Altermondialisme

« Les forums sociaux ont nourri les révolutions tunisienne et égyptienne »

par , Eros Sana

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Alors que s’est ouvert le 6 février, le 11e Forum social mondial à Dakar, l’économiste et ancien vice-président d’Attac, Gus Massiah présente les défis et les débats stratégiques qui animent le mouvement altermondialiste. L’occasion pour cet acteur majeur du Forum social d’offrir un contrepoint au récent Forum économique de Davos et de se réjouir du soulèvement des peuples dans le monde arabe. Entretien.

Basta ! : Quels sont les enjeux du Forum social mondial (FSM) qui s’ouvre à Dakar ?

Ce FSM s’inscrit dans un contexte de double crise, celle du néolibéralisme, mais aussi celle plus large de la mondialisation capitaliste elle-même. Cette crise de civilisation a plusieurs dimensions : sociale, démocratique, géopolitique et écologique. La dimension écologique lui donne son caractère le plus radical. Elle implique que les choses ne peuvent, cette fois, se résoudre par des aménagements de la production et de la productivité. Il faut remettre en cause notre mode de fonctionnement. Les analyses du mouvement altermondialiste sont validées par la crise. Nos propositions, comme la taxe sur les transactions financières, la suppression des paradis fiscaux, le contrôle de la finance sont même aujourd’hui à l’ordre du jour du G20 !

Comment éviter d’éventuelles récupérations politiques ? Et faire en sorte que des propositions concrètes voient le jour au-delà des beaux principes ?

La reprise de nos idées peut être vue comme une manière de récupérer le mouvement et de le vider de sa substance. Elle peut aussi être analysée autrement : il n’y a peut-être pas d’autres solutions possibles que celles que nous portons ! À Dakar, nous devrons nous poser ces questions, et nous demander comment aller plus loin dans nos propositions. Nous devons expliquer qu’il y a deux niveaux de mesures : l’urgence et le long-terme. Il faut des changements immédiats – sur les paradis fiscaux, le contrôle citoyen de la finance, la nationalisation des banques. Mais il faut aussi des propositions plus radicales sur la transformation des modes de production et de consommation.

Quelles sont les issues de crise possibles ?

La première est ce que j’appelle dans mon livre [1] le conservatisme de guerre. Celui-ci veut faire payer les pauvres en leur imposant des plans d’austérité, des régimes dictatoriaux, des guerres ou par la criminalisation des mouvements sociaux. C’est le danger principal auquel nous sommes confrontés. Il existe une deuxième voie : celle d’une réforme en profondeur du système capitaliste, comme avec le New Deal dans les années 1930. Enfin, la troisième issue serait une rupture avec le capitalisme et son dépassement avec l’invention de nouveaux rapports sociaux.

Comment résister au « conservatisme de guerre » ?

Il faut accepter de faire alliance avec tous ceux qui y sont opposés, y compris ceux qui préféreraient une modernisation du capitalisme. Nous devons construire l’alliance de tous ceux qui sont contre la remise en cause des libertés. Un front très large qui allie tous les modernistes est la seule voie dans la situation actuelle.

Dans le même temps, il faut mener un débat vigoureux entre la ligne de la modernisation et celle de la rupture. Nous devons continuer à développer une autonomie des mouvements. En Tunisie, par exemple, les politiques de répression et d’austérité ont trouvé leurs limites. La réponse autoritaire s’est heurtée à tous ceux qui refusaient la remise en cause des libertés. La révolte populaire regroupe l’ensemble des personnes qui sont contre le régime dictatorial de Ben Ali, rassemblant réformateurs et radicaux, ce qui va générer des débats et des divergences.

Quel rôle ont joué les mouvements liés aux forums sociaux dans les révolutions en Tunisie et en Égypte ?

En situation de crise, Les régimes autoritaires montrent leurs limites : on ne peut pas aller beaucoup plus loin dans l’austérité et l’idée de faire payer les pauvres. On se confronte très vite à la question des libertés, les enjeux géopolitiques et écologiques. Ce mouvement général s’inscrit dans un espace géographique large, celui de la région Maghreb/Machrek. Les grands mouvements d’émancipation sont des mouvements transfrontières. Dans des zones culturelles relativement homogènes, les idées traversent les frontières. Cette région est le siège d’un bouillonnement extraordinaire.

Les Tunisiens et les Égyptiens ont toujours été présents lors des forums. Une partie de la révolution actuelle a été nourrie par les forums sociaux ! En 2010, nous avons organisé une série d’actions mondiales en lien avec le forum de Belém, au Brésil (2009) et celui de Dakar (2011). À notre surprise, dix événements sur les 55 prévus se sont déroulés dans la région Maghreb/Machrek. Jusqu’à présent, il n’y en avait que deux ou trois. Les organisateurs du Forum social maghrébin font partie de ceux qui ont soutenu les luttes actuelles.

Quels seront les autres défis de Dakar ?

L’écologie et les migrations seront au cœur des débats. Une charte mondiale des migrants sera rédigée par des migrants de tous les continents. Ce texte mettra en avant leurs droits individuels et collectifs. Il abordera le rapport entre migrations et développement : le rôle des migrants dans la transformation de leurs pays d’origine, dans les sociétés qui les accueillent, et dans l’économie mondiale. Cette charte remettra en cause les plans imposés par l’Union européenne, sans oublier de parler des migrations environnementales. Elle constituera une adresse des migrants à l’ensemble des mouvements sociaux. Elle servira à mener la bataille des idées en armant les migrants et ceux qui soutiennent leurs luttes.

Quel est l’avenir des Forum sociaux ?

La culture politique des mouvements se confirme. Horizontale et diverse, elle remet en cause l’établissement de priorités entre les luttes, elle redonne de l’importance aux activités autogérées. Mais les forums sont aussi confrontés à leur succès. Nous aurons des débats sur les nouvelles formes de lutte, et sur les perspectives des nouveaux fronts ouverts en Tunisie et en Égypte. Nous réfléchirons aussi à la convergence entre les grands mouvements écologistes et les autres mouvements. Leur force tient à leur caractère collectif.

Propos recueillis par Élodie Bécu et Eros Sana

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