Démocratie

Les Grecs veulent voter !? Quelle honte !

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Rarement l’annonce d’un scrutin démocratique à venir n’aura suscité une telle levée de boucliers. Le gouvernement grec propose simplement à ses citoyens de se prononcer sur le « plan de sauvetage » – des créanciers du pays – et son corollaire, le plan d’austérité pour les citoyens grecs. Un référendum qui provoquerait déjà « le chaos » (selon le quotidien Libération), un choix « irresponsable » et « invraisemblable » (selon le rédacteur en chef des Échos), une décision « irrationnelle » et « dangereuse » selon l’Élysée.

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Les Grecs aujourd’hui, et pourquoi pas les Portugais, les Espagnols ou les Italiens demain ? Des Portugais qui sont – on en parle peu – également confrontés à un plan d’austérité sans précédent : en 2012, les salariés travailleront 42,5 heures payées 40 ; plusieurs jours fériés seront supprimés (après négociation avec l’Église catholique) – une réduction des congés payés est même envisagée pour les fonctionnaires ; les pensions de retraite et les indemnités de chômage seront réduites ; la TVA sur de nombreux produits et services (comme l’eau) passera de 6 % ou 13 % à 23 % ; le prix de l’électricité augmentera de 4 %... Et on voudrait faire voter les gens pour savoir s’ils acceptent, ou non, ce genre de traitement… Incroyable ! La démocratie n’est vraiment plus rentable.

Cette offensive antiréférendum fait écho à un petit livre publié en septembre : La Création de valeur pour l’actionnaire ou la destruction de l’idéal démocratique [1]. L’auteure, Isabelle Pivert, diplômée d’HEC, connaît bien le petit monde de la finance pour y avoir travaillé, restructurant des entreprises, les conseillant dans la manière de réduire leurs coûts, dans le seul et unique but de « créer de la valeur » pour les actionnaires. Réalisant l’ineptie du système dans lequel elle était plongée, Isabelle Pivert en est devenue une dissidente (lire une de ses chroniques ici).

Spéculer sur les situations de fragilité

« La valeur actionnariale est une idéologie dirigée contre le travail, contre le présent. Contrairement à la valeur comptable (qu’on peut contester également), c’est une valeur fictive, fondée sur des désirs, des anticipations émises par les salariés de l’industrie financière qui en sont les premiers bénéficiaires », écrit-elle. Les scénarios « créateurs de valeur » sont purement financiers et donc limités par nature au quantitatif. Ils privilégient « la réduction immédiate des coûts car l’innovation demande beaucoup plus de temps et d’argent, et sans doute bien autre chose : la coopération volontaire, libre, entre les êtres humains ». Conséquence : la « suppression de la notion de durée » , qui « constitue une perversion de la notion même d’entreprise – jusqu’alors un pari dynamique et mesuré sur l’avenir. (…) Face à la peur de l’avenir, tout est toujours bon à prendre, tout de suite. »

Cette idéologie de la « création de valeur » pour quelques-uns laisse tomber nombre d’activités économiques pourtant rentables, pour se concentrer sur celles générant des retours sur investissement plus importants immédiatement. Comment ne pas rapprocher cette logique de la spéculation qui s’attaque aujourd’hui aux dettes souveraines ? Spéculer sur un pays, c’est faire grimper le taux d’intérêt de sa dette : de 3 % ou 4 % (pour les emprunts français sur dix ans aujourd’hui) à 17 % ou 18 % pour la Grèce. Plutôt que de mettre en œuvre, sur la durée, des plans de lutte contre la corruption, l’évasion fiscale ou le gaspillage, ou un meilleur contrôle démocratique des investissements publics à réaliser (et donc du niveau d’endettement), on spécule pour tirer le maximum tout de suite d’une situation de fragilité, au prix des progrès réalisés depuis plusieurs décennies.

Remettre les compteurs à zéro

« La prochaine étape, bien entamée déjà, est que cette idéologie de la valeur gangrène toutes les autres structures de la société, comme l’école, la recherche, la santé, etc., pour s’appliquer finalement aux êtres humains. Nous sommes ici devant une idéologie de la même puissance que la race ou la classe sociale, disposant de moyens de propagande et de réalisation infiniment supérieurs », avertit Isabelle Pivert. Permettre aux Grecs de se prononcer sur le plan d’austérité qui les frappe semble être devenu aussi incongru que d’accorder le droit de vote aux serfs sous l’Ancien Régime, ou d’ouvrir les isoloirs aux populations noires d’Afrique du Sud du temps de l’apartheid.

Comme s’il fallait rayer d’un trait tous les progrès réalisés en Grèce depuis la dictature des colonels (ou celle de Salazar au Portugal, de Franco en Espagne, ou les grandes avancées sociales enfantées en France par la Libération…). Et ce, sans s’interroger sur des choix politiques qui ont conduit à la situation actuelle. Car qui a interdit à la Banque centrale européenne de prêter aux États membres, pour les obliger à dépendre des marchés financiers ? Qui a donc livré l’endettement de ces mêmes États à la spéculation financière ? Qui a accordé de fait autant de pouvoir aux agences de notation ? Si ce ne sont ces mêmes gouvernements du G8/G20 qui se réunissent actuellement.

« On ne s’épargnera pas à un moment donné, d’une façon ou d’une autre, d’effacer les fortunes absurdes de quelques-uns, en même temps que les dettes de beaucoup d’autres », conclut Isabelle Pivert. « Une manière de remettre les compteurs à zéro, ce qui ne sera que mince réparation pour un préjudice collectif subi pendant des années. » Tout est fait pour que ce débat « irrationnel » et « dangereux » n’ait pas lieu.

Ivan du Roy

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