Marché de l’électricité

Ouverture à la concurrence et privatisation d’EDF : gare à l’électrocution !

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Le secteur de l’électricité s’ouvre. Des consommateurs de l’UFC que choisir aux altermondialistes d’Attac, on s’inquiète des conséquences sociales de cette déréglementation car chacun risque bien de voir sa facture s’alourdir.

Le 1er juillet 2007, le marché de l’électricité - et du gaz - sera entièrement libéralisé. C’est l’aboutissement d’un processus, préparé par les directives de la Commission européenne depuis 1996, progressivement mises en oeuvre en France sous les gouvernements Jospin et Raffarin auprès des grandes entreprises (2000), des PME (2004) et désormais des particuliers. Comme pour les télécommunications, chaque foyer se verra proposer nombre d’offres plus alléchantes les unes que les autres pour éclairer ou chauffer sa demeure. Poweo, l’un des nouveaux acteurs sur ce marché, propose déjà un forfait garanti « 10% moins cher que les tarifs réglementés » d’EDF. Ce type d’offres devrait se multiplier d’ici la rentrée scolaire. L’Union fédérale des consommateurs (UFC Que choisir) a fait part, fin mai, de ses vives inquiétudes. Elle appelle « les consommateurs à conserver leurs contrats actuels ». « Les risques d’augmentations violentes des prix sur le marché libre sont bien réels. Les tarifs réglementés resteront ainsi inférieurs, voire très inférieurs pour l’électricité, au prix du marché », alerte son communiqué. Une position exceptionnellement radicale pour l’association de consommateurs. « Nous ne sommes pas opposés par principe à l’ouverture des marchés », précise Christelle Paulo, en charge du dossier pour l’association. « Mais cela va vraiment compliquer la vie du consommateur. »

Le tarif régulé est fixés par l’Etat. Logique tant qu’EDF était un monopole public avec pour mission de doter l’Hexagone de capacités de production électrique et de fournir la fée bleue à chaque usager. Ce tarif régulé est calculé de manière à ce que les zones d’habitat dense, donc rentables, permettent de desservir des zones peu peuplées, donc moins rentables. Bref, une forme de solidarité géographique. Lors de la privatisation partielle d’EDF, qui reste pour l’instant publique à 87%, l’Etat s’est engagé à ce que les augmentations du tarif régulé ne dépassent pas l’inflation. Et ce, jusqu’en 2010. A partir du 1er juillet, ce tarif sera donc uniquement assuré par EDF mais - vigilance ! - l’électricien proposera également des tarifs dérégulés à ses usagers devenus clients.

Explosion des prix

Les consommateurs qui sortiront du tarif régulé le feront à leur risque et péril. D’une part, la loi de décembre 2006 leur interdit d’y revenir. D’autre part ils seront entièrement soumis aux aléas du marché. Car l’offre de Poweo, par exemple, leur propose un tarif bloqué seulement « pendant un an ». Après... Il risque de se produire la même envolée des prix que chez nos voisins européens, là où le marché de l’électricité est déjà dérégulé pour les particuliers. Selon Eurostat, le coût du kilowattheure pour les ménages a augmenté, entre 2002 et 2007, de 13,6% en Allemagne, de 17% en Espagne, de 21,5% au Royaume-Uni et de 55% en Suède ! Pendant ce temps en France, la facture des particuliers est resté stable (- 0,2%). Un dogme libéral s’écroule : la concurrence ne ferait donc pas baisser les prix !?

Industriels et entrepreneurs s’en sont vite rendu compte, à leurs dépens. En France, environ 16% des professionnels sont sortis du tarif régulé. Pour une entreprise de taille moyenne, le mégawatt heure est passé de 30 euros en 2004 à 70 euros en 2006, selon l’UFC Que Choisir. Ailleurs en Europe, les augmentations atteignent aussi des sommets entre 2001 et 2006 : 91,5% au Danemark, 80,7% au Royaume-Uni, 48,9% en Allemagne, selon l’étude de NUS Consulting. Cet organisme indépendant note une légère baisse en 2007 mais insiste sur « la volatilité des marchés ouverts ». En France, le choc a été tel que les professionnels ont obtenu du précédent gouvernement le retour à un tarif encadré : le Tartam, « tarif réglementé transitoire d’ajustement au marché », avec pour base le tarif régulé majoré de 10% à 23% selon la taille et la consommation de l’entreprise. Les particuliers égarés dans la jungle du marché bénéficieront-ils d’une telle seconde chance ? Ils devront sans doute copier les industriels et se regrouper pour faire pression. A l’image d’Exeltium, le consortium des « électro-intensifs » - les très gros consommateurs d’énergie (Air liquide, Arcelor-Mittal, Rhodia...) - qui ont conclu en janvier un partenariat avec EDF garantissant une relative stabilité des prix à moyen terme.

