Municipales 2020

La gauche presque rassemblée autour de l’écologie et de la jeunesse aspire à reprendre Besançon

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La ville gouvernée par la gauche depuis l’après-guerre a vu en 2017 son maire rejoindre LREM. Trois ans plus tard, c’est une liste de rassemblement « rouge-verte-rose » qui est donnée favorite pour reprendre les rênes de la municipalité. Reportage.

La phrase est discrète, inscrite le long d’un muret, juste derrière une statue en bronze de Victor Hugo : « Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’Homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré ». Elle est signée père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde. Elle fait l’effet d’un concentré de l’histoire politique de Besançon depuis 200 ans, qui se résumerait là, sur l’esplanade face à l’hôtel de ville.

C’est dans la cité bisontine qu’est né l’auteur des Misérables, en 1802, puis Proudhon, sept ans plus tard, à l’heure où l’œuvre de Fourier – également natif de Besançon, en 1772 – nourrissait déjà le socialisme utopique. Au 20ème siècle, Besançon a vu émerger un mouvement syndical puissant et de grandes luttes collectives, comme la grève de Rhodiacéta, à l’avant-garde de Mai 68 [1] ou l’aventure des Lip, avec la première expérience d’autogestion ouvrière dans les années 1970. Cette ville a aussi été le berceau de différentes innovations sociales à la fin des années 1980 et au début des années 1990 : la première expérimentation d’un Revenu minimum d’insertion (RMI) et le premier jardin de Cocagne française, qui allie production en agriculture biologique, circuits courts et insertion.

« Il y a ici un grand patrimoine d’utopies sociales »

« C’est en fréquentant l’Église que je me suis formé à la politique, se souvient Gilles Spicher, infirmier psychiatrique à la retraite et militant CGT. J’ai été élevé dans la tradition des curés rouges. » Personne, aujourd’hui, pour oser affirmer le contraire : Besançon est une terre de gauche, tendance plutôt contestataire. « Il y a ici un grand patrimoine d’utopies sociales, que fait vivre un tissu bouillonnant d’associations », résume Claude Mercier, un écologiste historique de la ville, actuel secrétaire local d’EELV et ancien directeur de campagne de Barbara Romagnan, l’une des députés socialistes frondeuses du quinquennat Hollande.

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Et au 21ème siècle ? À sa façon, la liste de rassemblement rouge-vert-rose, nommée « Besançon par nature », entend sûrement prolonger l’héritage. Quatre partis politiques (le Parti communiste, EELV, Génération.s, le Parti socialiste), ainsi que le mouvement local « À gauche citoyens ! » ont uni leur force en vue des élections municipales (la France insoumise y fait cavalier seul). Ce devoir, « sacré », de l’union semble bien ouvrir le droit à quelques espoirs, puisque la liste est donnée favorite, créditée dans les sondages d’une avance significative pour le premier tour, dimanche. À sa tête, l’écologiste Anne Vignot deviendrait, en cas de victoire, la première femme à la tête de Besançon.

Revenu minimum et transport en commun gratuit pour les jeunes

Ce 19 février, c’est sur le petit marché du quartier de Palente, l’ancien berceau des Lip, qu’Anne Vignot fait campagne avec ses colistiers. Benoît et Yannis, 16 ans, ont accepté leur tract, séduits par la proposition de rendre gratuit les transports en commun pour les moins de 26 ans. « Nous les utilisons beaucoup, et ça ferait moins de fraudes ! » semblent-ils confesser sans le vouloir. La jeunesse, un axe érigé en priorité du programme : « C’est à la fois une question de responsabilité, car nous sommes redevables de la situation actuelle, et un enjeu de transformation : la nouvelle génération est notre meilleure alliée pour engager la transition écologique », justifie la candidate.

