Nucléaire

La centrale de Fessenheim accumule les dysfonctionnements

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Faut-il fermer la centrale de Fessenheim, la doyenne du parc nucléaire français ? Située en Alsace, à la frontière avec l’Allemagne, la centrale accumule les défauts de sécurité, enregistre un taux d’incidents supérieur à la moyenne nationale, et reste vulnérable aux séismes et crues exceptionnelles. Des lacunes dans la « culture de sûreté » commencent à se multiplier. Population, élus alsaciens et voisins allemands demandent la fermeture de la centrale.

Fessenheim, la plus ancienne et la plus décriée des centrales françaises, obtiendra t-elle une prolongation d’exploitation de son réacteur n°1 ? Tous les 10 ans, une visite de sécurité et de qualité est effectuée dans chaque centrale nucléaire française. Fessenheim, entrée en service en 1977, en est donc à sa troisième « visite décennale ». Le 23 juin, Le Figaro affirme que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), « approuve la prolongation pour 10 ans du fonctionnement du réacteur ». Le même jour, sans s’attarder sur les révélations du quotidien, l’ASN indique sur son site qu’elle « prendra position début juillet ».

Le dossier est éminemment sensible. Situé à 1,5 km de l’Allemagne – qui s’engage à sortir du nucléaire d’ici à 2022, le site de Fessenheim, exploité par EDF, contient deux réacteurs nucléaires à eau pressurisée de 900 mégawatts chacun. Son réacteur n°1 accumulerait, selon les associations écologistes, les défauts de sûreté. Le Groupement de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire (GSIEN) a recensé plus de 240 « accidents » depuis 2000. Et une tendance lourde se dégage pour ce réacteur : « Un taux d’événements significatifs bien plus important que la moyenne nationale. » Florien Kraft, chef de la section strasbourgeoise de l’ASN, se défend : « Ce n’est pas le nombre d’anomalies qui est important, mais la façon dont l’exploitant en tire des leçons. »

Des risques en cas de séisme ou de crue exceptionnelle

La liste des avis d’incidents de la centrale de Fessenheim mis en ligne sur le site de l’ASN remonte à janvier 2000. Dysfonctionnement de pompes de refroidissement ou de groupe électrogène de secours, vannes défectueuses, accumulation d’anomalies, alarmes en panne... Depuis 11 ans, 47 incidents « significatifs » ont été recensés sur le site, dont trois depuis le début de l’année. Le dernier remonte au 3 avril 2011 : « Alors que le réacteur n°1 de la centrale nucléaire de Fessenheim était dans une phase de montée en puissance après une opération de maintenance, indique l’ASN, un système de protection automatique a provoqué l’arrêt du réacteur à la suite d’une erreur de pilotage. » Un arrêt de réacteur classé au niveau 1 de l’échelle INES.

Selon cette échelle de gravité des événements nucléaires, qui comprend 7 niveaux, le niveau 1 correspond à « des anomalies, des sorties du régime de fonctionnement autorisé des installations, l’utilisation anormale de sources radioactives ou le déroulement anormal de transports en raison de défaillances de matériel, des erreurs humaines ou des insuffisances dans l’application des procédures ». Lorsque EDF déclenche le 27 décembre 2009 un plan d’urgence interne sur le site de Fessenheim après que « des débris végétaux [ont] entraîné une réduction partielle des débits dans les circuits de refroidissement », l’incident est également classé niveau 1 par l’ASN. Mais que se passerait-il si plusieurs « anomalies » et dysfonctionnements intervenaient en même temps ?

À la demande de la Commission locale d’information et de surveillance (CLIS) de Fessenheim, le GSIEN a rendu en juin 2010 un rapport sur la 3e visite décennale du réacteur n°1 de Fessenheim. Venant en contrepoint du bilan des installations réalisé par l’ASN, le GSIEN pointe dans son rapport le risque combiné d’inondations et de séismes, « l’effet domino ». La centrale nucléaire de Fessenheim se situe en bordure du canal d’Alsace et sur une zone sismique, dont la référence est le séisme de Bâle en 1356 de magnitude 6,2. Conçue pour résister à un séisme de magnitude 6,7, la centrale fait l’objet de travaux de mise aux normes sismiques depuis 2008. En parallèle, l’ASN épingle en décembre 2010 dans une lettre envoyée au directeur de la centrale, des manquements dans la préparation du Plan d’urgence interne inondation. Du côté de la Commission locale d’information sur la sécurité (CLIS), on n’écarte pas l’idée d’une rupture de la digue en cas de séisme ou d’une crue exceptionnelle.

