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Elections

L’écologie selon Marine Le Pen, entre marketing et mascarade

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Avec sa visite surprise à l’usine de Gardanne, dimanche, Marine Le Pen cherche à occuper le terrain de l’écologie, déserté par Emmanuel Macron. Une récupération politique qui s’inscrit dans la stratégie de séduction des électeurs de gauche menée par la candidate du Front National. Mais ce marketing écolo ne tient pas longtemps, dès qu’on se penche sur l’histoire et les prises de position des élus frontistes, productivistes, consuméristes et nucléocrates. Décryptage d’une mascarade.

Après sa visite aux salariés en grève de l’usine Whirpool à Amiens mercredi 26 avril, Marine Le Pen a donc renouvelé l’opération de communication avec la visite, ce dimanche, de l’usine Alteo à Gardanne (Bouches-du-Rhône). L’entreprise est au cœur de la polémique sur les rejets de « boues rouges » en Méditerranée. Les portes sont cette fois restées fermées pour la candidate frontiste, la direction n’ayant pas été avertie de sa venue. Pour le reste, la méthode est une copie-conforme de la visite à Amiens : même effet de surprise dans l’organisation, même cynisme dans le discours et même emballement dans l’écho médiatique. Après le social, l’environnement : dans une campagne qui a définitivement reléguée cette problématique aux oubliettes, la candidate frontiste s’est soudainement transformée en porte-parole des enjeux écologiques. Au menu, la promesse d’un grand ministère de la Santé et de l’Environnement, et l’objectif affiché, face aux pollutions de Gardanne, de « pouvoir mettre en protection nos compatriotes des risques environnementaux ».

Une sortie qui a fait bondir chez les opposants historiques à ce projet : « C’est l’opportunisme électoral le plus flagrant, s’insurge Michèle Rivasi, l’eurodéputée EELV de cette région. Sur le terrain, nous n’avons jamais vu le Front National militer contre ce projet ». Cela fait pourtant des années que le sujet est au cœur des débats politiques : à la suite de l’autorisation de prolonger les rejets toxiques en mer en décembre 2015, la dispute entre Ségolène Royal - ministre de l’Environnement et opposée à cette pollution - et Manuel Valls, alors Premier Ministre, a remis un coup d’éclairage sur cette histoire, mais cela fait plus de 50 ans que l’industrie locale d’aluminium tapisse de pollutions rouges les terres et mers des environs. Depuis 1966 précisément, quand l’usine appartenant encore à Péchiney s’est décidée à évacuer les résidus de bauxite – minerai dont on extrait l’alumine – dans les calanques méditerranéennes, une cinquantaine de kilomètres plus loin.

Récupération politique et vacuité du discours

« L’extrême-droite ne s’est jamais intéressée au sujet, se souvient Sophie Camard, ancienne élue régionale écologiste. Même en 2015, elle n’a pas participé à l’enquête publique ». Une récupération politique d’autant plus dérangeante qu’elle ne manque pas de contradiction. Marine Le Pen prétend combattre la « mondialisation sauvage » mais dit vouloir s’appuyer, à Gardanne, sur le secteur privé avec qui l’État devrait « agir main dans la main ». « Comment compte-t-elle s’y prendre avec le fonds de pension américain H.I.G Capital qui est le propriétaire d’Alteo ? », interroge Olivier Dubuquoy, géographe et auteur du documentaire Zone Rouge, Histoire d’une manipulation toxique. Ce dernier dénonce la vacuité du discours de Marine Le Pen : « Elle n’a rien annoncé de concret et ne s’est prononcée ni pour l’arrêt des rejets en mer ni pour sécuriser le stockage à terre ». Des effets d’annonce suffisants toutefois pour emporter la bataille des médias, dont Sophie Camard dénonce le traitement : « En quoi est-il question d’écologie ? Sa déclaration est complètement bateau… Ce qu’elle a dit, Valls aurait pu le dire ! ».

Cette stratégie de greenwashing n’est pas nouvelle du côté du Front national. Après avoir fait complètement abstraction du sujet en 2012 – sans chiffrage ni vision cohérente, comme l’explique une analyse du programme réalisée par Médiapart – le parti frontiste amorce une grande conquête politique à partir de 2014, date à laquelle il lance son collectif Nouvelle écologie, sous-titre « Pour une écologie patriote ». « Marine Le Pen a senti la force de cette préoccupation et a vite compris les parts de marché électoral qu’elle avait à y gagner » analyse Erwan Lecoeur, sociologue spécialiste du Front National. Une évolution qui puise aussi ses racines dans les vieilles antiennes des mouvements identitaires et réactionnaires, ainsi que chez certains catholiques traditionalistes : « Un intellectuel comme Alain de Benoist, des mouvements proches de La Manif’ pour tous ou, plus récemment, une revue comme Limite ont réfléchi à ces questions et développé une critique du progrès et de l’artificialisation du vivant par l’intermédiaire d’une approche très conservationniste de la nature. C’est une vision essentialiste, et non humaniste, poursuit Erwan Lecoeur. Le Front National, quant à lui, a toujours été historiquement du côté des anti-écologistes : productiviste, consumériste et nucléocrate ».