L’écologiste Anne Vignot, tête de liste de rassemblement rouge-vert-rose, « Besançon par nature », en campagne / © Raphaël Helle

Son équipe a concocté une mesure ambitieuse, fidèle à la tradition bisontine : un revenu minimum, équivalent au RSA (qui est à 560 euros pour une personne seule) et alloué par la mairie à destination de jeunes âgés de 18 à 26 ans ne disposant d’aucun dispositif d’aide sociale (ni RSA, ni indemnités de Pôle emploi). Un budget d’un million d’euros est annoncé pour l’expérimentation. Un effort conséquent est également prévu sur les écoles, avec un triplement des investissements pour leur rénovation ainsi que pour résoudre le problème de la restauration scolaire. Souffrant d’un manque de places, la mairie de Besançon a récemment été condamnée pour avoir refusé un enfant dans l’une de ses cantines… [2]

Onze candidats de moins de trente ans sur la liste d’union des gauches donnée favorite

Pour joindre les actes aux mots, cette jeunesse est également représentée sur la liste, en bonne position. Sur les 59 noms, ils sont onze candidats à avoir moins de 30 ans, dont trois à figurer parmi les huit premières places. « Avec presque un habitant sur cinq qui est étudiant à Besançon [La ville compte environ 23 000 étudiants pour 117 000 habitants, ndlr], il est important que cette jeunesse participe au conseil municipal ! » s’enthousiasme Nathan Souriceau, le benjamin de la liste, qui pourrait donc assumer cette lourde responsabilité. À 19 ans, cet étudiant en première année de géographie est en 14ème position, et donc très largement éligible (les 39 premiers noms sont élus en cas de victoire).

Ce qui l’a poussé à franchir le pas ? « Le rassemblement des forces à gauche, le programme qui propose de réserver une partie de la ville aux piétons et de faire plus de pistes cyclables, et la personnalité d’Anne Vignot, énumère celui qui veille à ralentir son débit de parole, pas intimidé le moins du monde par ses premières expériences médiatiques. Elle n’a pas du tout une posture hautaine, elle est très accessible. »

Anne Vignot le concède elle-même : elle n’a guère les codes politiques. Encartée depuis dix ans chez EELV, elle ne se connaît pas vraiment de courant à l’intérieur du parti. D’ailleurs, son phrasé respire encore l’univers du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), où elle fut ingénieure de recherche, bien plus que l’antre des joutes politiques : « Il faut penser la mairie, comme la société, avec une approche systémique. Faire de l’écologie, ce n’est jamais simple car c’est un enjeu global », expose celle qui vient tout juste de fêter ses 60 ans. Elle en sait quelque chose : les freins à l’action municipale, elle a pu les expérimenter lors de ce dernier mandat municipal comme adjointe en charge de ces sujets environnementaux [3].

Un maire sortant qui décide, tout seul, de rallier Macron

C’est un peu l’étrangeté du scrutin qui s’annonce : une partie des candidats de la liste « Besançon par nature » – comme les figures politiques du Parti communiste, Christophe Lime, et du Parti socialiste, Nicolas Bodin – sont des élus de la majorité sortante. Ils sont pourtant peu enclins à se présenter comme tels. Et pour cause : en 2017, la vague LREM submerge le maire à la tête de la ville, Jean-Louis Fousseret [4], qui décide de rallier la Macronie… tout seul.

Il se retrouve en minorité, au poste suprême, face au reste de sa majorité tendance « gauche plurielle », elle-même dans l’embarras : « Nous avons estimé que ce n’était pas à nous de démissionner ! s’insurge encore aujourd’hui Christophe Lime, adjoint à l’eau et à l’assainissement. Au contraire, nous sommes restés d’autant plus attentif à faire respecter le programme sur lequel nous avions été élus… » Ce faisant, Jean-Louis Fousseret a aussi rompu avec la longue tradition de Besançon, gouvernée sous une étiquette de gauche sans discontinuer depuis la Seconde Guerre mondiale.

Après trois mandats à la tête de la ville, Jean-Louis Fousseret ne se représente pas et soutient Alexandra Cordier à sa succession. Problème, celle-ci n’a pas obtenu l’investiture LREM attribuée à… Éric Alauzet, l’ancienne figure historique des Verts à Besançon, qui a également rallié précocement Macron, et a été ré-élu député sous l’étiquette En Marche en 2017, après l’avoir été sous l’étiquette EELV en 2012. Ironie de l’histoire, c’est Éric Alauzet en personne qui avait convaincu Anne Vignot de s’engager en politique au moment des régionales de 2010…

« Le choix s’est fait au niveau du territoire, pas à Paris »

