Témoignages Souveraineté alimentaire

Menacée par l’exode rural et l’étalement urbain, l’agriculture chinoise tente de se réinventer dans les villes

par

  • Ajouter
  • Imprimer
  • Partager sur Delicious
  • Partager sur Google+

La Chine ne dispose que de 10% des surfaces cultivables du globe, pour nourrir 20% de la population mondiale. Jusque dans les plus grandes villes de la nouvelle superpuissance, chaque mètre carré cultivable tend à être exploité. En réponse à des défis écologiques et sociaux considérables, des initiatives essaiment dans les métropoles : jardins en toiture, systèmes de culture verticale, éducation des plus jeunes à des pratiques agricoles durables... Jessica, expatriée dans la ville portuaire de Ningbo, est allée à la rencontre de paysans urbains qui se heurtent à la dégradation des sols et à l’étalement des villes. Ils tentent de résister.

Bien plus que les camionnettes, dans cette ville du sud de la Chine, ce sont les mobylettes et tricycles chargés de légumes dans leurs moindres recoins qui se démarquent. Ils circulent entre les champs périurbains et les dizaines de marchés traditionnels dont Ningbo foisonne. Régulièrement, ils récupèrent aussi la modeste récolte des nombreux carrés cultivés autour du centre-ville, qui parsèment les trottoirs, les rebords de maisons et les quelques hectares de terres n’ayant pas encore été engloutis par les chantiers d’immeubles.

L’agriculture garde un rôle prépondérant dans les cités chinoises, où presque chaque mètre carré cultivable se doit d’être exploité, de sorte que de grandes zones résidentielles se retrouvent striées de parcelles où poussent choux, colza, fèves, laitues et carottes.

Entre ville et campagne, une coexistence millénaire

L’urbain et le rural ont toujours été liés en Chine. Autrefois, les déchets d’origine humaine issus des villes (principalement des matières fécales) étaient acheminés quotidiennement vers les terres alentoures pour les fertiliser. Cette démarche s’effectuait la nuit, d’où son nom anglais, le « night soil » [1], que l’on pourrait traduire en français par « vidange nocturne ». Ce qui reste bien moins poétique que l’appellation chinoise : 倒夜香 (daoyexiang), « odeur versée dans la nuit ».

Afin de réduire les risques de prolifération de pathogènes potentiels, les déchets étaient compostés ou fermentés pendant une dizaine de jours, ce qui n’empêchait malheureusement pas des épidémies d’éclater de temps à autre. Le développement des systèmes d’égouts pour évacuer les déchets, ainsi que la conversion, dans les années 1960, vers un modèle agricole reposant lourdement sur les intrants chimiques, ont eu raison de cette pratique qui, bien qu’imparfaite, formait une boucle alimentaire autonome.

La sécurité alimentaire, un enjeu essentiel pour la Chine

La tradition de maintenir les stocks de nourriture au plus près des zones urbaines, elle, s’est maintenue voire consolidée, au fur et à mesure que la population augmentait et que la quantité de terre arable par habitant diminuait. Aujourd’hui, la Chine ne dispose plus que de 10 % de la surface cultivable du globe terrestre, pour nourrir 20 % de sa population [2].

Cette tendance s’est amplifiée par la perte de fertilité graduelle des terres depuis trente ans, résultant d’un recours excessif aux fertilisants de synthèse, le surpâturage et une sévère érosion des sols suite à des épisodes majeurs de déforestation [3]. A l’heure où le pays est devenu un importateur net de céréales, la sécurité alimentaire est donc redevenue un enjeu national essentiel [4] et ses acteurs ont pris des visages multiples.

Certaines exploitations grandissent, et prennent parfois une ampleur industrielle qui fait la fortune de leurs instigateurs [5], par ailleurs subventionnés par le gouvernement [6]. Cependant, bien qu’une part croissante de la production du pays provienne de ces fermes, la majorité des acteurs demeurent des paysans, qui demeurent dans des villages reculés où ils pratiquent une agriculture traditionnelle, ou qui voient leurs parcelles grignotées par l’étalement urbain.

Une agriculture traditionnelle menacée

Tel est le cas de madame Hu, dont la petite parcelle d’un demi-hectare, exploitée avec d’autres agriculteurs depuis vingt ans, s’est faite progressivement encercler par une autoroute. Elle a toujours vécu à Ningbo et a assisté à sa transformation de petite ville fluviale en l’un des plus grands ports du pays. Bien que son lopin ne lui rapporte quasiment rien, elle y a toujours vécu et ne projette pas de partir. Ses légumes poussent sans pesticides, dont les coûts (une bouteille vaut 6 euros) s’additionnent lorsqu’ils doivent être appliqués à répétition. Elle m’affirme d’ailleurs ne pratiquer aucun système de protection pour ses récoltes.

