Pantouflage [2/3]

Inspecteurs des finances : une caste « d’élite » qui a pour mission principale de réduire les dépenses publiques

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Ils forment « l’élite » de la haute fonction publique : les Inspecteurs des finances, sortis parmi les premiers de l’ENA, se destinent à une carrière au sein du ministère de Finances, à piloter la politique économique de la France. Sauf que… plus d’un tiers d’entre eux travaillent ou ont travaillé pour le secteur bancaire ! Leur plan de carrière préféré : des allers-retours entre Bercy et le secteur financier, en passant par les cabinets ministériels. Avec à la clé, de nombreux conflits d’intérêts potentiels. Pour mieux cerner cette réalité, nous avons retracé les parcours des 333 inspecteurs des finances des 40 dernières promotions. Deuxième épisode de cette plongée interactive dans le corps d’État dont est issu Emmanuel Macron.

Lire la première partie de notre enquête : Ces énarques chargés de piloter la politique économique de la France qui préfèrent « pantoufler » dans les banques
Et notre infographie interactive.

Plus de la moitié des inspecteurs des finances, ces énarques qui travaillent notamment au ministère des Finances, partent dans le secteur privé à un moment donné de leur carrière professionnelle. Et un tiers va exercer dans le secteur bancaire, multipliant les allers-retours avec le secteur public, et donc les conflits d’intérêts potentiels. La situation n’est pas nouvelle : le pantouflage semble faire partie de la culture de l’Inspection générale des Finances (IGF), cette institution vieille de deux siècles. Depuis 1801, ce corps de l’élite administrative, rattaché au ministre des Finances, a compté peu d’élus : 1200 personnes – dont seulement quelques dizaines de femmes ! – sont passées par l’IGF. La plupart intègre le corps à leur sortie de l’ENA. Une minorité est issue du « tour extérieur », promotion discrétionnaire pour bons et loyaux services au sein de l’administration française. D’autres intègrent l’IGF en « service extraordinaire ». Enfin, quelques uns font un passage éphémère (deux ans en moyenne) au sein de l’IGF, avant de retourner dans leur administration d’origine – ils sont au service de l’IGF sans pour autant devenir « membre du corps ».

Après leur intégration, les inspecteurs des finances commencent par quatre années de « tournée », dévolues à des missions de conseil, de contrôle, d’évaluation, d’audit et d’inspection, au service de différents ministres ou pour prêter main forte à des personnalités (Jacques Attali et ses rapports !), éventuellement pour porter assistance à des missions conduites par des organisations internationales (FMI, Banque mondiale). Ces quatre années de tournée débutent par des missions de vérification – la « vérif » – une période décrite par les inspecteurs comme un parcours du combattant, entre bizutage et expérience initiatique. Il s’agit d’un contrôle inopiné, pendant plusieurs semaines, le plus souvent dans un centre de collecte des impôts, pour mettre à jour d’éventuelles malversations et dissuader tout comportement frauduleux dans les établissements qui collectent les deniers publics. L’inspecteur des finances débarque, seul, pour opérer une vérification minutieuse, qui peut générer beaucoup de stress, voire un vent de panique chez les agents du centre contrôlé. Le premier jour, ils sont « parqués », ne pouvant ni téléphoner ni allumer leur ordinateur, le temps que l’inspecteur débute ses vérifications.

Intégrer l’IGF « dans ses gènes »

La « vérif » est une « expérience éprouvante, en raison d’une charge de travail, de la pression et de l’isolement des inspectrices-eurs, seul-e-s face au service contrôlé », observe Laure Célérier, qui a passé plusieurs mois au sein de l’IGF pour réaliser une thèse sur l’audit interne dans l’administration publique [1]. L’expérience est parfois tellement violente que certains inspecteurs la comparent à de la maltraitance, exercée sur les jeunes recrues par leurs aînés. Elle transformerait à vie la personne qui y est soumise, selon des témoignages recueillis par la chercheuse. « On te jette dans la cuve d’eau froide et on regarde comment tu sais nager », décrit un inspecteur. « C’était juste l’enfer, je n’ai jamais autant bossé, et jamais été aussi fatigué de ma vie », raconte un autre.

