Travail

« La gauche continue d’accepter que la liberté au travail soit sacrifiée à la croissance économique »

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Souffrance au travail et destruction écologique ont la même cause : une organisation du travail centrée sur les rendements financiers, et indifférente à ses effets et à son utilité réels. Telle est l’idée que Thomas Coutrot, économiste et ancien porte-parole d’Attac, développe dans son dernier ouvrage, « Libérer le travail, pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi cela doit changer ». A rebours de ce que pratique la gauche depuis la fin du 19ème siècle, il invite les syndicats et la société civile à sortir d’une logique exclusivement tournée vers le « partage » de la valeur, pour mener la bataille de l’autonomie de décision et d’organisation à l’intérieur même de la sphère du travail. Entretien.

Basta ! : Vous dites que la souffrance au travail et la destruction écologique ont la même origine. Comment cela ?

Thomas Coutrot [1] : Le processus d’accumulation du système capitaliste ne s’intéresse qu’à la valeur monétaire de la production, en sacrifiant la question des effets concrets de cette production – sur les êtres humains comme sur la nature. Autrement dit, on tente de réduire le travail à des chiffres, en déployant une technologie très sophistiquée pour quantifier ce travail et évaluer ses résultats, tout en occultant sa valeur d’usage : pour quoi est-ce que je travaille ? À quoi, et à qui, sert ce que je produis ? Quel est l’effet de mon travail, sur moi, sur les autres, sur la nature ? Cette occultation a des effets délétères sur la santé des travailleurs, puisqu’il s’agit d’une négation complète de leur humanité en tant qu’êtres sensibles, créatifs, sociaux, dotés d’empathie pour les autres et pour la nature.

Le mouvement social a essayé d’imposer des limites à cette logique de l’abstraction capitaliste, focalisée sur le rendement financier. Il existe par conséquent des forces de rappel, via le droit – comme le code du travail ou les lois environnementales. Mais les entreprises n’ont cessé de contourner ces limites. Elles prennent en compte le droit ou inventent de la « responsabilité sociale d’entreprise » pour produire un discours de légitimation qui leur permet de préserver leur image, sans rien changer dans leur organisation. Résultat : les contraintes qui ont été peu à peu imposées ne parviennent pas à infléchir la trajectoire du système. On n’arrive à réduire ni la pollution, ni les émissions de CO2, ni la souffrance au travail...

Vous établissez par ailleurs un lien entre travail aliéné et crise de la démocratie. Pouvez-vous nous expliquer ce lien ?

Le travail n’est pas neutre par rapport à la démocratie. A partir du moment où, au nom de la rationalité économique et technique, on se soumet à des ordres, sans protester, pendant une grande partie du temps éveillé, comment peut-on imaginer avoir une attitude totalement opposée et se comporter en citoyen actif dans la sphère publique ? La soumission imposée dans le travail pousse à la passivité et à l’acceptation de l’autoritarisme. Ajoutons que cette soumission au travail fait suite à un autre système de formatage très établi, le système scolaire. Il y a, dans les deux cas, et particulièrement en France, un véritable présupposé hiérarchique et inégalitaire. A contrario, être autonome dans son travail, au sens de pouvoir y prendre les décisions importantes, est positif à la fois pour la santé et pour la vie citoyenne. L’émancipation du salarié met en avant sa capacité à agir sur ce qui l’entoure et donc à être pleinement citoyen dans sa société.

Vous dîtes - c’est d’ailleurs le titre de votre ouvrage - que la gauche « se moque » de cette vision du travail...

La question du travail est le grand impensé de la gauche depuis la fin du 19ème siècle. Jusqu’à cette période, le mouvement ouvrier défend les droits des travailleurs en même temps qu’il entend les sortir de l’aliénation, de la subordination. La libre association des producteurs est, alors, une idée très forte. Mais en échange des conquêtes sociales, le mouvement ouvrier finit par accepter le salariat, et donc sa subordination. Sans se rendre compte, comme le notait la philosophe Simone Weil dès les années 30, qu’en acceptant cette subordination dans la sphère du travail, on renonce à la possibilité d’une société émancipée. On l’a vu à chaque processus révolutionnaire : les masses s’insurgent, puis elles s’en remettent à des chefs pour ré-organiser la société, comme elles ont appris à le faire au travail.