Madame Hu utilise un peu de fertilisants de synthèse et, comme la plupart des agriculteurs ici, ne produit pas de compost, généralement par manque de place et pour ne pas s’infliger de travail supplémentaire. Les légumes gâtés finissent par terre et se décomposent lentement, laissant leurs nutriments infiltrer le sol, m’explique-t-elle. En ce qui concerne l’eau, elle secoue la tête lorsque je montre celle du canal : « Beaucoup trop polluée ». L’arrosage provient de la pluie ou de son propre immeuble, afin de s’assurer de la qualité de sa petite mais savoureuse récolte, dont elle est fière. Elle pointe du doigt les trous dans ses choux bokchoy, rongés par des insectes, afin de me prouver qu’ils ont bon goût. Effectivement, c’est en découvrant ce carré de fermiers que j’ai retrouvé la saveur des carottes.

Madame Hu et ses semblables mènent une vie simple et conviviale, mais précaire. Selon la loi chinoise, ils devront renouveler le bail de leur parcelle au bout de trente ans [7] et, s’ils ne réunissent pas les fonds nécessaires ou ne retrouvent pas un autre carré à cultiver, ils devront sans doute se résoudre à se reconvertir dans la construction, le ménage, ou la collecte des déchets. Si leur âge le permet encore.

Le travail manuel, idéal révolu

Les paysans constituaient autrefois la base du parti communiste, et les intellectuels étaient sujets à méfiance ; ils furent même largement persécutés durant la Révolution culturelle, entre 1966 et 1976. La tendance s’est inversée dans les années 1980, décennie durant laquelle Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong, s’est enquis de recruter davantage de diplômés universitaires dans les rangs du gouvernement. Alors que le prestige appartient désormais aux classes les plus diplômées, les paysans sont généralement relégués au bas de l’échelle sociale.

Si les classes les plus riches se montrent aujourd’hui sensibles à la beauté de la nature et s’offrent parfois des jardins privés luxuriants, elles mettent rarement la main à la patte [8]. Cette attitude peut être attribuée, entre autres, à une conception du bonheur et de la réussite qui se base sur un modèle essentiellement consumériste : sont consommés les objets, les aliments, la beauté, les voyages, les jardins, la culture et même la cueillette de fruits, avant que ces exploits ne soient publiés sur Wechat (réseau social le plus populaire en Chine). Plus on exhibe ce que l’on a pu s’offrir, plus on gagne en réputation.

La majorité des jeunes chinois suivent cette dynamique et, de surcroît, subissent la pression de leurs parents, soucieux de les voir accomplir une réussite traditionnelle : des études brillantes, un travail bien payé, l’achat d’un domicile, le conjoint idéal, puis des petits-enfants. La présente génération n’a que peu de temps à consacrer à une vision du bien-être autre que celle dictée par cet ordre social.

Jardins en toiture et culture verticale

Pourtant, certains se prennent à défier le modèle consumériste en s’orientant vers des activités manuelles, pour goûter à d’autres formes d’épanouissement. Doucement éclosent dans les grandes villes, telles que Shanghai, des initiatives telles que les jardins en toiture, les systèmes de culture verticale, et l’éducation des plus jeunes à des pratiques agricoles durables [9]. Ingénieurs et paysagistes sont nombreux à se pencher sur ces questions qui ne feront que redoubler d’importance, tant que les cités continueront d’absorber la population des campagnes et leurs besoins alimentaires. Les citoyens s’attendent aussi à ce que leur ville devienne plus « verte ». A l’heure actuelle se dessine un étrange contraste entre les innombrables bourgeons d’immeubles, et les espaces verts qui s’y développent, où pullulent des couleurs redonnant un peu de vie à la grisaille des briques.

La végétation et la production de nourriture auront largement leur place au milieu de ces transformations, mais le sort de l’agriculture paysanne de madame Hu et de ses camarades reste incertain. Dans certaines régions, telles que le Yunnan, les pratiques ancestrales se consolideront sans doute dans leur rôle d’aimants à touristes, comme les légendaires rizières de Yuanyang. Ailleurs, elles pourraient être condamnées à disparaître, lorsque plus aucun jeune ne trouvera la volonté de reprendre la maigre parcelle de ses parents vieillissants ou lorsque, en l’absence de renouvellement des baux de trente ans, la propriété temporaire de ces terres sera rendue aux municipalités. Ces dernières seront alors libres d’y ériger ce qui correspondra au modèle d’efficience promu par le gouvernement. Resteront sans doute les pousses de choux et de ciboules, le long des trottoirs.

Texte et photos : Jessica Zanchi, à Ningbo (voir son blog ici).

En bref

Vidéos

  • Artisanat « Un métier n’est pas là pour vous emprisonner mais pour vous rendre libre »

    Voir la vidéo

Voir toutes les vidéos