Inégalités

La démesure

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De chiffres officiels en rapports de l’Insee, la rengaine est maintenant connue. La France va bien. La France consomme. La France prospère. Les pauvres sont de moins en moins pauvres et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si tous ces chiffres n’apparaissaient pas en parfait décalage avec la réalité. La question des inégalités, si elle n’est malheureusement pas centrale dans le débat politico-médiatique ambiant n’en demeure pas moins cruciale afin de mieux combattre les phénomènes d’exclusion.

Depuis presque un an, pas un mois ne passe sans que le ministère de l’Économie et des Finances annonce fièrement telles ou telles statistiques. Un coup le chômage qui baisse, un coup la consommation des ménages qui augmente, un autre les prévisions de croissance qui affichent des taux inégalés depuis quelques années. À croire qu’à l’approche des échéances électorales les différentes courbes statistiques s’orienteraient toutes miraculeusement dans le bon sens... L’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) n’est pas en reste avec la publication d’une études sur les revenus et la pauvreté depuis 1996 qui indique qu’entre 1996 et 2004 la pauvreté monétaire a baissé avant de connaître « une stagnation en fin de période ». L’analyse statistique qui fixe le seuil de pauvreté à 788 euros en 2004 contre 707 euros en 1996 estime ainsi que le nombre de personnes pauvres a diminué de 761 000 entre ces deux dates. Une analyse statistique qui ne correspond pas totalement avec les observations effectuées par les associations de terrain qui côtoient la grande précarité. Des Restos du cœur au Secours Catholique en passant par Emmäus ou le Secours populaire, les accueils des associations restent toujours aussi fréquentés et les demandes d’aide alimentaire ou matérielle demeurent importantes. Il est vrai que lorsque le niveau de vie moyen mensuel des individus s’élèvent à 1503 euros et que les charges liées au logement explosent comme ces dernières années, les fins de mois deviennent rapidement compliquées même lorsqu’on travaille. S’il ne faut certes pas généraliser l’image du travailleur « pauvre » obligé de s’abriter dans les tentes distribuées par Médecins du monde à Paris faute de logement accessible, l’exemple n’est pas isolé.

500 années de Smic

Car, et même l’Insee en convient, la répartition des revenus est fortement inégalitaire. Les 10% d’individus les plus aisés ont un revenu (salaires plus transferts sociaux) au moins 1,8 fois plus élevé que le revenu médian qui se situe lui a 1 314 euros par mois (le revenu médian divise la population en deux : 50 % gagne plus et 50 % gagne moins). Bien évidemment, il existe un monde de différences entre le cadre moyen qui gagne 2000 euros par mois et les revenus annuels des grands patrons ou de nos chères stars du show biz qui dépassent allègrement l’équivalent de 500 années de smic ! Autre chiffre clé relevé par l’Insse, les 20 % des individus aux niveaux de vie les plus faibles détiennent à peine 9,6 % de la masse des revenus par équivalent adulte quand les 20 % les plus aisés se partagent 37 % de ces mêmes revenus. Et encore reconnaît le rapport, « l’ampleur des inégalités est un peu sous-évaluée au travers de la source utilisée. Les revenus du patrimoine, dont la détention se concentre chez les ménages les plus aisés, ne sont en effet pris en compte que partiellement dans l’enquête ». C’est pourtant bien là que se situe la plus grande zone d’ombre en matière statistique, ce qui empêche d’avoir une pleine connaissance des inégalités en France.

Pour Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, « la France est très en retard sur ce qu’on serait en droit d’attendre sur les informations statistiques. Par exemple, on ne peut pas parler des inégalités de revenus car on ne connaît qu’une infime partie des revenus du patrimoine. C’est un problème majeur d’autant plus que personne ne s’en est inquiété jusqu’alors. L’Insee n’est qu’un instrument et dépend de choix politiques. On ne peut donc pas vraiment parler des inégalités car on les connaît très mal. Par comparaison, les Etats-Unis ont une réelle mesure de ces inégalités des revenus. Il y a là-bas beaucoup d’inégalités mais, au moins, elles sont connues. » L’instrument statistique reste-t-il dès lors le meilleur moyen pour prendre la mesure des inégalités ?

