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Le « Web indépendant » fête ses dix ans

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Vous rêvez d’un portail d’infos qui vous offre un point de vue différent sur l’actualité sans chercher à vous vendre une voiture, un téléphone mobile ou un crédit ? Rezo, le « portail des copains », devrait vous convenir. Depuis dix ans, ce portail non marchand propose à ses lecteurs une revue de presse quotidienne et procure un surcroît de visibilité à des sites et blogs indépendants. Interview avec son fondateur, Pierre Lazuly, webmestre trentenaire et pionnier de la Toile.

Pouvez-vous nous rappeler le contexte de la création de Rezo en 1999, et les motivations des fondateurs ?

Nous étions un regroupement informel d’amis webmestres, autour de ce qui s’appelait le minirézo. Nous avons eu envie de créer un portail pour regrouper toutes les nouveautés. Rappelons qu’à l’époque, les flux RSS [1] n’existaient pas. C’était assez pénible d’aller chaque jour sur vingt sites différents pour voir ce qu’ils avaient publié. Nous avons donc regroupé sur une page les nouveautés de tous les sites que l’on aimait bien. Ce principe n’a pas changé en dix ans.

Comment a évolué la fréquentation du portail ? Peut-on définir des profils types du lecteur ou de la lectrice de Rezo ?

Ce n’est pas un site représentatif du grand public. Parmi ceux qui viennent sur le portail, il y a, par exemple, beaucoup de gens qui sont sur Mac et sur Internet depuis longtemps. C’est essentiellement un public d’habitués, beaucoup de journalistes ou de bloggers. Peu de sites référencent Rezo en tant que tel. Et notre ligne éditoriale est quand même assez imprévisible.

Quelles sont les évolutions qui ont marqué les médias Internet que vous référencez ?

A l’époque, nous référencions peu de sites, une vingtaine de sources en tout : des webzines ou des pages personnelles, tous de sensibilité de gauche (Périphéries, l’Ornitho, le Scarabée...). On n’avait pas trop le choix. Aujourd’hui nous sommes complètement noyés par des centaines de milliers de blogs en français. Il est difficile de choisir des articles intéressants dans cette masse. Référencer 200 blogs qui produisent chacun trois articles par semaine est quasiment impossible. D’où le besoin de se faire signaler les articles intéressants.

Une centaine de sources, plus des sources ponctuelles, sont actuellement référencées. Mais la sélection se fait plutôt manuellement, « article par article ». Il n’y a plus de ronds de serviette : on peut sélectionner un article de Brave Patrie comme un article du Figaro, un article d’un blog inconnu ou d’une revue obscure, le seul critère étant qu’il semble digne d’intérêt pour la plupart de nos lecteurs. Nos opinions politiques font évidemment qu’on trouve plus d’articles intéressants dans Le Monde Diplomatique que dans Le Figaro. Mais nous gardons cette liberté de ne pas référencer un mauvais article du Diplo et de passer un bon papier du Figaro, mais aussi - et surtout - de pouvoir propulser à la Une, tel un éditorial, un article que l’on juge excellent. Nous gardons la liberté de choisir non pas en fonction de la notoriété du site (Le Monde ou le « blog de dédé ») mais en fonction de ce qu’ils ont à dire.

Comment s’opère la sélection des articles ?

Il n’y a ni comité de rédaction ni astreintes. Nous sommes sept. Chacun, quand il a le temps, regarde ce qu’il y a en attente, ou ajoute ses propres lectures. Chacun y contribue en fonction de ses tropismes et centres d’intérêt. C’est une confiance par défaut. On référence un article, puis on s’engueule ensuite le cas échéant.

Le « web indépendant » a-t-il joué un rôle clé dans certaines mobilisations ou contestations ?

