressif, où tout n’était pas décidé dès le début. Et qui n’est pas limité aux thèmes du droit à la propriété intellectuelle ou des libertés sur Internet. Nous avons autant que possible élargi nos propositions tout au long de la campagne, pour ne pas reproduire l’erreur des Pirates suédois, qui se sont concentrés exclusivement exclusivement sur les thèmes liés à l’Internet.

D’abord des députés suédois, puis allemands. Les Pirates sont-ils un mouvement mondial ?

Il existe désormais un Parti pirate dans presque tous les pays, même en Chine. Une association, Pirate Parties International (PPI), regroupe tous les partis pirates du monde, avec une véritable coordination internationale. Nous nous entraidons dans les campagnes électorales. Ça fonctionne très bien.

Quelles sont les influences politiques des Pirates ?

L’impulsion fondatrice, c’est la volonté de réformer profondément le droit de la propriété intellectuelle. À partir de ce thème très précis s’est développée toute une conception de l’homme : sur la liberté individuelle, la construction d’un système solidaire, les conditions à créer pour que tout le monde puisse participer au collectif, à la vie culturelle et aux décisions. Ce qui nous a amenés, par exemple, à vouloir changer la législation allemande sur le revenu minium Hartz IV (l’équivalent du RSA, ndlr), car il ne donne pas actuellement la possibilité concrète de participer à la vie culturelle et sociale.

Quel rôle joue la mouvance « hacker » (pirate informatique) dans le parti ?

Elle est très importante. Le Parti pirate allemand a été créé dans un club de hackers berlinois, le C-base. Une exigence venant des hackers est toujours prégnante : protéger les données privées et rendre accessibles les données publiques, avec un refus clair des mesures de censure. Les Pirates demandent, par exemple, la publication des contrats passés entre les administrations et les prestataires privés. La défense de la liberté vient aussi de la scène hacker. Aux débuts des pirates informatiques, dans les années 1970-1980, personne, dans les administrations policières et judiciaires, ne pouvait vraiment les poursuivre, par manque de connaissances. À l’époque, les hackers étaient ceux qui arrivaient à passer par-dessus tout.

Avez-vous milité ailleurs avant de rejoindre les Pirates ?

J’ai milité au sein des mouvements antifascistes pendant un moment, puis au PDS (parti de gauche radicale, actif essentiellement dans l’est de l’Allemagne, devenu Die Linke, ndlr). Je suis arrivé chez les Pirates en 2009. J’avais l’impression que ce parti correspondait mieux à la démocratie telle que je me la représente, au moins dans ses structures. Chacun participe : il n’y a pas de délégués qui vont seuls au congrès, chacun a le droit de parler de manière équitable, beaucoup de décisions se prennent au niveau de la base. Les autres partis, comme Die Linke ou le PDS, sont au contraire très hiérarchiques. Quand une « star » du parti dit quelque chose, ça n’a pas le même poids que quelqu’un de la base qui prend la parole. Chez les Pirates, malgré deux grandes vagues de nouveaux militants, en 2009 et depuis septembre dernier, rien n’a changé en termes d’organisation.

La majorité des militants vient-elle, comme vous, de la gauche ?

C’est assez varié. Il y a aussi beaucoup de gens éloignés de la politique, qui voient dans les Pirates le parti « anti-partis ». Quand on vient de la gauche, on a plus d’affinités avec les idées des Pirates que si l’on arrive d’un milieu bourgeois conservateur. Il y a des groupes d’extrême droite qui surgissent également (le parti a découvert le passé d’extrême droite de deux de ses militants ces derniers mois, ndlr). Ils tentent d’infiltrer les Pirates, de s’approprier le mouvement, comme ils l’ont fait par le passé avec d’autres, comme le mouvement punk.

Votre vision de la liberté se différencie-t-elle de celle des néolibéraux ?

Le parti libéral allemand (FDP) a une définition de liberté qui n’est pas si éloignée de la nôtre. Il s’agit de donner à chacun toutes les possibilités pour atteindre ses buts. Ce qui nous différencie, c’est que nous affirmons aussi que certains ne peuvent pas atteindre leurs objectifs de leur propres forces. Et ceux-là, ils faut les soutenir. Sur les questions économiques, nous sommes pour l’Europe et pour une union monétaire européenne, mais les citoyens doivent avoir plus de possibilités de prendre part aux décisions. Par exemple, seuls les gouvernements sont représentés dans les sommets et les conseils européens, mais pas les forces d’opposition. La structure de l’UE n’est pas très démocratique. Même si le Parlement européen a plus de pouvoir aujourd’hui qu’au début de la construction européenne, ce n’est pas suffisant.

Le Parti pirate allemand a tenu son congrès annuel début décembre, pour la première fois depuis l’entrée des 15 députés au Parlement de Berlin. Qu’en est-il ressorti ?

Nous avons discuté du programme des législatives de 2013 : un revenu minium sans conditions, la séparation de l’Église et de l’État… Nous devons, en tant que parti politique, nous intéresser à tous les thèmes de la société.

Que proposez-vous sur le droit de propriété intellectuelle ?

Nous proposons une réforme du droit de propriété intellectuelle, comme complément de la loi actuelle, sans tout reprendre à zéro. Notre proposition est perçue de manière très positive par de nombreux artistes, parce qu’elle renforce, en fait, les droits des auteurs. Les seules qui ne doivent pas trouver ça bien, ce sont les maisons d’édition, l’édition musicale et les sociétés qui redistribuent les droits d’auteurs et bénéficient d’une situation de monopole.

Vous voulez aussi introduire la possibilité d’un référendum fédéral en Allemagne ?

Nous demandons un référendum sur la création d’un revenu minium inconditionnel. Une commission d’enquête parlementaire examinerait les diverses options pour un tel revenu, soumises ensuite à référendum avec vote préférentiel, qui permet de voter sur plusieurs propositions. Nous demandons aussi la mise en place d’une « voix de remplacement » pour les élections : si je vote aux législatives pour un parti qui obtient moins de 5 %, ma voix est perdue. Avec la voix de remplacement, je peux voter pour ce parti, mais s’il n’atteint pas les 5 %, alors je donne ma voix à un autre.

Que signifie, pour vous, faire de la politique autrement au Parlement ?

Presque toutes nos propositions au Parlement de Berlin viennent des militants, à partir de notre plateforme électronique Liquidfeedback, où les propositions sont discutées et complétées. Pour le moment, la plateforme se limite, pour des raisons techniques d’organisation, aux militants du Parti pirate. Mais le but est de laisser participer, à terme, tous les citoyens de l’État-région. Ce qui est impossible pour l’instant, parce qu’on ne peut pas savoir si quelqu’un donne son avis plusieurs fois ou fait du lobbying.

Comment se passe le travail parlementaire avec les groupes politiques traditionnels ?

La coopération avec les autres députés fonctionne très bien à Berlin. Ils nous prennent au sérieux. Nous devons de toute façon coopérer : sans soutien, nous ne sommes jamais que 15, nous ne pourrions rien faire.

Propos recueillis par Rachel Knaebel

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