Au final, ce sont trois listes différentes qui sont issues de la majorité sortante. Difficile à suivre ? C’est aussi ce qui rend le scrutin bisontin intéressant sur le fond. Besançon est une très bonne illustration de la brutalité avec laquelle LREM a d’abord pensé reconfigurer la politique, et du retour de boomerang, tout aussi violent, que le parti présidentiel pourrait subir trois ans plus tard. Si Éric Alauzet peut jouir du soutien officiel de l’Élysée, à défaut de celui de l’ancien maire, il semble pourtant en user très modérément au cours de sa campagne. « À Paris, il est LREM, mais dès qu’il revient à Besançon, il devient ‘‘écolo-humaniste’’, constate le socialiste Nicolas Bodin, ex-adjoint à l’urbanisme. Il y a comme un double-jeu, qui brise d’une certaine façon un tabou : celle de l’étiquette ‘‘utilitariste’’ de LREM… »

C’est dans le refus de rejoindre LREM et de soutenir le maire que s’est noué le début de l’aventure collective pour la liste d’union des gauches. « Nous étions plusieurs élus, de sensibilités politiques différentes, à former une sorte de sous-groupe à l’intérieur de la majorité – on avait appelé ça ‘‘l’intergroupe’’, raconte Anthony Poulin, 29 ans aujourd’hui, en lice pour un deuxième mandat après six premières années consacrées à la délégation de la vie étudiante en tant que conseiller municipal. À partir de septembre 2018, la dynamique s’est officialisée. »

Aujourd’hui, l’attelage semble consolidé, à rebours des tendances autonomistes qui s’affichent pourtant ailleurs, où EELV, très souvent, se présente seul, ignorant les dynamiques communes. « Le choix s’est fait au niveau du territoire, pas à Paris », évacue Anne Vignot. Le rassemblement de gauche s’est aussi construit par la stratégie du compromis sur les sujets particulièrement clivants. Exemple, la gratuité des transports en commun : au Parti communiste, qui veut la gratuité totale, s’oppose le PS, qui juge le coût excessif (12 millions d’euros par an) et privilégie les investissements sur le réseau pour améliorer l’offre. Résultat : la gratuité jusqu’à 26 ans, donc, ainsi que tous les samedis, pour un coût total budgétisé à 4,5 millions d’euros par an.

La France Insoumise mène une liste à part

« Bien sûr que nous ne sommes pas d’accord sur tout, mais nous trouvons des terrains d’entente, c’est comme ça qu’on avance », assure le communiste Christophe Lime. C’est aussi parce que le Parti socialiste a pris acte de son propre effondrement. Après avoir d’abord annoncé sa candidature en janvier 2019, Nicolas Bodin se résout à la retirer, quelques mois plus tard, au vu des premiers sondages. « Il fallait assumer un principe de réalité : est-ce que notre stratégie, c’est de devenir le nouveau PRG [Parti radical de gauche, ndlr] ? Cela devenait du péché d’orgueil », expose froidement l’homme que la presse bisontine présente encore comme « celui qui aurait dû être maire ». Il est un peu comme l’image inversée d’Anne Vignot, sourit-il, un brin amer tout de même : « Anne n’avait peut-être jamais rêvé d’être maire, mais il y a ce mouvement de société très fort. »

L’équilibre entre les forces politiques se veut incarné directement sur la liste, où chacune des composantes peut compter sur deux représentants parmi les dix premiers noms. « L’idée n’était certainement pas de calculer en fonction des pourcentages obtenus aux dernières élections, ça n’aurait eu aucun sens, poursuit Anthony Poulin. Cette équité s’est faite assez naturellement. L’important étant de travailler en confiance. »

Si ce rassemblement est l’un des plus larges dans une grande ville de France (voir à ce sujet notre liste des dix listes à suivre : Dix villes où des listes « citoyennes » affichent leurs ambitions pour les municipales), il n’est toutefois pas parfaitement complet. La France Insoumise, qui reproche notamment à la liste écologiste un projet d’urbanisation dans un quartier de la ville (voir ci-dessous), mène une liste à part.

