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Vu du Sud

La crise rattrape les indiens d’Amazonie

par , Olivier Petitjean

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Marchés des matières premières, du carbone, de la biodiversité… Malgré leur relatif éloignement, les communautés indigènes d’Amérique du Sud, en particulier en Amazonie, sont elles aussi confrontées aux ravages du capitalisme financier. Paradoxe : elles risquent d’être sacrifiées au nom de la lutte contre le réchauffement climatique. Face à la crise de sens du monde occidental, certains leaders indigènes n’hésitent pas à présenter leur mode de vie comme une alternative.

Photos : © Daniel Maunoury

L’importante présence des indigènes au Forum social mondial (FSM) de Belém n’a rien d’anecdotique. Elle ne s’est pas résumée à des chants, des parades ou à un alibi exotique. Loin de là. Les problématiques auxquelles les indigènes sont confrontés illustrent de manière particulièrement éclatante la manière dont les diverses crises du capitalisme global s’enchaînent les unes après les autres. Une exploitation éhontée et accélérée des ressources de l’Amazonie a marqué ces dernières années. Comme partout ailleurs dans le monde, la course aux matières premières signifie pour les peuples indigènes une nouvelle vague d’attaques et d’expropriations. Les territoires qu’ils occupent encore (de manière plus ou moins reconnue par les autorités centrales) sont ouverts de force à l’expansion des industries minières ou de l’agriculture industrielle d’exportation, entraînant expulsions, pollutions et destructions des conditions de vie et de subsistance de ces communautés.

La déforestation de l’Amazonie s’est notablement accélérée au moment même où l’opinion publique mondiale commence à s’alarmer du réchauffement climatique et de la disparition de la biodiversité. Pour les États brésiliens appartenant à la région administrative amazonienne (Acre, Amapa, Amazonas, Para…) était, il y a une encore décennie, un atout, notamment en termes fiscaux. Plusieurs autorités de ces États ont engagé des démarches pour sortir de ce qu’ils considèrent désormais comme un obstacle à leur développement économique… Quelle meilleure illustration de la disparition programmée de l’Amazonie comme telle ?

Une cartographie sociale de l’Amazonie

La crise mondiale de 2008 a mis fin au « triomphalisme » qui régnait parmi les grands acteurs économiques et politiques de la région, note Alfredo Wagner, chercheur à l’Université amazonienne de Manaus et l’un des animateurs du projet « Nouvelle cartographie sociale ». Pourtant, ajoute-t-il, si les conditions économiques qui ont soutenu l’exploitation de l’Amazonie ont en partie disparu, les conditions politiques - les catégories juridiques, institutionnelles et mentales qui légitiment toutes les discriminations à l’encontre des communautés de la région - demeurent bel et bien. Selon Alfredo Wagner, la reconnaissance des peuples indigènes, de leurs droits, de leurs terres et de leurs modes de vie, n’a que très peu progressé sous le gouvernement Lula. « Et qui sait quel sera le président du Brésil dans deux ans ? », conclut-il.

Le projet « Nouvelle cartographie sociale », qui avait sa tente spécifique à Belém, consiste précisément à appuyer les communautés traditionnelles ou marginales – indigènes, mais aussi quilombolas (descendants des communautés d’esclaves africains enfuis), petits paysans, habitants des forêts, riverains et pêcheurs, homosexuels, etc. – dans leurs luttes pour la terre et pour la reconnaissance de leurs droits. La « cartographie sociale » comporte plusieurs aspects : connaissance de soi et confiance en elles-mêmes de ces communautés, renforcement organisationnel, inventaire de leurs savoirs et de leurs pratiques, information et appui juridique... Les puissants prétendent précisément que les espaces qu’ils s’approprient sont vides, que les communautés qui les habitaient sont éteintes ou presque, ou encore que les ressources qu’ils abritent sont sous-utilisées. Les cartographies réalisées montrent au contraire que ces communautés sont en fait toujours nettement plus nombreuses que le laissent croire les statistiques officielles. Elles illustrent également les multiples manières dont ces habitants savent tirer parti de leur milieu naturel.

