Droit à la ville

La Plaine : une « zone à défendre » au coeur de Marseille résiste à la mairie et aux promoteurs immobiliers

par , Émilien Bernard

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Sous prétexte de « rénovation », la mairie de Marseille a lancé tronçonneuses et engins de chantier, escortés des forces de l’ordre, à l’assaut de La Plaine. Objectif : transformer ce quartier au coeur de de la cité, qui accueille pourtant un marché populaire, des espaces de jeux et de sortie prisés des habitants, toutes classes sociales et générations confondues, en zone « attractive ». Comprenez : sans ses habitants pauvres et son ambiance un peu trop « populo ». Mais la municipalité est tombée sur un os : la résistance des habitants organisés en assemblée populaire. Récit de la naissance de cette « zone à défendre » urbaine.

« Touchez pas à la Plaine ! » entend-on depuis une semaine, la plupart du temps dans un brouillard de lacrymogène, dans le centre de Marseille. La Plaine, c’est un quartier symbole d’une certaine résilience marseillaise à l’aménagement bureaucratique et anti-pauvre. Trois fois par semaine, la place Jean-Jaurès, dite La Plaine, située en plein centre-ville, accueillait un marché qui attirait des gens de toute la cité phocéenne. Le reste du temps, la longue place se faisait espace de rencontres, de discussions, de pétanque, pour tous : familles, badauds, amoureux des arbres, fêtards s’y croisaient, généralement en bonne intelligence, réjouissant mélange des genres. Mais depuis le 11 octobre, le paysage a changé : dehors le marché et ses forains, exit les familles en vadrouille et les enfants jouant au foot, place à un chantier appelé à durer au moins deux ans et demi. Plots de bétons, palissades, tronçonnage des arbres ont banni les cagettes et les jeux.

Aux manettes, une équipe municipale décidée à réaliser au forceps leur idée du Grand Marseille, de laquelle les populations les plus pauvres sont exclues. L’objectif est simple, plusieurs fois claironnée : la « montée en gamme ». Le projet veut, comme le vantait la ville dans un document pour la concertation publique organisée en 2011, « créer des surfaces de commerce, d’activité et de services pour renforcer l’attractivité économique et touristique » de la cité phocéenne, « restaurer la chalandise dans un centre-ville apaisé, animé et convivial », et vise pour les espaces publics une « meilleure gestion » dans le sens de « maintenance, propreté, sécurité ». Cet aménagement du centre-ville a toutes les chances d’éloigner les populations pauvres pour leur substituer des portefeuilles mieux garnis, qu’il s’agisse de cadres sup’ ou de touristes. La Plaine, avec son ancrage populaire, devait donc tomber. Mais depuis que les travaux ont commencé, la grogne ne cesse de monter. La détermination des opposants s’élargit au quartier entier.

Des barricades de fortune pour empêcher l’avancée des travaux

Jeudi 11 octobre, dès la fin du dernier marché, les opposants bloquent le camion qui transporte les plots en béton censés inaugurer les travaux. Un homme se hisse sur le véhicule et brandit un drapeau en soutien à la Plaine. La police le maitrise, direction garde à vue. Il est inculpé pour rébellion parce qu’il s’est agrippé au camion. Pendant toute l’après-midi, chaque mètre carré est difficilement gagné par les forces de l’ordre, malgré leur équipement de pointe, leur appétence pour le gazage dans les yeux et leur nombre impressionnant. À chaque entrée de la place, des barricades de fortune sont érigées pour empêcher l’avancée des travaux. Jeunes et vieux opposent leurs chants à cette violence. À 18h, le travail patiemment réalisé par les terrassiers et leur escorte policière se conclut par... un réinvestissement populaire de la place. En un jeu de tir à la corde, une cinquantaine de personnes déplace en moins d’une heure les énormes plots : la Place est libérée.

Lors de l’assemblée du quartier qui se tient le soir-même, Anouk, enseignante, réclame l’utilisation de l’argent des travaux pour la réfection des écoles de la ville (lire notre enquête : Plus de 30 écoles offertes aux géants du BTP : le plan à un milliard d’euros de la mairie de Marseille). Chacun exprime sa colère et sa consternation face au déploiement policier. Deux enfants de six ans prennent le micro pour annoncer qu’ils comptent bien défendre le quartier : « On a fait une cabane dans les arbres et on lancera des cailloux sur les policiers. » Quand à Carmen, dix ans, née sur la place, elle pleure devant le spectacle du siège policier.