Avec le compromis social d’après-guerre, les salariés acceptent de subir un travail aliéné en échange de la protection sociale [retraite, assurance-maladie, assurance-chômage, ndlr] et des hausses de salaires. De manière générale, la gauche a accepté, et continue d’accepter, que la liberté au travail soit sacrifiée à la croissance économique. Certes, autour de 1968, on voit de fortes résistances à la taylorisation - l’organisation « scientifique » du travail - qui confisque les savoir-faire et impose des cadences de travail infernales. Il y a alors des grèves très dures, des sabotages, un taux d’absentéisme élevé … En Italie, dans les grandes usines, les syndicats ont même commencé à imposer des organisations du travail plus autonomes. Mais le chômage de masse a cassé ces mouvements. Actuellement, les seules solutions présentées par la gauche, ce sont la réduction du temps de travail ou le revenu de base. L’organisation du travail demeure un non sujet. On reste enfermé dans la cage de la valeur abstraite du travail. On ne conteste pas le pouvoir patronal sur l’organisation du travail.

Vous dîtes aussi que « cela doit changer » : selon vous la gauche doit absolument s’emparer de cette question du travail...

C’est très largement par et dans le travail que la possibilité même d’une vie humaine décente sera préservée, ou finira par être détruite. Il faudrait instituer le travail concret comme central, c’est-à-dire faire des effets du travail sur les humains et la nature le principal critère de choix dans l’organisation d’un système de production de biens ou de services. Ce qui est totalement contraire à la logique imposée par le capitalisme. Le mouvement syndical a tout intérêt à prendre au sérieux la question de la liberté dans le travail, à sortir du carcan délimité par l’abstraction de la valeur qui fait qu’on ne négocie que sur sa répartition – en salaire ou en durée du temps de travail – mais jamais sur la manière dont on crée la valeur et sur ses finalités. Tant qu’on acceptera cette délimitation entre ce qui est contestable – le salaire et le temps de travail – et ce qui ne l’est pas – l’organisation du travail –, on ne s’en sortira pas.

C’est d’autant plus important que les salariés, de leur côté, luttent au quotidien contre la réduction du travail réel à sa seule valeur monétaire et abstraite. Ils n’ont de cesse, dans tous les domaines, de vouloir faire correctement leur travail, et s’appliquent à faire autre chose que de la valeur pour les actionnaires. C’est vrai des ouvrières à la chaîne qui trouvent par exemple des astuces pour faire de jolis paquets de biscuits en contournant les règles imposées, ou des aide-soignantes qui passent plus de temps dans les chambres de leurs patients que ce qui est prescrit. Par ces tricheries permanentes avec l’ordre, la prescription, les travailleurs déploient ce que le psychiatre et spécialiste du travail Christophe Dejours, appelle « le travail vivant ». Cela leur permet de « garder malgré tout une forme humaine au monde », comme le dit aussi le médecin du travail Philippe Davezies. Cette résistance quotidienne au « mauvais travail » montre l’existence d’une réserve d’énergie sociale largement inemployée. Il y a là une véritable force, une force « révolutionnaire » latente.

Comment faudrait-il s’y prendre pour rassembler cette force révolutionnaire dispersée des salariés qui résistent au quotidien contre le « sale boulot » ?

Des milliers de gens travaillent déjà autrement, dans des plate-formes et des coopératives collaboratives, des « fab labs »... De plus en plus, les syndicats s’intéressent à la question de la qualité du travail. « C’est quoi pour vous un travail bien fait ? » : à chaque fois qu’ils posent sérieusement cette question aux salariés, lors des recherches-action par exemple, ils arrivent à recréer du collectif, à montrer que le syndicat peut être utile. Les sections syndicales retrouvent de l’enthousiasme, et le rapport de forces s’améliore en faveur des salariés.

Pour sortir de l’abstraction et se pencher sur les effets concrets du travail, il faudrait aussi nouer des alliances inédites avec des acteurs extérieurs à l’entreprise – chercheurs en santé au travail mais aussi la société civile. Pour le moment, cela existe de manière embryonnaire. On a pu le voir lorsque la CGT Vinci a pris position contre la construction de l’aéroport de Notre-dame-des-Landes. Avant qu’on ne leur pose la question, et qu’ils rencontrent des citoyens actifs dans ce mouvement de résistance, le projet d’aéroport était, pour eux, un non sujet. D’autres alliances se sont nouées entre les agents de l’Office nationale des forêts et des associations de protection de l’environnement, contre la gestion productiviste de la ressource en bois.

