Conflit de générations

Louis Chauvel : « La société française est une usine à frustrations »

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La France souffre d’un mal encore invisible : la fracture générationnelle. De nombreux trentenaires la ressentent, sans forcément en avoir conscience. Fantasmes ou réalités ? Entretien avec le sociologue Louis Chauvel.

Louis Chauvel est sociologue, chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris), et à l’Observatoire français des conjonctures économiques. Il a été l’un des premiers à étudier cette fracture générationnelle dans Le destin des générations (Presses universitaires de France) édité en 1998 et réactualisé en 2002.

Jugez plutôt. Il y a 30 ans, à la fin des Trente glorieuses, l’écart de revenu entre les salariés de 50 ans - qui, grâce à l’ancienneté, gagnent logiquement davantage que les plus jeunes - et ceux de 30 ans était en moyenne de 15%. En 2005, cet écart est de 40%. Les quinquas d’aujourd’hui, les baby-boomers nés entre 1945 et 1955, se sont enrichis tandis que les revenus des trentenaires stagnent ou diminuent. En 1968, lorsqu’un jeune quitte le lycée ou l’université, le taux de chômage dans les deux ans qui suivent la sortie des études était de 5%. Ces dix dernières années, il oscille entre... 20% et 33% ! Ce déclassement, malgré la multiplication des diplômes, provoque une souffrance sociale et psychologique dans une société qui repose sur le mythe du progrès, de la performance et de la réalisation de soi-même. Résultat : le taux de suicide est deux fois plus élevé chez les moins de 35 ans que trente ans plus tôt. Cette fracture socio-économique s’accompagne d’un grave déséquilibre de la représentation politique. En 1983, les députés de moins de 45 ans - les baby-boomers - occupaient presque 30% des bancs de l’Assemblée nationale. En 1999, les moins de 45 ans - les enfants des baby-boomers - n’étaient plus que... 12%. Dans la même période, l’âge moyen des élus syndicaux ou politiques est passé de 45 à 59 ans. Soit une absence quasi totale de renouvellement !

Face à ce constat, les lieux commun sont légion : les jeunes se désintéressent de la politique, ne lisent plus, préfèrent passer les concours de la fonction publique pour s’assurer une carrière tranquille et sans surprise (fonction publique que la génération précédente est en train d’allègrement démanteler), ou - pire ! - s’abrutir devant les émissions de télé réalité en profitant de l’aide pécunière des parents... Ces préjugés contribuent à faire de cette fracture un tabou, très peu abordé par les médias. Et toute critique à l’égard de ceux et celles qui ont participé à Mai 68 et ses soubresauts est évacuée d’un condescendant revers de la main. De quoi alimenter le sentiment d’une « politique de la terre brûlée » pratiquée par les baby-boomers. Hier, ceux-ci s’opposaient à leurs aînés sur le terrain des mœurs et des valeurs morales. Demain, ils risquent bien de voir la cohorte des nouvelles générations frapper à leurs portes pour leur demander des comptes. Explications.

Quelles formes prend la fracture générationnelle ?

Louis Chauvel : Entre la génération des jeunes adultes de 1968 et leurs parents, il existait une fracture sur la question des valeurs ayant trait aux mœurs : sexualité, contraception, avortement, homosexualité. Aujourd’hui, quels que soient les milieux sociaux, tout semble pacifié. Chacun partage une vision apaisée qui n’a rien à voir avec les conflits d’hier. En apparence, la guerre des générations a vécu. En fait, cette guerre des générations est passée des valeurs aux conditions réelles d’existence. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité et en période de paix, on gagne moins à travailler à temps plein entre 30 et 40 ans qu’à ne rien faire entre 60 et 70 ans. Ce n’est pas grave en soi si les seniors vivent plus confortablement qu’ils ne l’ont jamais fait avant, et que peut-être ils ne feront jamais plus. Le problème c’est que les conditions d’existence de la génération qui suit sont moins favorables que celles de leurs propres parents quand ceux-ci entraient dans la vie active, dans les années 60 et 70. C’est une première mondiale. Cette situation pose la question de notre conception du progrès social.

