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Agriculture

Les industriels du lait déclarent la guerre aux éleveurs basques

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En refusant de collecter le lait auprès de la Coopérative laitière du Pays basque, les gros industriels produisant des fromages basques ont provoqué la colère des éleveurs de brebis. L’objectif inavoué est d’escamoter cette coopérative pour aligner le marché du lait de brebis en Pays basque sur les cours européens.

1,35 million de litres de lait de brebis risquent de partir à la poubelle. En cause : le refus des industriels de collecter ce lait auprès de la Coopérative laitière du Pays basque (CLPB). Le 7 novembre 2011, lors d’une réunion de l’interprofession à la sous-préfecture de Bayonne, les gros industriels (Lactalis, Bongrain, Andros…) informent les éleveurs de brebis adhérents de la coopérative qu’ils n’achèteront plus leur lait, à moins qu’ils ne concluent des contrats individuels avec eux, en quittant la coopérative. Une annonce jugée « brutale » deux semaines avant le début de la collecte, qui dure jusqu’en avril.

Consommateurs trompés

Les industriels ont pourtant un impératif besoin du lait de brebis produit « au cœur du Pays basque ». Avec ses fromages estampillés « Istara », comme « le P’tit Basque », Lactalis vante « une tradition pastorale qui fait la fierté des Basques » et « un savoir-faire, un engagement local, des fromages au goût unique » (voir ici). Bongrain vend partout son Etorki « issu du savoir-faire des bergers basques » (voir ici). Quant à Andros, en partenariat avec l’entreprise locale Onetik, elle produit de l’Ossau-Iraty (voir ici).

Qu’importe, pour contourner les éleveurs locaux, le lait de brebis utilisé pour les fromages « basques » viendra d’ailleurs : 8,5 millions de litres sont importés d’Aveyron et d’Espagne, accusent les éleveurs de la CLPB. Au risque pour les industriels de se mettre dans l’illégalité, certains fromages à base d’Ossau-Iraty étant labellisés AOC (Appellation d’origine contrôlée) ? La technique est plus subtile : « Si le P’tit Basque se pare du nom Istara, marque de fromage faite avec du lait AOC Ossau-Iraty, lui-même n’a en fait rien d’AOC. Ce genre d’arnaque se multiplie localement, avec les mêmes noms (Agour, Onetik) utilisés indifféremment pour vendre du fromage AOC ou du fromage non AOC, induisant le consommateur en erreur et mettant en danger la référence », explique Jean-Noël Etcheverry, l’un des animateurs de la campagne de protestation qu’ont lancée les paysans basques.

Casser une coopérative qui dérange

Pour contester cet ultimatum, des agriculteurs ont déversé 8 000 litres de lait de brebis, soit deux jours de production, devant la Maison de l’agriculture de Pau, le 12 janvier. Action qui s’est reproduite le 17 janvier devant l’aéroport de Biarritz. Plusieurs centaines de litres de lait ont également été transformés en yaourts offerts notamment aux Restos du cœur. « Le lait AOP Ossau-Iraty produit par la CLPB selon un cahier des charges précis, sans OGM, avec une priorité donnée à la pâture et aux aliments produits localement et en respectant la saisonnalité naturelle de la brebis, est en train de prendre la direction de la fosse à lisier ! », alertent les tracts de la coopérative.

Pourquoi cet acharnement ? « La coopérative a, historiquement, porté tous les combats : pour l’AOC, pour le prix du lait, pour le développement local… Les industriels essaient de la casser », analyse Jean-Noël Etcheverry. 80 % du lait de brebis est labellisé Ossau-Iraty, dont l’origine est contrôlée et protégée. Un argument de poids pour les éleveurs en Pyrénées-Atlantiques pour négocier un tarif garantissant « un revenu suffisant pour vivre sans faire du volume à tout prix ». Cela a, entre autres, permis de maintenir des petites exploitations en zone de montagne. Le litre de lait Ossau-Iraty se vend ainsi 1,055 euros, ce qui rapporte à l’éleveur 31 650 euros pour une production moyenne de 30 000 litres. Avec la même quantité produite, un éleveur de brebis en Aveyron ne perçoit que 19 800 euros (à 0,66 €/l).

Vers des contrats de servage ?

D’autre part, par un accord signé en 1999 au sein de l’association interprofessionnelle, les acteurs de la filière s’engageaient « à utiliser prioritairement le lait de brebis du département » avant d’en importer si nécessaire. Après un bras de fer entre paysans et industriels, en février 2011, cet engagement avait été prolongé… Pour être allègrement foulé du pied neuf mois plus tard. « L’objectif est d’aligner le marché du lait de brebis en Pays basque sur les cours européens, à l’instar de ce qui se passe avec le lait de vache. On en connaît les funestes conséquences pour les petits paysans : plus du tiers des exploitations de vaches laitières disparues depuis dix ans », accuse le mouvement écologiste Bizi !, qui dénonce un « boycott inacceptable mené par les industriels laitiers ». Enfin, les industriels veulent probablement empêcher la coopérative de mener à bien son projet de créer sa propre unité de transformation, prévue d’ici à 2013. Ce qui rendrait les éleveurs locaux moins dépendants de Lactalis ou de Bongrain.

Treize producteurs ovins sur 84 éleveurs de brebis regroupés au sein de la coopérative [1] ont, pour l’instant, cédé à la pression des industriels et quitté la CLPB pour leur vendre directement leur lait. Si le prix est pour l’instant maintenu, ils risquent à terme d’être soumis aux « contrats de servage » dénoncés par les producteurs de lait de vache en mai 2011. Les contrats imposés par Lactalis (propriété d’Emmanuel Besnier, 16e fortune de France, estimée à 2,2 milliards d’euros en 2009) étaient tellement déséquilibrés en faveur de l’industriel que même le ministre de l’Agriculture, Bruno Le Maire, évoquait « un instrument d’asservissement » (lire notre article) ! Le bras de fer continue.

Ivan du Roy

Photo : source

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