Défense des services publics, création d’un centre de santé, objectif zéro carbone d’ici 2040

Comme souvent en pareilles circonstances, entre les deux camps, c’est à celui qui aura les mots les plus durs pour l’adversaire : « Le mandat qui se termine est vraiment celui de l’horreur, assène Claire Arnoux, la candidate de LFI. Ils sont comptables du résultat puisqu’ils étaient dans l’exécutif… » En face, le mouvement local « À gauche citoyens ! », composé d’anciens militants du Front de gauche qui n’étaient encarté ni au PG, ni au PC, règle ses comptes : « La France insoumise est en pleine dérive sectaire, son anticommunisme viscéral est une impasse, pourfend Jo Gosset, l’un des portes-paroles, militant du Syndicat national des enseignements de second degré. Au PC, à EELV ou au PS, il reste plein de gens avec des valeurs de justice sociale. L’objectif, c’est quand même que la ville ne bascule pas à droite ! »

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Pour ce faire, la liste « Besançon par nature » veut défendre les services publics, mise sur la création d’un nouveau centre de santé à l’est de la ville – « une structure de proximité, avec des médecins salariés, comme à Belfort » – et reprend à son compte bon nombre d’idées plus classiques, telles que le développement des pistes cyclables et des écoquartiers, un pourcentage minimum de logements publics (20 %) ou encore l’objectif zéro carbone d’ici à 2040.

Ces mesures seront financées par l’emprunt, car la situation économique de la ville se veut plutôt bonne malgré la baisse des dotations (40 millions d’euros en moins au total sur le dernier mandat) : « les taux d’intérêt sont particulièrement intéressants, nous avons une vraie marge d’endettement grâce à une gestion historiquement rigoureuse. Nous sommes des gens de l’Est, nous aimons dépenser un euro seulement quand on l’a », assure Christophe Lime. Une victoire dans cette terre ne manquerait pas d’en faire un laboratoire du renouvellement de la gauche. Une bonne manière de renouer avec le fil, un temps rompu, de l’histoire bisontine.

Barnabé Binctin

Les Jardins des Vaîtes, plus qu’une pomme de discorde, un conflit de modèle urbain

C’est la principale pomme de discorde entre la liste de la France Insoumise et celle du rassemblement emmené par Anne Vignot : l’urbanisation du quartier des Vaîtes, à l’est de Besançon. Un projet d’écoquartier est prévu, de longue date, sur cette petite zone horticole et maraîchère, où de nombreux jardins ouvriers sont encore cultivés. Un cas typique de ce que l’on appelle une « dent creuse », en urbanisme : un espace encore préservé, d’une trentaine d’hectares, au milieu de terrains construits et desservis par le tramway.

D’un côté, Claire Arnoux (LFI) défend l’annulation de ce projet, qui « coche toutes les cases du grand projet inutile et imposé ». C’est aussi la position de différentes associations écologistes parmi lesquelles France nature environnement, la Confédération paysanne ou Alternatiba. « Lutter pour protéger ce genre d’espaces naturels, c’est de l’ordre de l’évidence quand on est écologiste », estime la tête de liste LFI, également très impliquée dans Alternatiba. Le Conseil national de protection de la nature (une institution rattachée au ministère de l’Écologie) a rendu un avis défavorable sur le projet en 2019, estimant que « les mesures compensatoires ne sont pas suffisantes [et] pas proportionnées aux destructions d’espèces protégées et des habitats ». Le tribunal administratif a ensuite suspendu les travaux.

De l’autre côté, la liste « Besançon par nature » assure vouloir revisiter le projet tel qu’il a été pensé il y a 15 ans, tout en maintenant une logique d’aménagement, dans le but de lutter contre l’étalement urbain. « La réalité à Besançon, c’est qu’on perd des familles qui préfèrent aller s’installer un peu plus loin à la campagne, justifie Anne Vignot. Construire des petits bâtis collectifs aux Vaîtes, c’est éviter de grignoter toujours plus de terres par ailleurs. »

Densifier le centre-ville pour éviter de bétonner la périphérie ? « L’idée qu’une ville qui ne construit pas est une ville qui meurt reste très productiviste dans son essence », dénonce Marie-Hélène Parreaux, co-présidente de l’association des Jardins des Vaîtes. « Cela peut paraître contre-intuitif, admet pour sa part Claude Mercier, responsable local d’EELV. Mais l’enjeu, c’est aussi de penser plus loin que "la course à l’environnementalisme" en osant affronter un vrai sujet social : le logement. En cela, c’est une position empreinte de responsabilité. » C’est aussi ce qui fait du sujet un cas passionnant, sur le fond : bien plus qu’une bataille politique et électorale, les Jardins des Vaîtes illustrent un conflit de modèle sur ce que doit être un développement urbain écolo au XXIème siècle.
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