Cette fracture concerne-t-elle toutes les classes et catégories sociales ?

Elle est profonde et partagée par tous les milieux sociaux même si, dans les détails, on constate des différences. 1968 est un conflit de reproduction entre les générations parmi les bourgeois ou les classes moyennes intermédiaires. Des catégories plutôt confortables. Aujourd’hui, le conflit culmine parmi les catégories les plus populaires. Les enfants qui atteignent le baccalauréat - la porte d’entrée dans la bourgeoisie pour la génération des parents - connaissent ensuite des difficultés, inédites depuis que le bac existe, à trouver un emploi. Cela produit une déstabilisation profonde de l’identité personnelle des enfants des classes populaires, beaucoup plus que dans les milieux sociaux plus confortables. Chez ces derniers, on observe deux profils : soit les enfants travaillent 70 heures par semaine, hors de France de préférence, et arrivent tant bien que mal à avoir un statut social comparable à celui de leurs parents ; soit ils lèvent le pied, cherchent à percevoir un salaire un minimum décent, et s’en sortent grâce à leurs parents, lorsque ceux-ci peuvent leur fournir un logement par exemple.

Quelles sont les conséquences psychologiques sur les enfants des baby-boomers ?

Pour les nouvelles générations, la société française est une usine à frustrations. Jamais les niveaux de diplômes et le nombre de diplômés n’ont été aussi élevés. Problème : alors que le nombre de bacheliers a été multiplié par deux, le nombre de positions sociales qui correspondent au bac connaissent une parfaite stagnation depuis 1968. Les nouvelles générations subissent une situation de concurrence féroce. Cela produit une déstabilisation identitaire profonde. La culture de la société post-industrielle est marquée par un profond individualisme. Les jeunes sortent du doux cocon familial ou universitaire avec l’idée, entendue depuis leur plus tendre enfance, qu’il faut être libre, s’assumer soi-même, être performant et qu’avec un minimum de diplômes et de compétences, on a les moyens de réaliser ses projets. Quand ils entrent dans le monde du travail, constatent qu’on ne vit pas dans une société d’extraordinaire abondance et qu’on ne fait pas ce qu’on veut mais ce dont on a les moyens. Sachant que ces moyens sont, pour eux, de plus en plus limités. La déstabilisation mentale qui en résulte est énorme. S’y ajoutent le regard des parents et l’impression d’être un raté. L’échec est intériorisé, vécu comme personnel. En réalité, c’est un échec collectif de la société. En trente ans, il n’y a pas eu l’ombre d’un progrès pour faire évoluer la situation des jeunes, sauf en matière de dotation scolaire mais sans augmenter les places qui vont avec l’obtention des diplômes. S’ils ont réussi à faire une grande école très sélective et que leurs parents disposent de patrimoine, c’est vivable. Mais pour des enfants d’instituteurs qui n’ont pas eu de stratégie d’accumulation, qui ont accepté que leurs enfants suivent des études peu sélectives, c’est difficile. Aujourd’hui, avec un DEA, on devient postier.

Cette « usine à frustrations » est-elle une spécificité française ? Qu’en est-il de nos voisins européens et des autres pays industrialisés ?