« Parce qu’elle est éprouvante, la vérif est l’expression de la puissance du corps sur chacun-e de ses membres », décrit Laure Célérier, à qui un inspecteur raconte comment a été accueillie à l’IGF la première et unique promotion entièrement féminine (promo 2005) : « [Le chef] leur a fait enchaîner cinq vérifs. Parce qu’il considérait quand même, les filles, fallait leur apprendre la vraie vie, quoi, fallait voir si elles étaient vraiment capables de faire les choses correctement, et si elles allaient résister. » Épreuve du feu, la vérif entraine une hiérarchisation implicite des inspecteurs, car certains résistent mieux que d’autres à cet exercice. L’inspecteur endosse « l’habit » pour la première fois, c’est aussi le moment où le jeune diplômé intègre le mode de fonctionnement de l’inspection. La vérif, c’est un « transfert dans les gènes de chacun » de la méthodologie de l’inspection des finances, analyse un inspecteur.

« Dans toutes nos missions, nos présupposés, c’est qu’il faut réduire les coûts »

Dans le parcours de « montée en compétence » que constitue la tournée, la dimension militaire semble fort prégnante. A l’IGF, c’est un peu la culture du commando ! Le champ lexical de la guerre est très présent dans les descriptions que les inspecteurs font de leur travail. Même pour les missions de l’IGF centrées sur le conseil et l’évaluation, les plus courantes, pour lesquelles les inspecteurs rédigent un rapport pour un ministre ou une administration. « Notre but de guerre, c’est de convaincre le ministre de faire la réforme dans le sens justifié », explique ainsi un inspecteur. Et le sens se résume souvent à une consigne : réduire les dépenses publiques. « Dans toutes nos missions, nos présupposés, c’est qu’il faut réduire les coûts. C’est le surmoi de l’IGF : on regarde dans quelle mesure on peut avoir une politique plus économe et efficace. Les propositions doivent aboutir à réduire la dépense publique, dans un contexte de dépenses publiques réduites », décrit un autre inspecteur.

Ces quatre années de tournée visent à l’acquisition de la rigueur méthodologique et du langage administratif – « écrire comme un énarque » ou comme un IGF. Elles marquent durablement les inspecteurs et créent le sentiment d’appartenir à un corps d’élite. Mais une fois cette période terminée, les IGF sont pourtant invités à aller voir ailleurs. Ils reçoivent des injonctions « non seulement à ne pas rester dans le service au-delà de ces années, mais en outre à occuper, au sortir de la tournée et dans la suite de leur carrière, des postes à la hauteur des attentes du corps », explique Laure Célérier. Pourquoi un tel empressement à voir partir des fonctionnaires formés aux méthodes de l’IGF ? « L’inspection des finances se définit comme un corps d’État fragile car son existence n’est pas inscrite dans la Constitution française », analyse la chercheuse. Pour se maintenir et assurer sa survie, il lui faut « polliniser », selon le terme utilisé par un inspecteur. L’IGF mise donc sur une stratégie : « essaimer » dans tous les secteurs de l’économie.

Rester à l’Inspection générale des finances, un échec professionnel ?

Un inspecteur évoque ainsi une pression « gentille, mais ferme » du corps de l’IGF, qui les « pousse dehors », sans leur laisser vraiment le choix. Avec une exigence : « ne pas déchoir ». C’est-à-dire ne pas occuper un poste en-dessous de son rang. De la même manière que tout élargissement du recrutement du corps entrainerait, selon certains IGF, un risque de diluer « l’excellence » du corps. « Il y a chez beaucoup d’inspectrices-eurs, cette idée d’avoir réussi au terme d’une sélection drastique, qui signe l’appartenance à une élite particulièrement restreinte, et d’avoir, en conséquence, la responsabilité de diriger conformément à un certain nombre de valeurs transmises par la vérif et la tournée », souligne Laure Célérier.