« Ce n’est pas de l’écologie, c’est du folklore »

Une image que Marine Le Pen s’est donc efforcée d’ajourner, multipliant les gages et les événements autour du sujet. En témoigne la grande convention sur l’écologie organisée à la fin de l’année 2016. Exit « la manipulation du prétendu réchauffement climatique » du père Jean-Marie, Marine fait désormais rimer lepénisme avec un nouvel écologisme, basé sur le « patriotisme économique et le protectionnisme intelligent [visant] à produire à proximité des lieux de consommation ». Autrement dit, une écologie de circonstance : « Le FN construit une écologie superficielle, destinée à mettre l’écologie au service de ses orientations idéologiques quitte à procéder à une négation des enjeux fondamentaux de l’écologie », analysait ainsi récemment Bruno Villalba, politologue, dans une tribune sur Reporterre. « Ce n’est pas de l’écologie, c’est du folklore. Le ‘‘localisme’’ n’est qu’un prétexte pour défendre une vision du repli, il n’y est jamais question de la qualité des produits, par exemple », prolonge Erwan Lecoeur.

De fait, le vernis s’écaille vite et la liste des incohérences s’allonge dès lors qu’on gratte un peu la surface. La transition énergétique ? Le nucléaire reste la base du mix énergétique, tandis que l’éolien subit un moratoire immédiat et que la question des gaz de schiste semble loin d’être tranchée. L’agriculture ? Elle doit être biologique et en circuits courts, mais surtout libérée des normes administratives et environnementales. Notre-Dame-des-Landes ? La consultation populaire a bon dos, car « rien ne peut aller contre ». Ce qui permet surtout à Marine Le Pen de se dire opposée au projet d’aéroport tout en appelant à la « fermeté » quant à ce « petit groupuscule d’anarchistes [qui ne doit pas faire] céder indéfiniment l’Etat français ». L’écotaxe ? Sus à l’« écologie punitive » ! Le FN a soutenu fermement les bonnets rouges. La biodiversité ? Pas un mot sur les zones humides ou la déforestation, le terme n’apparaît même pas dans le programme [1].

Les votes des élus FN dévoilent la mascarade

Pire, à tous les échelons du pouvoir, les votes des élus frontistes finissent de trahir leur véritable positionnement. Dans les conseils régionaux, les transports collectifs, le plan Forêt ou l’évaluation du changement climatique sont autant d’enjeux qui ne recueillent pas l’assentiment du FN, comme l’a déjà montré Basta !. A l’Assemblée nationale, les deux députés frontistes se sont abstenus lors du vote de la loi de transition énergétique, dans laquelle ils avaient proposé de supprimer l’objectif de division par 4 des émissions de gaz à effet de serre en France d’ici 2050 ! Marion Maréchal-Le Pen s’est opposée à la loi biodiversité. Elle s’est également abstenue lors de la ratification de l’Accord de Paris, faisant suite à la COP 21.

Au Parlement européen, les eurodéputés FN ont voté contre l’interdiction du chalutage en eaux profondes en décembre 2013, puis soutenu les sables bitumineux l’année suivante. Quelques exemples parmi tant d’autres qui devraient suffire à démontrer l’étendue de la mascarade : dans son programme présidentiel et ses 144 propositions, l’environnement occupe la dernière place, avec une petite dizaine d’engagements, à peine (voir le chapitre VII « Une France durable »).

Le marketing écolo du FN

Le verdissement de la façade n’en reste pas moins une tactique opportune pour le Front National, à l’heure où Macron n’a pas fait de signes en faveur de l’écologie. « C’est exactement comme à Whirpool, constate Sophie Camard. Marine Le Pen est la première et il suffit de balancer trois phrases en l’air pour transformer un sujet très compliqué en quelque chose d’extrêmement simpliste ». En l’occurrence, l’imposture vise aussi à entretenir la confusion dans ce contexte particulier d’entre-deux tours, où la candidate drague ostensiblement les électeurs de Mélenchon. Dimanche, à Gardanne, elle a maintes fois répété l’expression « planification écologique », empruntée sans scrupule au leader de la France Insoumise. « On assiste à un pillage généralisé de nos revendications », se désespère Corinne Morel-Darleux, secrétaire nationale à l’écosocialisme du Parti de Gauche.

Pas un mot sur l’écologie, pourtant, dans « l’appel aux insoumis » que Marine Le Pen a publié en vidéo sur Twitter : « elle énumère tous nos thèmes, la démocratie, la paix, le refus des traités de libre-échange, la Russie, les travailleurs détachés… mais elle oublie complètement l’écologique, alors que c’était le soubassement-même de tout notre projet », poursuit Corinne Morel-Darleux. Rien de plus logique, finalement, que ce « lapsus politique », selon Erwan Lecoeur : « Ses conseillers ont beau lui écrire de grands discours sur le sujet, le naturel revient toujours au galop : en réalité, l’écologie n’a absolument pas pénétré le logiciel de Marine Le Pen, cela n’est rien d’autre que du marketing ».

Barnabé Binctin

Photo : CC marcovdz, Power Plant 1.

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