C’est encore pire en Italie, qui vit sous un régime gérontocratique où les jeunes n’ont aucune chance, sauf s’ils ont des parents relativement bien placés ou avec un fort réseau social. L’Italie produit d’excellents intellectuels jeunes, qui n’y ont aucune place, et qui partent à l’étranger. Comme en France, les nouvelles générations sont massivement bloquées. En Suisse, au Royaume-Uni, au Québec ou aux Etats-Unis, la situation d’emploi des jeunes diplômés n’est pas désagréable. C’est être un militant forcené de la francophonie que de vouloir continuer ici. Si les Etats-Unis n’ont pas échappé au ralentissement économique, la valeur des titres scolaires s’est envolé. A leur entrée dans la vie active, les jeunes générations diplômées trouvent des conditions sociales supérieures à celles de leurs parents à niveau de diplôme équivalent. En revanche, les exclus de l’enseignement secondaire, ceux qui ne parviennent pas au bac, connaissent des conditions d’emploi et de salaire pires que celles de leurs parents. La moitié des élèves du département de sciences politiques de Princeton sont des enfants dont les parents ont les moyens de payer au moins , par enfant et tout au long du lycée, 30 000 dollars par an. Soit un bon salaire moyen parisien ! Cette division par classe et selon les diplômes est moralement douteuse. Le seul système décent est celui des pays nordiques. La socialisation des jeunes y est différente. Ils n’entrent pas dans le monde universitaire avant d’avoir passé un ou deux ans dans la vie active. Le système social est organisé de telle sorte qu’un jeune n’est pas considéré comme une sous catégorie, non légitime politiquement et syndicalement par rapport à l’élaboration de l’avenir. Les jeunes y sont vus comme de vrais adultes. Il existe des inégalités générationnelles mais elles sont considérablement atténuées.

En même temps, en France, les solidarités intra familiales ne sont-elles pas très fortes ?

Dans les arrondissements chics parisiens, les solidarités familiales intergénérationnelles ont un impact considérable sur le bien-être des jeunes. Cela ne fait aucun doute. Dans la banlieue de Liévin ou de Lens, dans le Nord-Pas-de-Calais, cela fonctionne moins bien. La solidarité intra familiale, c’est bien. Le problème c’est qu’elle reste intra familiale. C’est une solidarité profondément dynastique. Il n’y a aucune corrélation entre les besoins et les aides. Des gens qui n’ont aucun besoin sont aidés tandis que des gens dans le besoin n’ont rien du tout. Ce discours, qui vise à dire que la famille pallie les problèmes actuels, refuse considérer les besoins massifs auxquels la famille, seule, ne peut plus subvenir lorsque les jeunes vont s’installer, avoir des enfants, faire leur vie. Entre un peu plus d’argent investi dans les crèches, dans les écoles, dans les systèmes de garde, dans l’augmentation des salaires net, et davantage d’aide intra familiale, qu’est-ce qui est le mieux ? La grande difficulté de la société française est de faire en sorte que les vieux riches soient solidaires des jeunes pauvres. Cette solution passe par l’impôt sur le revenu et le capital. Ce n’est pas du tout l’air ambiant.

La génération au pouvoir, dont une partie a participé à Mai 68, est-elle responsable de cette fracture ?

Responsabilité est un terme très ambigu. J’ai une responsabilité vis-à-vis de mes enfants, dans la prise de conscience des déséquilibres sociaux, environnementaux ou politiques. Cette notion de la responsabilité implique un droit à l’erreur. On peut ignorer que telle action contribue à appauvrir la planète. En revanche, on commence à avoir une responsabilité au sens quasi juridique si on sait qu’un problème existe et qu’on ne fait rien pour y remédier. Les premiers-nés du baby-boom, ceux qui avaient une vingtaine d’année en 1968, ont une responsabilité vis-à-vis de la situation socio-économique française d’aujourd’hui. Je ne suis pas loin de penser qu’ils portent une responsabilité au sens fort du terme. Il y a dix ans, le signal d’alarme était tiré. Que s’est-il passé depuis en matière de politique publique, de représentation des générations dans la prise de décision ? Presque rien. Tout cela va de pair avec un blocage de la prise de conscience et de la participation politique des nouvelles générations. Si on voulait organiser la non socialisation politique des nouvelles générations et leur non représentation, on ne s’y prendrait pas autrement. Des gens qui avaient intérêt à déstabiliser le système quand ils n’y participaient pas ont intérêt à le congeler une fois qu’ils sont aux commandes. Que des gens prêchent de grands principes moraux quand ils peuvent en profiter pour les oublier ensuite une fois qu’ils bénéficient du système, cela n’a rien d’étonnant. L’histoire de l’humanité en est peuplée.

