Crise de l’euro

L’Allemagne peut-elle renoncer au diktat de l’austérité ?

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Depuis le début de la crise de l’euro, le gouvernement d’Angela Merkel impose une politique d’austérité généralisée, avec l’accord d’une partie des sociaux-démocrates. Comment réagissent les intellectuels de gauche allemands ? Qu’attendent-ils de la France avec la victoire de François Hollande ? Entretien avec Birgit Mahnkopf, politologue, professeur à l’École supérieure d’économie et de droit de Berlin, membre du comité scientifique d’Attac Allemagne.

Basta ! : Comment expliquez-vous la rigidité actuelle de Berlin face à la crise européenne ?

En Allemagne, ce sont les mêmes économistes qui conseillent tous les gouvernements. Avec la même ligne : il faut mener une politique d’austérité, réduire les coûts, baisser les salaires. Et si les autres économisent comme nous le faisons depuis dix ans pour relancer la croissance, ils pourront devenir aussi compétitifs. C’est méconnaître que cette recette a marché ici justement parce que d’autres pays finançaient en même temps leur croissance à crédit et pouvaient acheter des produits allemands. L’Allemagne est le pays européen qui a le plus profité de la monnaie unique. Même aux États-Unis, on trouve encore des économistes hétérodoxes, ou au moins pragmatiques. Pas ici. Il y a un « syndrome anti-endettement » dans la politique allemande : transposer le principe d’économie domestique – ne pas dépenser plus que ce qu’on gagne – à l’économie nationale. Cette vision est aussi en grande partie responsable du rôle absurde de la Banque centrale européenne (BCE), qui ne prête pas directement aux États, mais aux banques privées, pour presque rien. Celles-ci prêtent à leur tour aux États à des taux élevés. L’Allemagne craint que les pays membres se procurent de l’argent pour pas cher, ne fassent alors aucun effort pour économiser, et que cela augmente l’inflation. Or, en Allemagne, quand on parle d’inflation, nous mettons au même niveau l’hyperinflation des années 1920 (une inflation de plus de 50% par mois, ndlr) avec un taux d’inflation annuel de 5 %, par exemple, qui toucherait surtout les patrimoines.

Avec sa politique d’austérité généralisée, l’Allemagne semble vouloir imposer sa puissance en Europe. Est-ce le cas ?

Angela Merkel et son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, ont essayé d’ignorer le rôle objectif de l’économie allemande en Europe. Ils auraient préféré ne pas s’occuper des « petits pays », encore moins jouer un rôle de leader face à la crise. Car prendre ses responsabilités de première économie européenne impliquerait de mettre en place ici un salaire minium interprofessionnel, qui n’existe pas en Allemagne, et changer de cap en ce qui concerne la BCE et les eurobonds [1]. Certaines élites économiques du pays estiment qu’il n’y a plus grand-chose à prendre en Europe, et qu’il faut tout miser sur les relations transatlantiques, la Chine ou la Russie. C’est une politique irrationnelle qui surestime l’économie allemande. Si les marchés européens s’effondrent, ces élites remarqueront vite ce qu’ils signifient pour Berlin. Cette dépendance à l’égard des marchés financiers est catastrophique. Au final, cela conduit les Grecs à produire des excédents pour servir les intérêts de la dette et pas pour faire marcher leurs écoles ou leurs hôpitaux. À terme, cela va détruire les économies et les sociétés des pays du sud de l’Europe, et faire monter la germanophobie en retour. Ce phénomène est bien perçu ici, mais l’Allemagne y réagit par le repli.

La victoire de la gauche en France est-elle, pour vous, une bonne nouvelle ?

La grande question est : que va-t-il se passer en France ? L’espoir pour l’Europe serait aujourd’hui que la gauche radicale française réussisse à faire pression sur Hollande de manière à ce qu’il mène une politique européenne vraiment différente de celle de Sarkozy. Ce n’est pas possible autrement. J’espère aussi que les forces politiques des pays en difficulté, espagnoles du moins, vont dire non à cette austérité et refuser la règle d’or. Ce qu’ils ont déjà commencé à faire. En ce sens, ce serait important que la France joue plus clairement son rôle de tête de file des pays sud-européens face à l’Allemagne. Car l’Allemagne ne peut pas mener une politique contre la France. Même les chrétiens-démocrates ne sont pas assez bêtes pour ça.

Que peut-on attendre de la gauche allemande ?

Ce sera très probablement une grande coalition [2] qui sortira des prochaines élections (prévues en septembre 2013, ndlr). Que peut-on en attendre ? Que les sociaux-démocrates (SPD) fassent peut-être un peu plus pression sur les chrétiens-démocrates (CDU) pour créer des eurobonds. Mais cette idiotie de règle d’or, on la doit bien à un ministre des Finances SPD. La ligne allemande d’austérité ne changera pas dans une grande coalition. Ni dans une coalition entre sociaux-démocrates et Verts, même si ces derniers sont plus européens. Une coalition rouge-rouge-verte, entre les sociaux-démocrates, la gauche radicale Die Linke et les Verts n’est pour l’instant pas envisageable. Nous en sommes plus loin que jamais. Tout ce qu’on peut donc espérer, c’est que les socialistes français fassent pression sur le SPD. Et pour ça, nous avons besoin d’une gauche radicale forte en France, qui fasse bouger le PS. Je ne peux pas imaginer de dynamique différente, sauf à penser aux scénarios sombres de montée de l’extrême droite.

Les syndicats allemands se sentent-ils solidaires des travailleurs européens ?

C’est difficile. Il y a déjà une rupture forte ici entre la fédération syndicale de l’industrie, IG Metall, et celle des services, Verdi. La première représente en grande partie des salariés en CDI et qualifiés, qui travaillent dans les industries d’export. De l’autre côté, on a un syndicat qui regroupe surtout des travailleurs fragilisés, peu qualifiés, des femmes. Il y a aussi les employés de la fonction publique chez Verdi, mais la plupart le sont dans les communes extrêmement endettées. Alors, sur la solidarité avec les travailleurs d’autres pays… il y a des partenariats ici ou là, des actions ponctuelles.

Craignez-vous un repli des pays européens sur eux-mêmes ?

La tendance au repli n’est pas l’apanage des droites européennes. On voit aussi le phénomène à gauche. Il est évident que la manière dont les institutions européennes fonctionnent actuellement n’est pas démocratique. Aujourd’hui, nous nous trouvons sur le chemin d’une Europe autoritaire. C’est pourquoi c’est si difficile de défendre le projet européen. Je pense que nous devons tout de même préserver l’euro, même s’il a été créé sur de mauvaises bases. Revenir aux monnaies nationales serait pire. Il faut une nouvelle fondation de l’UE, avec une nouvelle constitution, de nouvelles institutions de contrôle.

Que pensez-vous du débat, en France, sur le protectionnisme ?

Cette idée n’est pas forcément négative, s’il ne s’agit pas de protéger les entreprises françaises ou allemandes, mais l’environnement et le travail. Nous avons besoin d’un débat sur la protection du travail et de la nature comme sources les plus importantes de richesse. Et si on traite cela de protectionnisme, soit. Mais il faut que ce soit couplé à la protection des standards sociaux, à des normes de salaire minium, par exemple. Il faut imposer ces règles contre le capital.

Propos recueillis par Rachel Knaebel

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