Guerres

Les victimes civiles syriennes, tuées par tous les belligérants, méprisées des États-Unis comme de la Russie

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Le 5 juin, Amnesty International dénonçait dans un rapport les conséquences catastrophiques de l’offensive menée dans la ville syrienne de Raqqa, de juin à octobre 2017, par une coalition dirigée par les États-Unis, pour chasser de cette ville le groupe armé État islamique (EI). Pour y parvenir, la coalition (composée de forces états-uniennes, britanniques et françaises et d’unités des forces démocratiques syriennes) a procédé à des dizaines de milliers de frappes aériennes. « Les forces américaines ont reconnu avoir procédé à 30 000 tirs d’artillerie pendant l’offensive », précise l’ONG.

Les enquêteurs d’Amnesty ont passé plusieurs semaines sur place en février 2018. Ils se sont rendus sur 42 sites touchés par des frappes et ont interrogé 112 témoins et victimes. Leurs conclusions sont sans appel : « L’opération (…) a fait des milliers de morts et de blessés parmi la population civile et a détruit la majeure partie de la ville, conclut l’ONG. Des habitations, des bâtiments et des infrastructures ont été réduits à l’état de ruines ou trop endommagés pour pouvoir être réparés. » Pour Amnesty, le droit international humanitaire a été violé lors de plusieurs attaques de la coalition.

« La bombe nous est tombée dessus tout d’un coup. »

« Les habitants se sont trouvés piégés tandis que les combats faisaient rage dans les rues de Raqqa entre les militants de l’EI et les combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS) sous direction kurde, soutenus par les frappes aériennes et les tirs d’artillerie incessants de la coalition, rappelle Amnesty. L’EI a placé des mines sur les voies de sortie de la ville et a tiré sur les personnes qui essayaient de s’enfuir. » Des civils ont aussi été tués directement par des frappes armées états-uniennes : « Des preuves solides montrent que les frappes aériennes et les tirs d’artillerie de la coalition ont tué et blessé des milliers de civils, touchés notamment par des attaques disproportionnées ou aveugles qui sont contraires au droit international humanitaire et pourraient constituer des crimes de guerre ».

La famille Aswad, interrogée par Amnesty, a par exemple été victime de tirs de la coalition menée par les États-Unis. « Certains de ses membres sont restés à Raqqa lorsque l’opération militaire a démarré afin de protéger leurs biens, se réfugiant dans la cave de leur maison pour échapper aux bombardements, souligne le rapport. Le soir du 28 juin 2017, une frappe aérienne de la coalition a détruit le bâtiment, tuant huit personnes, en majorité des enfants. Mohammed Othman Aswad, le seul rescapé, a raconté à Amnesty International : « J’étais assis sur un bidon vide près de la porte de la cave bavardant avec Abu Mahmoud qui était accroupi à côté de moi. Sa femme et ses cinq enfants étaient dans la cave avec mon frère Jamal... La bombe nous est tombée dessus tout d’un coup. »

La coalition ne reconnaît que 23 victimes civiles

« Dans les cas présentés dans ce rapport, les forces de la coalition ont lancé des frappes aériennes sur des bâtiments remplis de civils en faisant usage d’armes à large champ d’action susceptibles de détruire ces bâtisses », rappelle Amnesty. « Si les forces de la coalition avaient effectué au préalable une surveillance plus rigoureuse, elles auraient été au courant de leur présence. Amnesty International n’a trouvé aucune information indiquant que des combattants de l’EI se trouvaient dans les bâtiments au moment des frappes ». L’offensive menée par les États-Unis à Raqqa a certes libéré la ville de l’emprise de l’EI, qui durant les années où il a contrôlé Raqqa, « a commis de nombreux crimes de guerre, rappelle l’ONG. Mais ces violations ne dégagent pas la coalition de son obligation de prendre toutes les précautions possibles pour limiter les dommages infligés aux civils », souligne aussi Amnesty International.

Et cela ne justifie pas non plus le silence des forces de la coalition sur les morts civils causés par ses frappes. La coalition menée par les États-Unis ne reconnaît que 23 décès de civils provoqués par ses dizaines de milliers de tirs d’artillerie et milliers de frappes aériennes pendant les mois qu’a duré l’offensive. « Depuis la publication de notre enquête du 5 juin, de hauts responsables de la coalition et de ses gouvernements membres ont envahi les réseaux sociaux, les ondes et même le Parlement britannique pour contrer ses conclusions », déplorait Amnesty international le 18 juillet, deux semaines après la publication de son rapport [1].

Le cynisme de la Russie

L’ONG pointe aussi le cynisme de Vladimir Poutine, qui utilise « les morts civils de Raqqa pour détourner l’attention du rôle de la Russie dans les terribles violations qui ont contribué à la mort de dizaines de milliers de civils et au déplacement de millions de personnes pendant la guerre en Syrie ». Car les forces du régime syrien, auprès desquelles les Russes combattent, commettent en Syrie « des violations très graves et généralisées du droit international humanitaire, souvent constitutives de crimes de guerre, parmi lesquelles des bombardements sur des hôpitaux et l’utilisation d’armes à sous-munitions interdites par le droit international », souligne l’ONG. « De plus, la Russie a contribué en grande partie à entraver l’obligation de rendre des comptes pour ces crimes et à bloquer les enquêtes indépendantes sur les attaques à l’arme chimique. ».

Le 7 juin, dans la province d’Idlib, au sud-ouest d’Alep, une frappe qui serait imputable à l’aviation russe a encore fait plus de 40 victimes civiles [2]. Le 17 juillet, dans la province de Deraa, dans l’extrême sud du pays, la reconquête en cours de ce territoire auparavant aux mains de rebelles syriens (pas de l’EI) par les forces du régime a aussi fait de nombreuses victimes [3]. Le 17 juillet, une frappe tuait 15 civils. Depuis qu’il a commencé en 2011, le conflit syrien a fait des centaines de milliers de morts, et forcé la moitié de la population au déplacement.

- Lire aussi : Mandat d’arrêt pour « crime contre l’humanité » : le régime syrien visé par la justice

Photo de une : Amnesty International

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