Ce sont pourtant les baby-boomers qui sont aujourd’hui les premiers confrontés au chômage à 50 ans...

Ce problème existe mais il est largement amplifié par les médias. Dans toutes les entreprises, le premier effort consiste à préserver les salariés les plus anciens jusqu’à l’âge de la retraite. En général, les jeunes qui peuvent se recaser ailleurs sont les premiers à partir. Ils sentent bien que les promesses d’augmentation de salaire ne seront jamais tenues. Et les primes et indemnités de départ sont proportionnelles à l’ancienneté. Pour l’instant, les difficultés des 55-65 ans ne se traduisent pas par l’augmentation du taux de suicide, contrairement aux quadras. Les droits sociaux permettent à un salarié en difficulté à 55 ans de sauver un minimum les meubles. Un salarié en difficulté à 40 ans risque de se retrouver au RMI pendant vingt-cinq ans, avec deux ou trois enfants à charge et un pavillon à rembourser. Les conditions dans lesquelles ils vont vivre leurs 55 ans risquent d’être bien plus catastrophiques que pour les quinquas d’aujourd’hui.

Mais ne risque-t-on pas de faire des baby-boomers les boucs émissaires d’un contexte économique et social difficile ?

Il ne s’agit pas de cela. Dans les conditions actuelles, bénéficier d’une retraite par répartition, avec des cotisations qui sont au même niveau qu’avant, sans engager de véritable action de compensation vis-à-vis des nouvelles générations, signifie bénéficier d’un droit qui ne se justifie plus. Le système de retraite par répartition est fondé sur un pacte social et politique. L’ensemble des mouvements issus de la Résistance, dont les communistes, ont accepté le régime capitaliste à condition que le droit au travail qualifié et valorisé soit garanti. L’expansion du taux de chômage est une remise en cause unilatérale de ce droit. Il faut en tirer les conséquences. Les fondements mêmes du régime peuvent être remis en cause de façon légitime. On parle de développement économique insoutenable écologiquement. Le développement générationnel en France est insoutenable. Cela se paiera tôt ou tard. La prise de conscience de l’énorme dysfonctionnement actuel produira une profonde déstabilisation du système.

Comment expliquez-vous que cette remise en cause n’aie pas eu lieu de la part de ceux que leurs parents ont surnommé la « bof génération » ?

Ce sont plutôt les classes moyennes frustrées, des élites de rechange, qui ont porté les grandes révolutions. 1789, 1917, c’est toujours la même histoire. Avec les générations, c’est un peu la même chose. Celle de 1968 a pu se rebeller parce que, très jeunes, ils disposaient de moyens intellectuels. Ce sont les premiers et les seuls à bénéficier d’un doublement du baccalauréat sans dévalorisation des titres scolaires. Le taux de chômage à la sortie des études était de 4%, contre 33% aujourd’hui. C’est une génération qui a bénéficié de vingt ans de croissance et de l’assèchement total du chômage. Ils avaient tout pour prendre le pouvoir précocement et ils l’ont fait. Aujourd’hui, la prise de conscience se fait plutôt au sein des catégories qui réussissent relativement bien. Ils ne supportent plus que des gens qui ont trente ans de carrière derrière eux continuent de bloquer le système et d’en percevoir les rentes. Cela prend une forme d’extrême violence dans les milieux politiques, médiatiques ou de la recherche. Les lieux abondent où, avec des statuts déplorables, les jeunes triment dix fois plus, en apportant des idées nouvelles qui sont en général bloquées, pour essayer de conserver le droit d’exister. Dès lors qu’ils n’ont pas de patrimoine, les niveaux de salaires des jeunes, et même des quadras, relèvent plus de la survie que de la vie confortable. Cette nécessité de survie explique le peu de capacité de rébellion de la nouvelle génération.

Recueilli par Ivan du Roy, avec Témoignage Chrétien

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