Actionnaires choyés

Pourquoi un tel chaos sur un secteur dont le principal acteur, EDF, s’il était loin d’être parfait, notamment en matière environnemental, remplissait correctement sa tâche, fournir un bien de consommation essentiel à un prix accessible ? « A partir du moment ou des opérateurs privés s’installent sur ce marché - et EDF en fait désormais partie - leur objectif est de dégager des profits. Ils ont des actionnaires à rémunérer et un cours en bourse à valoriser », répond Christiane Marty, ingénieure dans le secteur de l’énergie et animatrice de la campagne « L’électricité n’est pas une marchandise » lancée par Attac. Le niveau record des bénéfices des majors européennes vient confirmer ses dires : 7% de progression pour l’allemand E.ON (le n°1 européen), 39,5% pour le français Suez (n°4), 84% pour l’espagnol Endesa (n°8)... « Nous passons d’une situation de monopole d’un service public à une oligopole de sociétés. Chaque pays veut mettre en avant son champion. C’est une recomposition autour de quelques grosses multinationales de l’énergie », accuse Christiane Marty.

L’association altermondialiste dénonce surtout une captation de la rente électrique, financée pendant des dizaines d’années par les citoyens, par des acteurs privés. « L’appareil de production, surtout nucléaire et hydraulique, est largement amorti et devient très rentable. Désormais, les sociétés privées veulent capter cette rente », regrette la militante. Autre effet pervers possible : la dégradation des infrastructures d’acheminement d’électricité - les lignes haute tension puis la distribution dans les agglomérations et les zones rurales. Leur gestion, assurée par le Réseau de transport de l’électricité (RTE), reste dans le giron public. Mais en cas d’explosion des prix du marché, pour réduire la facture des particuliers, l’Etat pourrait rogner sur le retour sur investissement qu’il fait payer aux opérateurs privés. Aux dépens de l’entretien de ces infrastructures...

Rente électrique

Christiane Marty souhaite « le maintien d’un service public de l’électricité avec un contrôle démocratique. » Ses bénéfices doivent être « réinvestis dans la recherche pour le futur ou en faveur des usagers par des politiques tarifaires qui incitent aux économies d’énergie ». Autre revendication : « L’ouverture de négociations européennes pour définir des politique énergétiques ». L’UFC Que Choisir a de son côté mis en place un « indice des prix de l’électricité et du gaz ». « Nous nous engageons à suivre l’évolution des prix sur le marché des particuliers, ce qui n’a jamais été fait sur la téléphonie mobile », explique Christelle Paulo. Les tentatives de la Commission de Bruxelles de supprimer les tarifs régulés encore en cours dans plusieurs pays européens inquiète l’association de consommateurs. « Notre rôle va être d’interpeller les pouvoirs publics sur la nécessité de maintenir le tarif réglementé. » Sinon, il ne nous restera plus qu’à regarder le cours en bourse du kilowattheure avant d’appuyer sur l’interrupteur.

Ivan du Roy


L’électricité verte, une arnaque ?

Pour attirer le chaland, les fournisseurs privés d’électricité se lancent dans le marketing écologique : une « énergie 100% verte » chez Direct énergie ou un forfait « Electricité bio » chez Poweo, qui a cependant le projet de construire trois centrales « cycle combiné gaz », juste un peu moins polluantes que les centrales au fioul. Qu’est-ce qui distinguera le courant « bio » arrivant chez vous d’une électricité classique éclairant votre voisin resté au tarif régulé. Rien, à part le fait que vous risquez de payer plus cher. Car le « mixte énergétique » français est composé en 2006 de 78% de nucléaire, 11% d’hydraulique, 10,5% de thermique et 0,5% d’éolien et photovoltaïque. A moins d’être directement relié à un barrage hydroélectrique ou à un champ d’éoliennes, votre électricité est d’abord d’origine nucléaire.

Christelle Paulo de l’UFC Que Choisir dénonce un « argument de vente ». «  En restant dans le tarif régulé, on participe au développement des énergies renouvelables par la contribution au service public de l’énergie », ajoute-t-elle. EDF a obligation de racheter l’électricité produite de manière renouvelable. Les plus militants peuvent souscrire un abonnement à Enercoop, une coopérative soutenue par l’économie solidaire et des mouvements écolos, comme Greenpeace, qui commercialise - en attendant d’avoir les moyens de les développer - les énergies renouvelables. Mais cela signifie prendre le risque de sortir du tarif régulé. La libéralisation ne favorisera pas non plus la sobriété énergétique. « Aucune compagnie n’a intérêt à ce que la consommation diminue. Leur raison d’être, c’est de faire du bénéfice », rappelle Pierre Masnière, ingénieur d’EDF à la retraite et militant d’Attac.


Electrons renouvelables

Enercoop est une « société coopérative d’intérêt collectif ». Ses sociétaires sont des structures de l’économie solidaire (Crédit Coopératif, Fondation chèque déjeuner...), de la société civile (les Amis de la terre, Greenpeace...) ou des producteurs d’énergies renouvelables. L’objectif : proposer aux entreprises puis, à partir du 1er juillet, aux particuliers, une électricité entièrement renouvelable, pour l’instant basée principalement sur l’hydraulique, un peu sur le solaire et l’éolien. 300 entreprises et professions libérales y ont souscrit un contrat, comme le réseau des magasins Biocoop. 1500 particuliers se seraient pré-abonnés. Problème : la facture est 30% à 40% plus chère que le tarif régulé (et toute sortie du tarif est irréversible). « Pour un ménage moyen, cela représente 10 euros en plus par mois », prévient Patrick Behm, PDG d’Enercoop. Le prix à payer pour promouvoir directement les énergies renouvelables... Si on en a les moyens. Chaque consommateur peut également devenir sociétaire en achetant une ou plusieurs parts sociales à 100 euros.

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