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La bataille de l’eau fait rage en Île-de-France

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Peu médiatisée, la réunion du Syndicat des eaux d’Île-de-France a été le cadre d’une offensive en règle de son président André Santini, également secrétaire d’Etat à la Fonction publique, contre tous les partisans d’un véritable service public de l’eau. Santini s’en est pris à la fois à « un petit groupe d’élus d’ultra-gauche » et à la mairie de Paris. Retour en images sur une matinée animée.

Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), dans la matinée du 11 décembre. Berlines avec chauffeurs ou voitures plus modestes défilent à l’entrée de « l’une des plus grandes usines d’eau potable du monde », l’usine Edmond Pépin, qui alimente les robinets de 1,7 millions de Franciliens. 144 élus des communes de la couronne parisienne viennent participer à la réunion du « Comité » du Syndicat des eaux d’Île-de-France (Sedif), qui décide des « choix stratégiques » en matière de gestion de l’eau. Ces choix concernent au premier chef quatre millions d’habitants qui consomment – et paient - chaque jour l’eau potable assainie par les infrastructures du Sedif. Mais pas seulement. Véolia, la multinationale de l’eau aux 32,6 milliards d’euros de chiffres d’affaire, détient avec le Sedif son plus gros contrat au monde en « délégation de service public ». Et ce, depuis 1923. La reconduction, ou non, de cette « gestion déléguée » est à l’ordre du jour de la réunion. Si le contrat avec Véolia n’est pas reconduit, l’option d’un passage en régie directe défendue par plusieurs élus devra être étudiée. Une régie directe pourrait faire économiser entre 50 et 90 millions d’euros par an selon les estimations. Economies qui pourraient se traduire en partie par une baisse de la facture des usagers.

Peu nombreux sont les délégués, maires ou conseillers municipaux, qui acceptent de rendre publique leur position avant le vote. La plupart de ceux qui s’expriment sont favorables à une régie publique, sans Véolia. D’autres, comme le conseiller municipal de Coubron (Seine-Saint-Denis), Jean-Yves Connan (UMP), considèrent qu’il s’agit là d’un « secret professionnel ». Les citoyens apprécieront ce notable souci de transparence.

Interdiction de filmer les débats de l’intérieur de la salle de conférence. Ils sont cependant retransmis sur un grand écran dans une salle de presse. A la tribune, le « Bureau » du Sedif : son président, André Santini, maire d’Issy-Les-Moulineaux (Nouveau Centre) et secrétaire d’Etat à la Fonction publique, entouré des onze vice-présidents : quatre UMP, un divers droite, un Nouveau Centre, trois PS et deux PC. Parmi eux, seuls les socialistes Jacques Mahéas et Pascal Poppelin (à la gauche de Santini sur la vidéo) se sont prononcés publiquement contre la reconduction du contrat à Véolia. Si le groupe des élus communistes est officiellement sur cette ligne, individuellement les positions sont beaucoup plus ambiguës, comme le résultat du vote le montrera. Dès son discours d’introduction, André Santini passe à l’offensive. Il dénonce en vrac le « recours aux méthodes altermondialistes de harcèlement indigne », les « contrevérités », un «  sentiment de haine » et, cerise sur le gâteau, « un petit groupe d’élus d’ultra-gauche ». Comprenez : ceux qui, depuis des années, demandent une plus grande transparence au sein du Sedif et souhaitent le passage en régie directe. Santini se permet également une attaque en règle contre « Paris la vertueuse » qui vient de décider d’écarter Véolia et Suez de la gestion de l’eau et de mettre en place une régie entièrement publique, accusant le maire de la capitale d’avoir verrouiller le débat, d’augmenter les impôts locaux et le prix de l’eau.

«  La prétendue absence de débat à Paris dénoncée par André Santini ne manque pas de saveur », lui a répondu, le 16 décembre, Anne le Strat, PDG d’Eau de Paris, dans un communiqué. « La reprise en main de son service de l’eau par la collectivité parisienne a été placée au cœur de la dernière campagne municipale. La réforme mise en œuvre aujourd’hui a donc la plus grande des légitimités, celle des urnes. Le vote à bulletin secret choisi par le Sedif est, quant à lui, une autre manière d’envisager la transparence nécessaire à tout choix de politique publique », ironise l’élue du 18ème arrondissement, rappelant que « l’eau à Paris est près de deux fois moins chère que celle dans l’immense majorité des communes relevant de la responsabilité du Sedif. » Ambiance.

Dans la salle de l’usine Edmond Pépin, les débats se poursuivent. Philippe Kaltenbach, maire PS de Clamart (Hauts-de-Seine), est l’un des meneurs de la « contestation d’ultra-gauche » avec Christian Métairie, premier adjoint communiste de la mairie d’Arcueil (Val-de-Marne), Patrick Braouezec, député de Seine-Saint-Denis (PC), ou Dominique Voynet, sénatrice et maire de Montreuil (Verts). Philippe Kaltenbach pointe les 40 millions d’euros d’économie réalisable par an, « qu’on aurait pu ne pas prélever » pendant des années, et dénonce « ceux qui nous ont grugé pendant des années », en l’occurrence Véolia avec la complicité du Sedif, et fait « des profits beaucoup trop considérables sur le dos des usagers. »

Christian Cambon, sénateur Maire UMP de Saint-Maurice (Val-de-Marne), répond aux « agitateurs » par la peur : « Qui nous conseillera » face aux possibles canicules et « variations climatiques très importantes » ? interpelle-t-il. « Je ne me sens pas avoir été préparé (…) pour gérer en direct avec 143 autres maires » ces défis. Terrible aveu d’impuissance et d’incompétence pour cet élu qui siège pourtant au Sedif depuis vingt ans. Le sénateur maire préfère que Véolia s’en charge. Il connaît bien la multinationale : Véolia Eau et plusieurs de ses filiales sont installées à Saint-Maurice.

Mais les jeux sont faits. Le front pour une régie directe constituée en théorie par le PC, les Verts, le PS et le Modem, se fissurent. Certains élus de gauche basculent, aidés par la demande de vote à bulletin secret faite par les élus de droite. La reconduction du contrat à Véolia est adoptée à 88 voix contre 54. Est-ce la promesse de Santini d’instaurer « un contrôle exigeant du délégataire », de baisser le prix de l’eau - une baisse de 0,3 centimes d’euros par m3 est évoquée - et d’instaurer une tarification sociale qui les a convaincus ? Ou des « raisons inavouables », comme le suggère Jean-Luc Touly, président de l’Association pour le contrat mondiale de l’eau (Acme) et virulent opposant à la gestion privée de ce bien commun de l’Humanité.

La bataille pour le contrôle du marché de l’eau en Île-de-France n’est pas pour autant terminée. La division en lots de l’ensemble du territoire couvert par le Sedif est envisagée. Cela signifie que chaque « lot », regroupant plusieurs communes voisines, pourrait mettre en concurrence plusieurs délégataires , y compris étudier la mise en place d’une régie directe, pour s’occuper de son approvisionnement en eau. De nouveaux rebondissements en perspective.

Texte : Ivan du Roy

Réalisation vidéo : Basta !

Montage : Elise Picon

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