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Pollution

Le Brésil vit la plus grosse marée noire de son histoire et personne n’en parle

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Une mystérieuse marée noire est en train de souiller des dizaines de plages et mangroves du littoral brésilien, et pourrait même atteindre Rio de Janeiro. Dans l’indifférence totale du gouvernement Bolsonaro.

Tout l’été, le Brésil a été sous les feux des projecteurs médiatiques (sans mauvais jeu de mots), la faute aux dérapages verbaux de son Président et de ses ministres au sujet de Brigitte Macron et des gigantesques incendies qui ont ravagé l’Amazonie. Une autre catastrophe environnementale, aux débuts insidieux, a pourtant démarré pendant l’été : une immense marée noire. C’est dans une zone située à environ 700 km des côtes brésiliennes que se trouve l’origine du mazout qui souille actuellement près de 2250 km du littoral brésilien.

« Les résultat des études [1] montrent que cela provient des eaux internationales », explique Yara Schaeffer-Novelli, professeure à l’Université de São Paulo (USP), océanographe, et membre-fondatrice de l’ONG Institut BiomaBrasil. « Le pétrole qui s’échoue a un aspect très ancien, travaillé par la mer. Cela fait de longues semaines qu’il dérive dans l’océan, probablement depuis la fin du mois de juin », ajoute celle qui est l’une des plus importantes spécialistes du Brésil des pollutions par hydrocarbures.

L’hypothèse d’un bateau-poubelle

Les premiers signalements sont venus de touristes fin août, à Conde, une municipalité située dans l’État de Paraíba, au nord-est. Alertées, les autorités locales ont ensuite fait remonter l’information à la Sudena (Surintendance de l’administration de l’environnement du Paraíba), à l’Ibama (Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables) et à la Police fédérale. Depuis ce jour, ce sont plus de 1000 tonnes de mazout qui ont été ramassées sur 201 plages.

Pour le moment, personne ne sait exactement d’où provient cette pollution. Toutefois, le mazout a été certifié [2] comme provenant du Venezuela. On ignore l’identité du ou des navires transportant la cargaison. « Les hypothèses visent un cargo, de type supertanker voire une collision maritime. C’est probablement un supertanker transportant du pétrole vénézuélien ou peut-être aussi un transfert de bateau à bateau qui a mal tourné », détaille Yara Schaeffer-Novelli. L’hypothèse d’un bateau-poubelle tient la corde. L’océanographe, qui était présente en Galice lors de la marée noire du Prestige en 2002, avance une autre hypothèse intéressante : « En raison du blocus américain sur le Venezuela, certains bateaux marchands naviguent avec leur AIS (Système d’identification automatique maritime) éteint pour échapper à la surveillance. En cas d’incident, cela reste bien évidemment caché », ajoute la spécialiste.

©Clemente Coelho-Junior

Un plan d’urgence déclenché... 40 jours après le signalement de la marée noire

En novembre 2011, le littoral brésilien avait déjà subi une marée noire d’un tout autre genre. A l’époque, des champs pétrolifères au large de Rio de Janeiro avaient subi d’importantes fuites. Les autorités, sous la présidence de Dilma Roussef, avaient poursuivi les dirigeants des entreprises fautives, en particulier le géant états-unien du secteur, Chevron. En quelques jours, la fuite fut localisée à l’aide d’un sous-marin et réparée. Deux ans après cette catastrophe est né le « Plan national d’urgence en cas de pollution par les hydrocarbures (PNC) » avec aux manettes Carlos Minc, qui a été secrétaire de l’environnement de Rio de Janeiro et ministre de l’Environnement.

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Ce plan prévoit que la coordination des actions, pour être plus efficace, soit nationale. Or, pour cette nouvelle marée noire, le plan d’urgence n’a pas été enclenché, selon Carlos Minc. Yara Schaeffer-Novelli dresse le même constat, tout comme Ricardo Baitelo, responsable climat et énergie chez Greenpeace Brésil : « Le PNC n’a pas été actionné par le gouvernement et comme pour la gestion de la crise en Amazonie cet été, nous en voyons aujourd’hui les conséquences. Des documents officiels datés du 11 octobre montrent que le plan a été officiellement activé qu’à cette date [soit une quarantaine de jours après le signalement des premières galettes] et que dans les faits jusqu’à présent, difficile de constater cette activation. »

©Clemente Coelho-Junior

« Amateurisme, incompétence et négligence » du gouvernement

Le gouvernement, directement pointé du doigt, a tenté de détourner l’attention, à sa façon. « Le président Bolsonaro a parlé de cette marée noire comme d’un acte criminel visant à nuire à l’industrie pétrolière. Quand ensuite il accuse le Venezuela, c’est une stratégie pour détourner l’attention des conséquences environnementales », estime Ricardo Baitelo. L’ancien ministre Carlos Minc va même plus loin, dans une déclaration sur Facebook datée du 9 octobre : « Il y a eu beaucoup d’amateurisme, d’incompétence et de négligence. Il ne restait plus qu’à trouver un ennemi extérieur pour masquer l’omission criminelle. » Selon lui, l’inaction des institutions résulte même d’une certaine peur de la hiérarchie : « Il y a de la peur donc personne ne parle. »

Un silence presque « compréhensible » quand on connaît le sort réservé du directeur de l’INPE – le centre de recherche spatiale brésilien – qui a alerté l’opinion au sujet des incendies en Amazonie. Il a ensuite été viré manu militari. « Comment n’avons-nous pas réussi à repérer une catastrophe de cette ampleur par satellite, drone ou avions ? Qu’a fait l’INPE ? », questionne la professeure Schaeffer-Novelli.

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« La marée noire pourrait atteindre Rio de Janeiro »

Carlos Minc va aussi dans ce sens : « Les scientifiques sont méprisés et exclus. Ils n’ont pas été convoqués devant la commission d’urgence pour faire face à cette grave crise. Les images satellites de l’INPE et de la NASA aurait dû être confrontées avec le plan d’itinéraire de la marine brésilienne pour identifier l’origine du pétrole. Cela n’a pas été fait », critique-t-il sur son compte Facebook. De plus, les organismes tels que l’Institut socio-environnemental Chico Mendes (ICMBio) et l’Ibama ne peuvent communiquer pleinement sur le sujet car ils font partie intégrante de l’appareil de l’état. Une récente note publique de fonctionnaires de ces administrations fait d’ailleurs état de ce malaise, en dénonçant la gestion de la catastrophe.

©Clemente Coelho-Junior

La saison touristique approche. Le littoral brésilien est la principale source de revenus des populations de ces États qui figurent déjà parmi les plus pauvres du Brésil. Les premières interdictions de consommer les produits marins apparaissent. Les zones polluées vont parfois être très complexes à nettoyer, comme la mangrove, cet écosystème de marais maritime spécifique du Nordeste. L’ampleur géographique de la catastrophe grandit chaque jour sans que l’on sache exactement jusqu’où… « Il y a beaucoup de spéculations au sujet de l’extension de la marée noire, elle pourrait en effet atteindre Rio de Janeiro. Dans ce cas, la dimension de cette catastrophe serait toute autre, surtout au niveau politique », conclut Ricardo Baitelo.

Guy Pichard

Photo de une : ©Clemente Coelho-Junior

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