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Mouvement social

« La question de la répartition des richesses est au cœur des débats »

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Spécialiste du syndicalisme, Jean-Marie Pernot décrypte pour Basta ! les ressorts du mouvement social. Loin d’être une mobilisation par procuration, comme les précédentes grandes grèves qui reposaient sur la fonction publique, le mouvement est multiforme et propose à chacun d’y participer selon ses capacités. S’inscrira-t-il dans la durée ? Continuera-t-il d’être soutenu par les syndicats ? Voici quelques éléments de réponse.

© Daniel Maunoury

Basta ! : Êtes-vous surpris par l’intensification du mouvement social ? Quels ont été les facteurs qui l’ont fait passer de journées espacées de mobilisation à des actions quasi quotidiennes sur tout le territoire ?

Jean-Marie Pernot [1] : Il y a un dynamisme social qui tranche avec les mouvements esquissés les années antérieures, qui étaient à ce moment très encadrés par les syndicats et sans grandes perspectives. Le mouvement actuel n’a pas forcément débordé le cadre syndical, mais les ambiguïtés au sein de l’intersyndicale ont finalement permis un cadre assez souple : un mouvement multiforme qui se développe sur tout le territoire. Il y a un an, les manifestations de janvier et de mars 2009 ont montré un mécontentement social assez fort. La crise est passée par là, avec un taux d’emplois qui se dégrade dans tous les secteurs, une précarité qui ne recule pas et des grèves d’usines relativement dures. C’est tout cela qui résonne aujourd’hui. Plus la perception d’un gouvernement qui gouverne pour les riches, l’affaire Bettencourt, et une arrogance du pouvoir de plus en plus mal vécue. Parallèlement, le taux d’endettement des ménages a pris dix points en cinq ans. Cela illustre la dégradation de la situation économique des gens, et aussi la difficulté pour certains d’entrer dans la grève. C’est l’envers de la question du travail.

En 1995 et en 2003, les mobilisations étaient portées par les salariés du public. Est-ce toujours le cas ? Quel est l’état des mobilisations dans le privé ?

Nous ne disposons pas d’outils pour mesurer les jours de grève dans l’ensemble du secteur privé. Dans la fonction publique, nous constatons des taux de grévistes relativement proches de ceux des grandes entreprises privées. Ce ne sont plus la RATP ou la SNCF - même si la grève des cheminots y est assez suivie - qui donnent la température mais les raffineries. Ce n’est pas plus mal. Cela devenait pénible que la température sociale du pays se résume à deux entreprises. Même si le secteur pétrolier est en pointe, nous ne sommes pas dans une logique de grève par procuration. C’est sûr que faire grève lorsque l’on achemine du pétrole offre plus de possibilités que de débrayer dans une boulangerie industrielle. Mais tout le monde s’engage : on bloque des routes, une zone industrielle, une voie ferrée… Le mouvement est multiforme. Le cadre installé est très large. La base est invitée à prendre des initiatives. Chacun peut y apporter sa contribution en fonction de ses capacités, faire grève, participer à une action ou simplement manifester le samedi.

Plusieurs médias évoquent un risque de radicalisation. Quelles en seraient, selon vous, les formes ?

Le mouvement lycéen me semble un peu fragile. Le manque des débats en son sein limite, pour l’instant, ses potentialités. Le mouvement étudiant reste très en retrait. C’est d’ailleurs curieux d’assister à une mobilisation des lycéens et des salariés, sans les étudiants au milieu. Parmi les salariés, vu le caractère extraordinaire du mouvement, faire des pronostics est très dangereux. Cela dépend aussi du niveau d’arrogance de Sarkozy. Y aura-t-il des changements d’axe dans la mobilisation ? La combativité est forte mais, si rien ne bouge sur les retraites, quels seront ses objectifs ? Le CPE a certes été supprimé après avoir été promulgué mais ce n’était qu’un aspect d’une loi qui a été maintenue dans l’ensemble. Le contexte de la réforme des retraites est différent. Car c’est l’ensemble du texte qui est en cause.

Au-delà de la réforme des retraites, le mouvement met-il l’accent sur d’autres revendications ?

La dynamique du conflit va, pour l’instant, croissante. Lors de la dernière journée nationale de mobilisation, nous avons recensé 270 manifestations dans toute la France, y compris dans des endroits improbables, des petites villes. C’est un moment de politisation très fort. Dans les familles, au bistro, dans les ateliers, les gens s’emparent du sujet des retraites. Et la question de la répartition des richesses est au cœur des débats. L’argument essentiel avancé par le gouvernement, la démographie, ne prend pas. Pour les gens, la question centrale n’est pas là, mais dans la part de la richesse consacrée aux retraites. Il existe une perception très forte que, dans une société comme la nôtre, il y a de l’argent : pour la rémunération des actionnaires, des traders ou des grandes fortunes… Le système est perçu comme roulant pour les riches. Quant aux autres, il faut qu’ils s’adaptent. C’est cela qui nourrit le conflit. Quelle forme politique portera, demain, tout cela ? C’est l’éternelle question du débouché politique.

Pourquoi, malgré des divergences de plus en plus grandes, l’intersyndicale s’est-elle maintenue ? La CGT et l’Union syndicale Solidaires risquent-elles de se retrouver isolées ?

La puissance du mouvement tient tout le monde, y compris la CGC dont les dirigeants sont plutôt proches de la droite. Le vécu des cadres dans la crise est tel que la CGC est poussé à y participer. Au sein de la CFDT, beaucoup soutiennent le mouvement même si les perceptions du danger de la radicalisation divergent en interne. Les syndicats ont trouvé quelques vertus à l’unité : cela leur confère une certaine utilité et visibilité tout en leur permettant de développer leur discours propre. Cela n’empêche pas, par exemple, la CFDT d’avancer ses pions, comme l’idée d’un régime de retraite à points qui devrait être discuté en 2013. Certains souhaitent la sortie du conflit, sur le thème : on a joué le jeu de la démocratie, mais avec ceux d’en face, on ne peut pas faire plus pour l’instant. Mais ils auront à gérer leurs troupes engagées dans le mouvement. Et en même temps, Sarkozy ne leur a laissé aucun espace. Tout cela les conduit à rester prudent, à éviter une débandade syndicale et à envisager une sortie sans rupture trop manifeste. En réalité, tout cela va dépendre du conflit en lui-même. Le risque, pour Solidaires et la CGT, est d’avoir à gérer les fins de conflits. Solidaires a adopté une position constante et pragmatique – en faveur de la grève générale sachant qu’il faut surmonter bien des difficultés pour y arriver – et ne devrait pas en souffrir. La CGT risque d’être accusée de ne pas avoir mis toutes ses forces dans le mouvement.

Assiste-t-on à un renouveau du syndicalisme ?

C’est trop tôt pour le dire. Depuis 1995, les mouvements sociaux n’ont pas renforcé le syndicalisme, dont le taux d’adhésion plafonne à 8% des salariés. Va-t-on assister à un frémissement, à une envie de syndicalisation ? C’est à observer.

Recueilli par Ivan du Roy

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