Conflit social

Mayotte : six semaines de grève contre la vie chère

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Posée dans l’océan Indien, entre Madagascar et le Mozambique, Mayotte est secouée depuis six semaines par une violente révolte sociale : manifestations, barrages routiers, violences contre les personnes, pillage de magasins. Plusieurs personnes ont été blessées, parfois grièvement. Un homme est mort. Si le prétexte de départ est « la vie trop chère », ces émeutes font émerger des problèmes plus profonds.

Photo : DR

C’est d’abord contre la vie chère que les Mahorais ont décidé de protester, dans le courant du mois de septembre. Dans cette petite île de 374 km², confetti de l’empire colonial français, les prix sont en moyenne 30 % plus élevés qu’en métropole. Et le Smic local est fixé à 85 % du Smic national. Surnommée « révolte des mabawas » – ailes de poulet en langue shimaoré, aliment très prisé à Mayotte –, la protestation s’est amplifiée et durcie au fil des semaines.

Le 17 octobre, le syndicat FO a signé, avec le Medef local et la grande distribution, un accord sur la baisse des prix des neuf produits de première nécessité, dont le gaz, les mabawas et le riz. Mais cela n’a pas calmé la colère de tous, loin s’en faut. Et les affrontements, musclés, avec la police se sont encore durcis après la mort d’un manifestant, le 19 octobre. Des barrages ont été dressés un peu partout sur l’île. Les batailles à coups de barre de fer et de cocktails Molotov ne sont pas rares. Réprouvés par les syndicats (notamment CGT et CFDT) qui encadrent la grève générale et les manifestations non-violentes, ces barrages sont souvent tenus par des jeunes, dont certains n’ont pas 10 ans.

Expulsés de leurs terres

Menacés de pillage, les commerces ont baissé leurs rideaux. Les stocks ont fondu, l’activité portuaire étant paralysée. L’économie, déjà fragile, de l’île est exsangue. Le secteur du tourisme est quasiment stoppé. Idem pour celui du bâtiment, faute de déplacements possibles vers les chantiers. Plus de 2 000 salariés ont été mis au chômage partiel, sur les 17.000 actifs recensés dans le secteur privé.

Longtemps indifférent, le gouvernement a finalement décidé d’envoyer un négociateur. Comme l’a dit Nicolas Sarkozy en 2010, sous les hourras d’une foule en liesse : « Mayotte, c’est la France. » Opposée à l’indépendance lors du référendum de 1974, tandis que les autres îles comoriennes votaient en faveur de la séparation, Mayotte est devenue en avril dernier, au terme de plusieurs consultations de la population, le 101e département français, et le cinquième département d’outre-mer.

Ardemment souhaitée par une population désirant bénéficier des avantages, notamment sociaux, offerts par la France, la départementalisation pose de nombreux problèmes. La pagaille qui règne désormais en matière de droit foncier est sans doute l’un des plus douloureux. Avec la mise en place du cadastre, de nombreuses personnes dépourvues de titres de propriété formels (et notamment les plus pauvres) se retrouvent expulsées de leurs terres, désormais propriétés de l’État. Pour payer leurs impôts fonciers (inexistants auparavant), beaucoup de Mahorais vont être contraints de vendre des lopins sur lesquels ils vivent, voire cultivent la terre, depuis plusieurs générations. Et pour que les minima sociaux atteignent les niveaux de ceux de la métropole, il faudra patienter vingt-cinq ans. Une éternité quand on a moins de 20 ans, comme 56 % de la population.

La moitié des expulsions françaises ont lieu à Mayotte

Un autre gros souci que la départementalisation n’a pas résolu, et même sans doute accentué, c’est l’immigration. Le statut à part de Mayotte, et son PIB neuf fois supérieur à celui des îles voisines, favorise une forte immigration clandestine. Selon le recensement de l’Insee en 2007, le nombre d’immigrés clandestins – Comoriens pour la plupart – est de 60 000, soit près du tiers des 186 000 habitants de l’île. Pour limiter cet afflux, le gouvernement français a décidé, à partir du milieu des années 1990, de mener une politique musclée de reconduites aux frontières.

Résultat : en 2010, plus de 20 000 personnes ont été expulsées de Mayotte, soit la moitié du nombre d’expulsions opérées par la France cette année-là ! Parmi ces personnes reconduites, des milliers de mineurs. Un droit dérogatoire permet de faire à Mayotte ce qui est interdit en métropole. Denis Robin, conseiller de François Fillon aux affaires intérieures, et négociateur mandaté par le gouvernement pour apaiser la situation, osera-t-il aborder cette question délicate ? Pas sûr. En 2008, alors qu’il était préfet de Mayotte, Denis Robin a encouragé la population à seconder l’État dans sa traque aux clandestins. Ce qui a entraîné une sympathique ambiance de délation…

Vers une économie autonome ?

Les échanges à partir du lundi 7 novembre réuniront Denis Robin, des sénateurs et députés locaux, des maires, le président du conseil général ainsi que des représentants syndicaux. Les négociations n’ont pas pu se tenir lundi : l’intersyndicale a quitté la table car FO, seul signataire de l’accord du 17 octobre, y siégeait aussi. Les négociations risquent en outre de se concentrer sur le volume des aides financières de la métropole, ce qui ne résoudra que partiellement le problème. Puisque, comme l’a souligné le sénateur Thani Mohamed Soilihi, « on a d’un côté des prix élevés et, de l’autre, une insuffisance de ressources » . Parmi les pistes évoquées pour aider Mayotte à relever la tête : le développement d’une agriculture locale, qui permettrait de diminuer le stock des importations. Ou le développement d’un tourisme à haute valeur ajoutée géré par des Mahorais plutôt que par des métropolitains.

La coopération régionale avec les Comores voisines est une autre solution avancée par divers acteurs qui estiment urgent de combler le déséquilibre entre ces confettis frères. Pour mettre fin à la dislocation de l’archipel, d’autres parlent aussi du retour de Mayotte dans le giron des Comores, notamment l’union africaine et... l’ONU ! En 1974, les Nations Unies ont en effet voté une résolution réaffirmant l’intégrité et l’unité de l’Archipel des Comores. Ce que ne manquent pas de rappeler certains manifestants, fatigués par l’attitude de la métropole.

Nolwenn Weiler

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