Les marchés du carbone ou de l’eau : le nouvel eldorado

Un tel travail est d’autant plus utile que d’autres dangers se profilent à l’horizon. Les capitaux spéculatifs investis il y a peu dans les matières premières sont – semble-t-il - en train de se reporter massivement sur les marchés du carbone qui se mettent peu à peu en place dans le cadre des négociations internationales sur le climat. Certains souhaiteraient même que ce type de mécanisme soit étendu à d’autres domaines comme l’eau ou la biodiversité. Une même entreprise pourra détruire la biodiversité dans une zone et se racheter en en protégeant une autre ! Problème : elle aura d’abord piétiné les droits des indigènes qui occupent les deux zones en question. Lors des ateliers organisés sur la « justice climatique », de nombreux cas de ce type, sur tous les continents, sont mis en avant. Dans le cadre des marchés du carbone ou des mécanismes de lutte contre la déforestation, de grandes entreprises internationales s’accaparent des terres avec la complicité des autorités locales ou centrales pour les gérer de manière « soutenable », en expulsant tous les habitants dont les titres fonciers sont inexistants, non reconnus ou ignorés.

Sous prétexte d’équilibrer leur bilan carbone, ces entreprises remplacent la végétation existante par de vastes plantations d’eucalyptus avec des conséquences écologiques désastreuses, notamment pour les ressources en eau. Avec l’extension programmée de ces mécanismes, les indigènes risquent de se retrouver en première ligne. Certaines communautés (ou certains leaders) en profiteront peut-être d’ailleurs pour tirer leur épingle du jeu, là où la discrimination politique n’est pas trop forte, où leurs droits sont à peu près reconnus et respectés, ou encore là où ils ont pu s’assurer l’alliance (ou la tutelle) de puissantes ONG environnementales nord-américaines, comme en Amazonie. Dans la plupart des cas, toutefois, le développement des marchés du carbone sera une occasion pour le capitalisme global de mettre la main sur les dernières terres préservées pour les confier à des acteurs « responsables »… Plutôt des multinationales que des communautés traditionnelles.

Le lien – qui s’avère donc étroit – entre la problématique indigène et celle du changement climatique constituera le point fort de la journée mondiale de mobilisation prévue pour le 12 octobre 2009 – jour anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique qui constitue aussi, selon certains indigènes, le premier pas franchi sur le chemin de la destruction de la planète. En 2009, cette journée sera aussi un moment fort de la préparation de la conférence de Copenhague sur le changement climatique.

Démocratie indigène contre capitalisme occidental

Les problématiques et enjeux indigènes se situent au centre de la crise globale non seulement en ce qui concerne ses conséquences, mais aussi en ce qui concerne les alternatives à construire. Dans un contexte de dépression globale et de déforestation galopante, les orateurs indigènes du Forum social mondial ont beau jeu de dénoncer l’échec total de la civilisation capitaliste et de déclarer que seules les communautés indigènes sont capables de vivre en harmonie avec la nature et de préserver la forêt. Certains vont plus loin et rejettent en bloc toute la civilisation occidentale depuis « Socrate, Platon et Aristote ». C’est vrai par exemple de certains mouvements indigènes andins en rupture avec les gouvernements pourtant réputés relativement progressistes d’Evo Morales en Bolivie ou Rafael Correa en Équateur. Dans ces deux pays, où les mouvements indigènes sont présents sur la scène politique nationale depuis plusieurs années, les mauvaises expériences avec les pouvoirs en place ont visiblement laissé des traces, résultant dans un positionnement quasi isolationniste.