Une gauche du travail commence à émerger, qui se pose sérieusement la question du travail, de sa qualité et de ses effets : chez certains secteurs du mouvement syndical, des chercheurs, surtout en psychologie du travail, ou des « préventeurs » – des consultants, des médecins du travail... Mais pour le moment, et de manière assez paradoxale, cette démarche vient plutôt d’en haut, de structures éloignées du terrain, par exemple au niveau international, comme la Confédération syndicale internationale (CSI) ou le Syndicat international des transports. La CGT, Solidaires et la FSU développent de nouvelles stratégies qui donnent davantage de centralité au travail. Nombre d’équipes syndicales de base s’y essaient, mais de manière encore minoritaire.

On entend régulièrement parler des entreprises « libérées », qui consultent leurs salariés sur l’organisation du travail et suppriment certains échelons hiérarchiques. Michelin l’a fait, de même que Airbus dans certaines unités, ou encore la biscuiterie Poult à Montauban. La « libération » entendue comme tel est-elle vraiment une solution ?

L’hypothèse de base de « l’entreprise libérée », c’est que les salariés, si le dirigeant sait leur faire partager sa vision, déploieront volontiers leur capacités pour atteindre des buts communs. « Cesser de parler et commencer à écouter », « arrêter d’essayer de motiver les salariés mais mettre en place un environnement qui leur permette de se développer et de s’auto-diriger, de se motiver eux-mêmes »... tels sont les conseils donnés par les défenseurs de l’entreprise libérée. Il faut prendre au sérieux ces nouvelles formes d’organisation, dans lesquelles l’intelligence des salariés est davantage mise à contribution, car elles apportent des éléments nouveaux au débat. Mais en l’état ce ne sont pas des modèles émancipateurs. Car ces nouvelles organisations ne sont ni démocratiques, ni égalitaires. Ce sont les dirigeants qui prennent – seuls – la décision de « libérer » leur entreprise, en premier lieu pour augmenter les profits – même si cela passe éventuellement par une amélioration de la santé des salariés. Le leadership des dirigeants n’est pas remis en cause, il est même parfois renforcé par la suppression des managers intermédiaires. Et parfois, le travail s’y intensifie…

Cela dit, ces initiatives de « libération » sont au départ bien reçues par les salariés, même s’ils déchantent souvent par la suite. Cela révèle la crise de légitimité du modèle actuel et l’aspiration générale à travailler autrement. On peut en dire autant de l’auto-entrepreneuriat, qui n’est pas seulement une stratégie patronale de précarisation mais, aussi, une fuite des travailleurs eux-mêmes devant la subordination. Beaucoup considèrent qu’il vaut mieux dépendre de clients que d’un patron. Certains préfèrent la précarité du marché à la dictature du lean management. Même s’il y a des désillusions, parfois cruelles, cela fait partie des symptômes qui montrent la profondeur de l’aspiration à la liberté.

Il faudrait donc que les syndicats se saisissent de cette aspiration à la liberté ?

Bien sûr. Les syndicats qui ont compris que les salariés sont demandeurs du « travailler autrement », et qui s’y engouffrent en critiquant les fausses solutions du management, entrent sur un terrain de lutte très intéressant. En refusant de s’investir dans ce terrain de conflits qu’est l’organisation du travail, ils passeraient à côté de la puissance du travail vivant, qui est un levier susceptible d’infléchir les rapports de force sociaux. Beaucoup de militants sont réticents et craignent de renforcer l’exploitation en faisant de la co-gestion avec la direction. Mais il faudrait changer de lunettes et construire cette intervention des travailleurs comme une stratégie de lutte, non de collaboration.

Dans le travail concret, les travailleurs ont le pouvoir, donc on peut y reconstruire un rapport de forces. Ce sont les travailleurs qui savent. Ce sont eux qui sont en lien avec la machine, ou avec les clients. Ils sont aptes à prendre des décisions seuls, sans leur hiérarchie et sont d’ailleurs beaucoup plus efficaces – et plus heureux – quand ils peuvent le faire. S’immiscer dans l’organisation du travail, et questionner ses effets concrets, est une forme de lutte des classes extrêmement puissante car elle amène à poser des questions fondamentales : comment travaillons-nous vraiment, pourquoi et pour qui ? L’autonomie dans le travail est réellement très subversive. Notre capacité à la conquérir sera décisive pour sauver ce qui peut encore l’être, de notre santé et de notre planète.

Propos recueillis par Nolwenn Weiler, avec Ivan Du Roy et Thomas Clerget

Dessins : Rodho

- Voir notre dossier « Transformer le travail »


Thomas Coutrot, Libérer le travail. Pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer, Le Seuil, 2018.

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