Féminisme

Lettre à Madame Elisabeth Badinter

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La sortie du dernier livre de la philosophe féministe Elisabeth Badinter, Le conflit, la femme et la mère (Flammarion), a occasionné un grand tapage médiatique. Nous nous réjouissons que les égalités entre hommes et femmes intéressent tellement journalistes et grand public. Nous regrettons, cependant, la lecture simpliste et réductrice de Mme Badinter sur cette question.

Madame Badinter,

Je vous remercie de perpétuer le souvenir de Simone de Beauvoir et de toutes ces grandes dames auxquelles je dois beaucoup de ma liberté.
Je vous remercie de rappeler que la liberté des femmes est fragile, que l’égalité homme femme est loin d’être acquise, que nous devons continuer à nous battre.
Je suis d’accord avec vous Mme Badinter, il faut être vigilant(e)s. Et ne pas laisser les sphère sociale, politique et économique aux seuls hommes. Vous soulevez des questions qui m’inquiètent mais les réponses que vous proposez ne me rassurent pas vraiment...

Je suis féministe. Fermement. Éternellement. J’ai grandi entre une mère engagée en politique (ce qui ne l’a pas empêchée d’allaiter) et un père qui s’occupe de la lessive et du ménage. Je sais donc qu’un véritable partage des tâches et des carrières est possible, qu’il est même indispensable.
Je suis passionnée par mon travail. Et je n’entends pas l’abandonner pour élever, seule, mes enfants. Je suis opposée au fait de payer les femmes pour qu’elles restent à la maison.
Pourtant, je revendique un congé maternité plus long.
Et l’idéal pour moi, ce n’est pas de sauter dans ses talons aiguilles pour retourner au charbon quelques jours après avoir accouché.
J’ai choisi de prendre du temps (six mois, à chaque fois ) après la naissance de mes enfants, pour pouvoir les allaiter tranquille, me reposer, avoir le plaisir de les voir s’éveiller de jour en jour.
Pourquoi serait-il forcément aliénant de passer six mois ou un an avec son bébé ? La maternité est un acte social, certes. Mais c’est aussi, et peut-être même avant tout, une rencontre étonnante entre deux êtres, qui peuvent apprécier de prendre le temps, pendant quelques mois, de se connaître, avant de s’aventurer en société. N’avez-vous donc jamais connu le plaisir de passer du temps avec ceux et celles que vous aimez ? N’est-ce pas aussi ça, la liberté ?

« Le groupe Publicis, dont vous êtes l’une des principales actionnaires, a, plusieurs fois, commis des publicités sexistes. C’est dommage. »

A propos des couches lavables, moins pratiques que les couches jetables, vous regrettez que l’on fasse passer la nature avant la liberté des femmes. Je suis d’accord avec vous. Et que dire, alors, de celles qui renoncent carrément aux couches ? Ces adeptes de « l’hygiène naturelle », qui se mettent à 150 % au service de leur bébé, me semblent, pour le coup, aller un peu trop loin ! Simplement je n’ai pas, comme la génération d’après guerre, le privilège, de pouvoir consommer sans penser. Léguer à nos enfants des centaines de milliers de tonnes de déchets dont ils ne sauront que faire, n’est-ce pas privilégier notre liberté sur la leur ? Plutôt que de crier au scandale des diverses tâches écolos (couches, repas maison, tri sélectif, etc ) ne vaut-il pas mieux militer pour que les pères s’investissent plus au foyer, en imposant, par exemple, un congé parental partagé et non négociable ? Peut-être les hommes prendraient-ils goût au soin des enfants...

Interpelée sur la question des publicités sexistes sur France Inter, vous avez glissé que ce n’était pas là le plus important. Là, vous m’effrayez ! La liberté des femmes, c’est un tout. Et tout ce qui sous tend leur infériorité, tout ce qui les réduit à leur dimension sexuelle contribue à les discriminer. Le groupe Publicis, dont vous êtes l’une des principales actionnaires, a, plusieurs fois, commis des publicités sexistes. C’est dommage. Je me suis déjà entendue dire que, passé un certain âge, on assumait ses contradictions sans complexe. Peut-être est-ce votre cas. Mais, voyez-vous, je n’ai que trente ans, et j’ai la naïveté de croire que la cohérence fait avancer le monde.

Et puis, n’est-il pas tristement, voire dangereusement réducteur de dire que le seul danger pour l’émancipation féminine serait le militantisme pro-allaitement ? Que dire de la violence domestique ? De la prostitution ? Et des 100.000 viols qui sont encore, chaque année, commis dans notre pays, la plupart dans une totale impunité ? Je connais des femmes victimes de viol, qui sont devenues mères, et qui ont allaité. D’après vous, lequel de ces différents temps de leur vie les a le plus aliénées, et soumises aux hommes ?

Nolwenn Weiler, journaliste, co-fondatrice de Basta !

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