Alors que la nouvelle Constitution bolivienne reconnaît trois formes de démocratie - représentative, participative et communautaire (correspondant aux formes traditionnelles de prise de décision) - un orateur bolivien a ainsi déclaré que seule la troisième forme était la démocratie véritable, et que tous les États historiques et actuels d’Amérique latine, aussi bien capitalistes que socialistes, étaient à jeter aux poubelles de l’histoire. Une autre oratrice, représentant les communautés Mapuche d’Argentine, s’est offusquée de ce que des indigènes brésiliens aient organisé une rencontre avec le ministre de la Justice Tarso Genro dans la tente des peuples indigènes (la plupart des leaders contestataires étaient alors en visite à la tente des « peuples sans État »). Le nouveau mot d’ordre mis en avant par la coordination des mouvements indigènes andins est la revendication d’« États plurinationaux ». Sous cette bannière, certains visent une autonomie absolue des communautés indigènes par rapport à l’État (voire la reconstitution des anciennes frontières politiques de l’époque inca), davantage qu’une intégration des indigènes à un projet politique démocratique (national ou supranational) à travers la reconnaissance de leurs droits, comme le propose par exemple la nouvelle constitution bolivienne.

Peuples autochtones de tous les pays…

On aurait presque pu parler de vision indigéniste, si précisément ces mouvements n’avaient lancé un processus d’alliance avec les « peuples sans État ». Cette appellation regroupe des représentants palestiniens, kurdes, mais aussi des autonomistes ou régionalistes européens, et des mouvements – ou se considérant comme tels - aussi disparates que ceux des Corses, des Tibétains, des Tamouls ou des aborigènes australiens. Placé sous le signe du diagnostic d’une « crise de civilisation » et d’une critique virulente de l’État-nation, ce processus, auquel participe activement des intellectuels d’envergure comme le sociologue portugais Boaventura de Sousa, a débouché sur l’élaboration et la présentation, le dernier jour du FSM, d’une « Déclaration des peuples indigènes ».

Cette déclaration met l’accent sur la notion de « bien vivre », qu’elle oppose à celle de « vivre mieux » partagée par les capitalistes et les socialistes, qui laisserait libre cours au principe de l’accumulation matérielle. Si la critique de l’État-nation et celle de la civilisation capitaliste est incontestablement à l’ordre du jour, on reste quelque peu dubitatif sur la pertinence d’un processus qui voit des Catalans se poser en porte-parole des opprimés et des misérables ou un Galicien disserter sur l’attachement de son peuple à la « terre mère ». Il n’en reste pas moins que, comme l’a démontré l’expérience de nombreux pays, les mouvements indigènes sont capables de jouer un rôle moteur et fédérateur dans des mouvements politiques démocratiques (et de préservation de l’environnement) plus larges, voire dans la construction d’alternatives au niveau local. Ce rôle fédérateur tient en partie à l’insistance sur la notion de qualité de la vie (« bien vivre »), ainsi qu’à la mise en avant du territoire, c’est-à-dire du « commun », à défendre. Il a cependant pour condition de sortir d’une vision exclusivement indigène pour construire des alliances avec d’autres acteurs, comme cela s’est pratiqué dans la tente du projet de nouvelle cartographie sociale, ou encore dans la tente pan-amazonienne. Certes, il faut défendre les derniers territoires et les dernières communautés existantes de la destruction ou de l’absorption dans le marché global. Certes, les modes de vie de ces communautés sont en soi une richesse à préserver. Cela signifie-t-il que pour tous les autres il est déjà trop tard ?

Contrairement à ce que pense une grande partie de la gauche traditionnelle (et à ce qu’on a encore entendu parfois lors de ce FSM), les communautés indigènes ont depuis longtemps fait la preuve qu’elles ne sont pas des sociétés fermées sur elles-mêmes, mais qu’au contraire, elles sont capables d’évoluer et de s’adapter de manière créative et collective sur la base de leurs structures de vie et de pensée traditionnelles. Certains leaders indigènes semblent avoir du mal à s’en souvenir. Une stratégie purement identitaire peut certes leur permettre d’attirer la sympathie spirituelle de tous ceux qui rejettent la civilisation capitaliste actuelle. Elle ne suffira pas à son renversement.

Texte : Olivier Petitjean

Photos : © Daniel Maunoury

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