Revenus du patrimoine

La question est au cœur de l’actualité puisque le Conseil national de l’information statistique (Cnis) a réuni un groupe de travail pour améliorer cette mesure. Son rapport final souligne avec force qu’on ne pourra pas mesurer les inégalités globales de richesse tant qu’il restera une aussi vaste zone d’ombre en ce qui concerne les revenus du patrimoine. Il préconise essentiellement de créer des indicateurs sur le patrimoine et les revenus. L’Insee vient d’ailleurs de publier une première tentative d’estimation de ces revenus du patrimoine. Il en ressort, analyse l’Observatoire des inégalités, que grâce aux revenus de leur seul patrimoine, « les catégories les plus aisées touchent 3 400 euros de plus, sur l’ensemble d’une année. Soit l’équivalent de 4 mois et demi du revenu des 10 % les plus démunis ». Sans compter que l’on ne dispose pas des éléments pour le 1 % le plus aisé pour qui « la part des revenus du patrimoine est encore plus importante. Ces données ne comprennent pas les plus values réalisées lors de la vente de biens immobiliers ou d’actions notamment », poursuit l’Observatoire des inégalités.

Françoise Maurel, chef du département des prix à la consommation, des revenus et des conditions de vie des ménages à l’INSEE admet les limites existantes en la matière : « Il y a une partie des revenus du patrimoine qu’il est très difficile de mesurer, surtout sur les plus hauts revenus. Mais le revenu ne peut pas être le seul indicateur des inégalités en termes d’accès à l’éducation ou à la santé. » Et pour mieux donner un aperçu de ces inégalités, elle propose pour sa part de s’appuyer sur d’autres éléments comme les conditions d’emploi, les résultats scolaires selon l’origine sociale des parents, etc. Louis Maurin regrette que l’on de dispose pas chaque année de document détaillé sur la réalité sociale de la France. « Il est primordial de faire un portrait honnête de la réalité. Et cela ne sert à rien d’exagérer la situation. La société française reste un des pays les plus riches du monde où l’on a accès à la santé, à l’école. Il n’y pas d’explosion de la pauvreté et la situation n’a rien à voir avec ce qu’on a pu connaître dans ce pays par le passé. Cela dit, il y a tout de même 3 millions de personnes qui vivent des minima sociaux et une réelle remontée des inégalités de revenus. Par ailleurs, les inégalités d’éducation augmentent sans que cela n’inquiète personne. Le mérite scolaire reste très idéalisé alors que l’école ne joue plus le rôle d’ascenseur social et renforce même les inégalités. »

Indicateurs alternatifs

Cette méconnaissance, quelques instituts tentent donc de la combattre et établissent des indicateurs alternatifs afin d’avoir une mesure des inégalités plus en phase avec la réalité. Le Bip 40 (baromètre des inégalités et de la pauvreté) a été lancé par le Réseau d’alerte sur les inégalités pour nourrir le débat social autour de ces questions. L’Observatoire des inégalités se propose « de contribuer à éclairer ou à critiquer les choix publics » en s’attachant « à dresser un état des lieux qui soit le plus complet possible, tout en demeurant accessible à un large public ». Connaître les causes des inégalités est un préalable indispensable afin de mieux les combattre. Pour Louis Maurin, il existe même une certaine complaisance française à l’égard de ce flou statistique « La méconnaissance statistique permet à tout le monde d’avoir raison, note-t-il. À l’Observatoire des inégalité, nous voulons être un outil pour faire avancer les choses sur ce terrain et sortir des discours creux et de la rhétorique. » Derrière ce débat sur la mesure des inégalités, se profile la question de la représentation de la société française. Des données plus complètes, et donc plus fidèles à la réalité, devraient permettre d’interroger des catégories mobilisées dans le discours politique actuel : qui sont aujourd’hui les classes populaires et les classes moyennes si on ne les appréhende que par leurs revenus ? Les confusions entretiennent le flou et nourissent le populisme de bien des candidats.

Stéphane Fernandez

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