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Démocratie

La subordination extrême au travail alimente-t-elle le vote FN et l’abstention ?

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Le travail aliéné aurait de lourdes conséquences pour la démocratie : une faible autonomie dans le travail est statistiquement associée à une forte abstention et à un vote pour le Front national (FN). C’est la conclusion à laquelle est arrivé l’économiste Thomas Coutrot qui a croisé les données de l’enquête nationale « conditions de travail risques psychosociaux » (CT-RPS) de 2016 et les votes par commune au premier tour de la dernière élection présidentielle.

« Dans les communes où Marine Le Pen a eu les meilleurs scores le 7 mai 2017, 48% des personnes en emploi disent que leur "travail consiste à répéter une même série de gestes ou d’opérations", mais seulement 31 % dans les communes qui ont le plus voté Macron ou Fillon (et 40 % pour l’ensemble) », décrit Thomas Coutrot. Dans les communes favorables à Marine Le Pen, 20% des répondants disent ne pas pouvoir « apprendre des choses nouvelles dans leur travail », contre 15 % dans les communes favorables à Emmanuel Macron. Ils doivent plus souvent « appliquer strictement les consignes », et peuvent rarement « prendre des initiatives », « choisir la façon d’y arriver » ou « s’absenter en cas d’imprévu » [1].

La soumission au travail contamine la politique

Dans les communes « abstentionnistes », la situation est encore pire. 23 % des répondants (contre 16 % dans l’ensemble) disent n’avoir aucune autonomie dans leur travail. En plus de leur donner des indications sur ce qu’il faut faire, leur supérieur leur dit aussi comment il faut le faire : « Le travail consiste davantage qu’ailleurs à appliquer strictement les consignes et à répéter continuellement une même série de gestes ou d’opérations », détaille Thomas Coutrot. « Le sentiment d’impuissance et de résignation que manifestent les abstentionnistes trouve en partie son origine dans ce qui se vit dans le travail. » Et le fait que les électeurs de Marine Le Pen sont moins qualifiés que ceux d’Emmanuel Macron, et aient donc logiquement moins d’autonomie dans leur travail, n’explique pas tout. Car le constat persiste lorsqu’on raisonne « toutes choses égales par ailleurs ». « Les ouvriers qui votent Le Pen ou s’abstiennent sont moins autonomes dans leur travail que ceux et celles qui votent pour d’autres candidats », souligne Thomas Coutrot. De plus, d’autres conditions de travail caractéristiques du monde ouvrier (comme la pénibilité physique par exemple) ne sont pas associées au vote Le Pen ni à l’abstention.

S’abstenir ou voter à l’extrême droite s’apparenterait alors plus « à une contamination de la passivité imposée au travail vers le champ civique » qu’à un vote de protestation. « Dans l’entreprise, le rapport politique normal, c’est la subordination. Et cela concerne une grande partie de la vie éveillée... Cela génère des habitudes d’actions et de pensée, des routines organisationnelles et sociales qui se répercutent dans la vie hors de l’entreprise », décrit Thomas Coutrot. Deux études européennes récentes ont également établi ce lien entre autonomie réduite au travail et passivité politique [2]. En suivant cette étude, lutter contre l’abstention ou l’extrême droite impliquerait de lutter contre les formes de travail dictatorial qui s’imposent dans tous les secteurs, afin de redonner du pouvoir d’agir aux salariés. Pas sûr, néanmoins, que cela soit au programme de la « start-up nation ».

Nolwenn Weiler

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