Mouvements paysans

Les sans terre de Bretagne

par

  • Ajouter
  • Imprimer
  • Partager sur Delicious
  • Partager sur Google+

Les jeunes citadins connaissent la galère du logement. Les néo-ruraux, attirés par l’agriculture bio, découvrent la galère de la terre. La logique agricole productiviste et ultra-polluante favorise les gros exploitants au détriment des jeunes souhaitant s’installer. Rencontre avec des sans terres bretons.

« Dans ma famille, il faut remonter je ne sais combien de générations avant de trouver un agriculteur », insiste Grégory, 27 ans. Fils de médecin, il a grandi en région parisienne avant de se retrouver en lycée agricole en Normandie. « J’étais en échec scolaire, je ne savais pas trop quoi faire. Je me suis retrouvé là un peu par hasard. » Après le Bac, Grégory enchaîne sur un BTS de gestion et protection de la nature. « Il n’y avait pas trop de boulot dans cette branche. Je n’avais pas envie de me poser. J’ai travaillé quelques saisons dans le milieu forestier et me suis finalement dit que pour être vraiment actif et efficace dans la protection de l’environnement, il fallait que je sois agriculteur. En production biologique évidemment. » Grégory fait partie de ces jeunes, de plus en plus nombreux, qui cherchent une alternative à l’agriculture conventionnelle qui pollue impunément eaux, sols et air depuis un demi-siècle. Espérant sauver des terres du désastre et proposer d’autres modes de production, ils se tournent vers l’agriculture biologique, qui n’utilise ni pesticides ni herbicides chimiques et garantit, en se contentant de petites surfaces (une dizaine d’hectares en moyenne), le maintien d’un paysage varié et boisé.

Grégory a donc décidé de compléter son BTS par une formation en élevage. Il vient tout juste de trouver un bout de terre afin de monter son projet agricole. « Une quinzaine d’hectares, dans l’Orne, où nous allons nous installer à deux, avec un troupeau de chèvres, faire de la transformation et de la vente directe de fromage et de lait. Nous avons dégoté le terrain grâce à une agence. Les organismes agricoles censés nous aider ne nous ont rien trouvé. Nous avons dû nous débrouiller autrement. » C’est pour protester contre ces manquements et soutenir celles et ceux qui sont, comme lui dans une logique de projets agricoles à taille humaine, que Grégory a décidé de rejoindre le collectif « Dé-marches pour l’installation ». Créé au début de l’automne par une poignée de jeunes paysans sans terre, le collectif est inauguré par une transhumance militante de brebis à travers la Bretagne. 250 kilomètres à pied, vingt jours de marche, avec des escales tous les soirs, chez des paysans ou des particuliers pour débattre, se retrouver, continuer à avancer. Car pour les jeunes comme Grégory, non issus du milieu agricole et qui veulent s’installer, la recherche de terres est une vraie galère.

Incompétences des administrations agricoles

« Les terres qui se libèrent vont en priorité à l’agrandissement », reprend Julien, la trentaine, qui cherche quelques hectares pour s’installer dans le Morbihan avec son troupeau de brebis. « Les instances agricoles, comme l’Adasea (1) et la Safer (2), qui doivent favoriser l’installation des jeunes sont dans cette logique de l’agrandissement ». Normal : leurs conseils d’administration sont largement composés de membres de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire et tout puissant en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, dont l’orientation favorise largement l’agriculture productiviste. Donc l’agrandissement des fermes existantes aux dépens d’une agriculture plus familiale. Les informations sur les fermes qui se libèrent doivent, par exemple, être communiquées par l’Adasea. Mais elles demeurent souvent confidentielle. Un jeune agriculteur peut donc être inscrit pendant des années, en attente de terres, sans recevoir aucune nouvelle.

« Pour discuter de ces divers problèmes, nous avons organisé deux soirées débats auxquelles nous avions convié l’Adasea », poursuit Julien. « Certains de leurs dirigeants se sont déplacés et les discussions ont parfois été houleuses. » Pas facile de se faire prendre en flagrant délit d’incompétence. Au cours de leur périple citoyen, les sans terre ont croisé plusieurs agriculteurs à la retraite, en lien avec l’Adasea, étonnés de découvrir que des petites surfaces pouvaient intéresser des paysans en devenir. L’un des credo du collectif Dé-marches pour l’installation est la défense de petits projets agricoles qui reposent une activité de transformation assortie à une vente directe auprès des particuliers ou sur les marchés. « Pas besoin d’avoir cent hectares pour dégager un revenu », explique Grégory. La vente directe de fromages, de lait ou de faisselles lui permettrait d’empocher la plus value de la transformation, tout en créant des réseaux producteurs-consommateurs, fidélisant ainsi une clientèle désireuse de contourner les hypermarchés.

Liberté d’organisation et de production

Pour Julien et Grégory, l’agriculture est un secteur où l’on peut tout simplement être libre : cultiver et travailler comme on l’entend, à son rythme et à sa manière. « Ne pas obéir à d’autres impératifs que ceux que commandent le métier », rappelle Julien. Ils savent aussi que l’on peut vivre simplement, ce qui offre une autre grande liberté : celle d’avoir peu de besoins en pièces sonnantes et trébuchantes. « De retour d’un voyage en Mongolie, où beaucoup de gens vivent de leur métier de paysan, j’ai compris qu’il n’était pas nécessaire de travailler à gagner de l’argent pour acheter des choses que l’on peut produire soi même », raconte Julien. « D’autant que pour moi, le contact avec la terre est naturel et facile ».

Les jeunes agriculteurs « hors cadre familial » (non issus du milieu) représentaient un tiers des installations en Bretagne en 2003. Ces nouveaux paysans vont-ils sauver l’agriculture ? « Ils ont tous en commun une expérience préalable en dehors de l’agriculture. De ce fait, ils sont moins liés au modèle traditionnel et c’est heureux », souligne François Lefebvre, qui a dirigé une étude sur ces jeunes non issus du milieu agricole au Cnasea (3). Au sein du jeune collectif, qui compte déjà quelques membres hors Grand ouest, on continue pour le moment de réfléchir et de se construire. « Les retours sont positifs », se réjouit Julien. « La Confédération paysanne, l’Adasea et la Région ont demandé à nous rencontrer. Quelques propriétaires nous ont contacté pour vendre des petites surfaces. Les organismes agricoles doivent prendre conscience qu’ils ne pourront plus nous ignorer. Il va donc falloir nous aider !  »

Nolwenn Weiler

Contact pour le collectif : marchepourinstallation@yahoo.fr

(1) *ADASEA : Association Départementale pour l’Aménagement des Structures des Exploitations Agricoles, a, entre autres missions, celle de faciliter le renouvellement des générations d’agriculteurs. Visiter leur site.

(2) Société d’aménagement foncier et d’établissement rural. Créées en 1962 pour l’aménagement de l’espace rural, les Safer ont notamment pour mission de protéger les terres agricoles

(3) Cnasea : Centre national pour l’aménagement des structures des exploitations agricoles

En bref

Vidéos

  • Loi travail L’affaire du barrage forcé de Vitrolles : pour la première fois les principales victimes s’expriment face caméra

    Voir la vidéo

Voir toutes les vidéos