Les promesses d’un mouvement

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La vaguelette s’est transformée en raz-de-marée. Le CPE a révélé le mal être social latent qui s’était violemment exprimé six mois plus tôt dans les banlieues populaires. Le mouvement social qui mobilise aujourd’hui la jeunesse gagnera-t-il le monde du travail ?

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Plus d’un million de manifestants le 18 mars, une soixantaine d’universités en grève rejointes par des centaines de lycées en ébullition. Des centaines de milliers d’étudiants et de lycéens ont remis le couvert le 23 mars. Après deux mois de balbutiements, la mobilisation anti-CPE s’est changée en mouvement social d’une ampleur sans précédent depuis onze ans. Souvenez-vous de la manifestation du 7 février qui avait laborieusement rassemblé 300 000 personnes en France, dont 40 000 à Paris. Qui aurait alors parié que le mouvement embryonnaire, parti de Rennes ou de Poitiers, relayé par des organisations syndicales et politiques qui peinent souvent à mobiliser au-delà du cercle de leurs militants les plus assidus, servirait de levier à une contestation traversant toutes les couches de la jeunesse, des lycées du « neuf trois » à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, des petites villes de province aux grands pôles universitaires ? Sûrement pas le gouvernement qui a imposé, dans l’urgence et sans vote, sa loi « pour l’égalité des chances » (sic) comprenant le CPE et l’apprentissage à 14 ans, véritable remise en cause de l’accès à l’éducation pour tous et de la nécessité d’y consacrer les moyens nécessaires.

Fracture sociale ouverte
Le CPE a servi de révélateur. Un révélateur du mal être social qui mine depuis des années l’Hexagone. Un révélateur du sort réservé à la jeunesse depuis trente ans, bercée par de grandes promesses de progrès social, par la croyance en une émancipation par les études, par l’illusion de pouvoir choisir son activité professionnelle. La réalité est tout autre pour une grande majorité des jeunes qui est confrontée au chômage, à la précarité, qui est dotée de diplômes dénigrés par « le marché » quand ce n’est pas son origine, son identité, sa couleur de peau qui est discriminée. Le CPE n’est qu’un révélateur de cette fracture générationnelle qui s’est silencieusement ouverte au sein d’une société pourtant en plein essor (1). La veille de la manifestation du 18 mars, les quarante plus grosses entreprises françaises (celles du CAC 40) ont annoncé leurs bénéfices : 84,5 milliards d’euros en 2005, soit une hausse de 28% par rapport à 2004. A l’autre extrême, des salaires qui stagnent, un chômage chronique à 10%, des chômeurs de plus en plus fliqués par les Assedic, plus d’un million de Rmistes. La barre des sept millions de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté (fixé en 2005 à moins de 774 euros par mois selon les critères de l’Union européenne) a été dépassée, révèle l’Observatoire de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Une pauvreté monétaire qui frappe particulièrement les femmes et les moins de 26 ans.

Contrats stériles

C’est cette situation et la logique qui l’aggrave que le mouvement social conteste, au-delà du retrait du CPE. Le CPE ne créera pas de nouveaux emplois, pas plus que les multiples « contrat initiative emploi », « contrat d’insertion », « contrat d’avenir » - et j’en passe - mis en place depuis des années. Le problème est autre. C’est celui de la redistribution des richesses sous toutes ses formes : par le financement de nouvelles activités économiques ancrées localement et compatibles avec les enjeux environnementaux, par une plus juste répartition des transferts sociaux entre ceux et celles qui en ont vraiment besoin (mise en place, par exemple, d’une allocation universelle pour les 18-25 ans modulable en fonction des situations familiales et professionnelles), par une taxation accrue des revenus du capital et du patrimoine plutôt que de l’activité productive, par l’investissement dans la recherche (sur les énergies renouvelables par exemple), et, enfin, par l’augmentation des salaires plutôt que des dividendes des actionnaires. Malheureusement, ces pistes sont encore loin d’être mises en avant par la gauche qui ne pourra pas se gloser d’un éventuel retrait du CPE vu son incapacité à imaginer une autre société.

Tenter la jonction
Les étudiants en lutte semblent en prendre conscience. Les questions de la précarité et de la place du travail dans la société commencent à être abordées en assemblée générale. D’ailleurs, la coordination nationale ne se contente plus d’exiger le retrait du CPE, mais réclame également la complète abrogation de la loi « pour l’égalité des chances » ainsi que du CNE (le même principe que le CPE mais pour les petites entreprises de moins de vingt salariés et sans distinction d’âge), mis en place sans résistance en septembre dernier. « Une de nos tâches actuelles est de débattre avec les organisations de salariés pour travailler ensemble à la mobilisation de la jeunesse et du monde du travail », ont très prosaïquement déclaré les 400 délégués étudiants réunis à Dijon le 19 mars. Tentative illusoire - que l’on a déjà maintes fois observée - d’impliquer les salariés du privé et du public ? Les syndicats, CGT et Solidaires (Sud) en tête, suivis par une hésitante CFDT, se déclarent prêts à tenter la jonction. Si celle-ci se réalise, bien des choses deviendront possibles. Si elle ne se concrétise pas, des dizaines de milliers d’étudiants - hâtivement décrits par certains de leurs aînés comme des consommateurs individualistes et dénués d’idéal - auront fait l’apprentissage d’un mouvement social, du débat d’idées, du rapport de force et de la pratique démocratique en dehors des institutions sclérosées. Ce n’est pas si mal, et ce ne sera que partie remise.

Ivan du Roy

Photos (dont celle de une) : Damien Fellous

(1) Lire à ce sujet l’entretien avec le sociologue Louis Chauvel que nous avons réalisé en novembre (rubrique approfondir).

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