Pendant le débat sur la constitution européenne, la notoriété de quelqu’un comme Etienne Chouard [2] est clairement venue d’Internet. De là à affirmer que le non a gagné grâce à Internet… Le problème des médias indépendants, c’est qu’ils continuent de se faire dicter leur agenda par les médias dominants. Les blogs, s’ils ont leur liberté de ton et critiquent ce qu’ils veulent, vont souvent se concentrer pendant une semaine sur tel événement médiatique. Ce serait intéressant si c’était l’inverse, que les médias dominants soient en partie obligés de s’aligner sur l’agenda du web indépendant.

Face aux grands groupes de presse commerciaux qui ont également investi la toile, n’y a-t-il pas un risque de dispersion des médias engagés ? Comment leur donner une plus grande audience sans mettre en péril leur diversité ?

Tous les sites de presse caressaient le projet de devenir un portail à part entière, en proposant informations et services. Ils n’ont pas vraiment réussi. Si je lis un article sur le site de Libération ou du Monde, c’est qu’un flux RSS ou tel réseau a fait ressortir cet article. Quand on est capable de maîtriser ce type d’outils, les articles intéressants viennent à nous, pas la peine d’aller les chercher. Chacun peut choisir les sites qui lui plaisent. Rezo était peut-être davantage nécessaire avant, quand il n’y avait pas d’outils comme Twitter ou les sites communautaires, qui peuvent assurer une visibilité très forte à un article.

N’y a-t-il pas une limite de taille à ce fonctionnement qui restreint les possibilités de découverte ? Finalement, un lecteur a seulement accès à l’information sur des thèmes ou des sites qu’il aura préalablement définis, excluant de fait d’autres sujets ou supports...

C’est la vocation d’un portail : amener un lecteur à découvrir des sites qu’il ne connaît pas, des informations qu’il n’a pas été cherchées. Faire en sorte qu’à chaque fois, il y trouve quelque chose d’intéressant. Je regrette qu’il n’y ait pas davantage de portails comme Rezo, proposant une sélection subjective de sources. Ce serait intéressant d’avoir accès à plusieurs revues de presse.

Nombre de ces médias, à l’instar de Basta !, se confrontent au même obstacle : la recherche d’un modèle économique qui garantisse leur indépendance, tout en permettant aux collaborateurs de ces médias de vivre de leur travail. Entre le recours à la pub, à l’information payante ou aux subventions, des alternatives existent-elles ?

Rezo n’a pas de modèle économique. Nous sommes tous entièrement bénévoles, il n’y a ni dépenses, ni recettes. Mais toutes nos sources sont confrontées à ce problème. Je ne connais personne qui ait trouvé un modèle économique qui fonctionne. Ceux qui ont fait le pari du payant, avec des articles verrouillés, se cassent la gueule. Ceux qui essaient de vivre de leur métier de journaliste sur le Web se retrouvent en concurrence avec des gens qui ont des blogs. Prenez l’exemple du Journal d’un avocat de Maître Eolas : cela ne sert à rien de payer un journaliste spécialisé en justice si, à côté, quelqu’un va faire mieux et gratuitement. Le seul secteur où l’on ne trouve pas de bénévoles, ce sont les agences de presse. Le modèle économique viable aujourd’hui, c’est de vivre d’autre chose tout en étant libre d’écrire sur ce que l’on veut. L’indépendance, elle est surtout éditoriale. Ensuite, économiquement, chacun fait de son mieux. Si je devais essayer de vivre d’un site Web, je crois que je privilégierais l’abonnement des lecteurs.

Les journalistes ne serviraient-ils plus à rien ?

Il vaut mieux un blogger consciencieux qui va consacrer 10h à un article, qu’un pigiste de bonne volonté obligé par les contraintes rédactionnelles de bâcler son papier en 2h. Le travail et l’enquête journalistique ne sont, selon moi, valables que dans le cadre de rédactions qui disposent de moyens corrects. Si j’écris un article sur un sujet qui m’intéresse, j’ai quelques chances d’être meilleur qu’un journaliste qui se voit imposer un sujet qui ne le motive pas. Il y a des bons journalistes et des mauvais bloggers, mais l’inverse est aussi vrai.

Recueillis par Ivan du Roy

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