Sérieuses lacunes dans le respect de procédures de sûreté

Dans l’immédiat, l’un des points essentiels selon le GSIEN est de renforcer le radier – la dalle de béton construite sous la cuve du réacteur n°1. Mesurant un mètre d’épaisseur, le radier est situé 4 mètres au dessus de la nappe phréatique du Rhin. En cas d’accident grave avec fusion même partielle du cœur radioactif, la dalle de béton pourrait être percée et le Rhin contaminé. Un épaississement du radier est « la solution la plus adaptée pour répondre à la problématique d’une éventuelle interaction corium-béton suite à la percée précoce de la cuve, » indique le rapport. Les travaux nécessaires sont évalués à une centaine de millions d’euros.

Autre point noir : « une dérive certaine de la culture de sûreté (qui) pourrait à terme mettre en cause la capacité du site à réagir à une situation de crise ». La liste des incidents liés au non-respect de la conduite à tenir est longue. Entre janvier et octobre 2008 par exemple, 6 incidents de ce type sont recensés par l’ASN, allant « d’un défaut de préparation d’une intervention de maintenance » au « mauvais réglage du seuil de l’alarme de contrôle ». En mai 2002, l’ASN parle même d’une « accumulation d’erreurs humaines et du défaut de communication constaté, signes de lacunes dans la culture de sûreté ». Les causes de ces dysfonctionnements peinent pour le moment à être établies par le GSIEN. Habitudes de fonctionnement ? Défaut de formation continue ? Remplacement des personnels ? Recours à des entreprises extérieures ? Même s’il semble que « des mesures correctives » aient été mises en place, « leur effet tarde à se faire sentir », résume le GSIEN...

Un contrôle tous les 10 ans est-il suffisant ?

Les conclusions sont prévues pour novembre. Le collège de l’ASN rendra sa décision au gouvernement sous forme d’avis début juillet. Mais les cafouillages gouvernementaux se sont multipliés ces derniers jours. « Je pense qu’il ne faut pas faire de lien entre le fait qu’une centrale a trente ans et qu’elle serait nécessairement plus faible. Paradoxalement, c’est même le contraire », assène ainsi le 23 juin sur France Inter Éric Besson, ministre de l’Industrie, de l’Énergie et de l’Économie numérique. Et d’ajouter que si « le risque zéro » n’existe pas, il est « bien maîtrisé ». Nathalie Kosciusko-Morizet, en charge de l’écologie, assure qu’on « ne prendra aucun risque » : « Si un seul de ces rapports soulève un problème qui ne peut pas être résolu par des investissements, la centrale de Fessenheim, comme les autres d’ailleurs, sera fermée. »

Selon le GSIEN, « il faut être conscient que pour apprécier l’état de sûreté d’un réacteur, un coup de sonde tous les 10 ans est un peu illusoire ». Le Groupement de scientifiques appelle donc à un suivi plus systématique, sous l’égide de la CLIS, par des experts ne relevant ni de l’autorité de sûreté, ni de l’exploitant, ni des constructeurs.

Une mobilisation croissante de la population locale

Plusieurs membres allemands de la Commission locale d’information et de surveillance de la centrale nucléaire de Fessenheim ont d’ores et déjà suggéré en mars à la France de geler l’activité de la centrale, comme l’a fait l’Allemagne pour ses plus vieilles installations. Les collectivités locales se mobilisent également. Le 11 avril, le conseil municipal de Strasbourg – située à 80 km de la centrale – a voté une motion intitulée « Arrêtons Fessenheim ». Un « appel solennel des élus d’Alsace pour l’arrêt de la centrale nucléaire de Fessenheim » a déjà été signé par plus de 350 élus et conseillers municipaux. Le 26 juin, plus de 5.000 personnes ont rappelé leur opposition, en formant une chaine humaine s’étirant sur plus de quatre kilomètres autour de la centrale.

Sophie Chapelle

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