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Gazage du cortège, poussettes et grand-mères comprises

Samedi 13 octobre, un millier de manifestants partent en cortège contre le projet de la ville pour La place de La Plaine. Ils chantent « Touchez pas à la Plaine », l’hymne de l’opposition au projet de la mairie et de la Soleam, la Société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine, une société publique locale. Composé par le musicien Manu Théron et popularisé par la chorale militante La Lutte Enchantée, ce tube local n’y va pas par quatre chemin, prophétisant une victoire finale contre les bulldozers : « Le peuple ici a toujours la peau dure / Non jamais vous ne nous ferez plier. »

Joyeuse et déterminée, la manifestation sillonne les points chauds : la Canebière, le commissariat de Noailles où la foule réclame la libération de cinq personnes alors en garde à vue, passe par la rue de la République, soumise il y a quelques années à des expulsions en masse et, évidemment, le siège de la Soleam, légèrement bousculé. Rue Adolphe-Thiers, un esclandre provoque le gazage du cortège, poussettes et grand-mères comprises.

Ici comme ailleurs, la ville est la proie des investisseurs immobiliers et de plans urbanistiques

Quand l’on revient sur La Plaine, le dépôt des plots a repris sous escorte policière. Devant les rangées de CRS, les habitants continuent à chanter. Cette fois, on entend « Les Penn’ sardines », une chanson sur les sardinières de Douarnenez qui ont gagné par la grève de meilleures conditions de travail. C’est alors qu’un volley s’improvise devant le cordon policier. La bonne humeur des « plainards » fait un temps redescendre la pression. Des policiers armés continuent à filtrer les rues.

Il y a eu Euromediterranée, gigantesque projet qui a quasiment détruit les quartiers de la Joliette et du Canet, celui du quartier du Rouet qui n’en finit plus de mourir sous les immeubles de dix étages qui emprisonnent les petites maisons, ou la muséification du quartier du Panier. Ici comme ailleurs, la ville est la proie des investisseurs immobiliers et de plans urbanistiques sans considérations pour les habitants. Membre de la très active Assemblée de la Plaine, Bruno insiste : « C’est un projet de requalification, pas de rénovation. »

Un contre-projet bien moins cher, rationnel, fédérateur

Car la rénovation, tout le monde est pour, sachant que La Plaine est depuis longtemps sciemment laissée à l’abandon par la municipalité. Les gens se foulent les chevilles, les cyclistes tombent dans les trous, les réverbères ne fonctionnent pas... Les opposants au chantier proposent depuis des mois un contre-projet bien moins cher, rationnel, fédérateur. Ils ont travaillé sur l’aspect légal, ont tout tenté, allant jusqu’à sortir un journal à 10 000 exemplaires, Le Journal de la Plaine. Comme tout le monde, ils veulent aussi garder les 80 arbres qui égayaient le lieu, dont l’abattage a finalement commencé mardi 16 octobre.

Habitante du quartier, Gabrielle n’est venue à la lutte que depuis quelques jours : « Ce n’était plus possible de rester à la maison. Il est temps de résister, de mener une lutte contre la gentrification. La Plaine est un symbole, une imagination, une convivialité, basée sur une diversité humaine. » Et Michel de renchérir : « Je n’aime ni le fond ni la forme du projet. Requalifier, c’est chasser les pauvres. » Depuis une semaine, la Plaine résiste à cette gentrification qui prive de marché toute la ville, va laisser les enfants sans aire de jeux pendant des années et faire dépérir les commerçants.

Lundi 15 octobre, sous la pluie, les premières palissades sont détruites. Le lendemain matin des opposants font reculer le prestataire en charge des palissades alors qu’une vingtaine d’arbres sont abattus. Au moins dix personnes réussissent à monter sur des arbres pour tenter de les protéger et trois personnes sont interpellées. Un appel à une manifestation nationale « pour des villes vivantes et populaires » est lancé pour ce samedi 20 octobre. Le mot d’ordre ? « Appel à la tempête ». Comme les paroles de « Touchez pas à la Plaine » : « Bulldozers, architectes de mafia, ce quartier ne vous regarde pas ! »

Émilien Bernard et Christophe Goby

Photos : © Patxi Beltaiz

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