Pour ceux qui restent, ou qui reviennent à l’IGF suite à un accident de parcours professionnel, le regard des autres peut être violent. « On ne fait pas carrière dans l’IGF. La règle implicite est que reviennent ceux qui ont raté dehors. C’est méchant, et certains inspecteurs sont brillants, mais c’est la règle tacite, explique un inspecteur. L’IGF se vit et se positionne comme une pépinière. Notamment parce que la condition de survie du corps, c’est de parvenir à continuer de coloniser le monde extérieur à des postes d’influence. L’IGF sélectionne les gens, les challenge et les pousse pour qu’ils acquièrent les meilleures positions dehors, dans le privé ou le public. »

Souvent courtisés, les inspecteurs papillonnent d’un poste prestigieux à un autre, traçant leur plan de carrière de manière souvent très maîtrisée. Les premières années à l’IGF leur permettent de constituer un solide réseau professionnel, qui pourra leur servir durant tout leur parcours. Ils se projettent dans des fonctions de dirigeant plus que de haut fonctionnaire. Car servir la France, pour eux, c’est aussi servir le rayonnement des entreprises françaises. Pour la plupart d’entre eux, la notion de pantouflage ne fait pas sens.

L’appel de la finance

L’argent est aussi un facteur d’attrait pour le secteur privé. « Quand vous êtes haut fonctionnaire à Bercy, vous savez qu’à 45 ans, vous allez plafonner dans votre carrière. Si vous ne voulez pas moisir dans votre bureau, vous irez pantoufler dans une banque, avec un salaire multiplié par 10 ou 50 », explique l’économiste Gaël Giraud. Pour toute ces raisons, travailler encore à Bercy à 40 ans serait pour une grande partie d’entre eux le signe d’un échec professionnel. Résultat : d’après nos estimations, c’est au bout de huit années en moyenne que les « pantoufleurs » décident de partir dans le secteur privé [2], après parfois un passage dans d’autres administrations, au sein d’entreprises publiques ou de cabinets ministériels.

Certains, comme Emmanuel Macron, partent encore plus vite, dès la fin de la tournée, et sans passer par la case « secteur public ». Pour les promotions 2002 à 2004, par exemple, ils sont sept à entendre l’appel de la finance à peine quelques années après leur entrée dans le corps de l’IGF. Promo 2002 : Guillaume Sarlat (parti à la Société générale), Julien Senèze (BNP-Paribas). Promo 2003 : Arnaud Geslin (Axa). Promo 2004 : Sébastien Proto (Rothschild), Jean-Baptiste Nicolas (BNP-Paribas), Emmanuel Macron (Rothschild), Pierre-Alain Miche de Malleray (réassureur MutRé). Tous ont quitté l’inspection des finances à l’issue des quatre années obligatoires de la « tournée ».

Mais la plupart conservent leur prestigieux statut pour un éventuel retour dans la fonction publique, confortable matelas de sécurité. Les anciens étudiants de l’ENA doivent dix années au service de l’État, en échange de leur formation – qui coûte 83 000 euros par étudiant et par an aux contribuables. Les allers-retours leur permettent de cumuler ces dix années de « service » tout au long de leur carrière et d’éviter de payer la « pantoufle », remboursement d’une partie du coût de ces études. Emmanuel Macron, qui a finalement démissionné de l’IGF fin 2016 après un aller-retour dans le secteur bancaire, a ainsi dû débourser quelque 50 000 euros.

Agnès Rousseaux

Lire la suite de notre enquête :
- Être banquier et haut-fonctionnaire : peut-on éviter les conflits d’intérêts au sommet de l’État ?

L’infographie ci-dessous permet de visualiser l’ensemble des parcours des inspecteurs des finances (Cliquez sur l’image pour y accéder) :

Collecte des données : Thomas Clerget, Hélène Février, Bénédicte Weiss
Coordination : Agnès Rousseaux
Visualisation et traitement statistique : Philippe Rivière / Visionscarto

Dessin : ©Rodho

- Cette enquête a été réalisée en collaboration avec la rédaction du mensuel Alternatives économiques dans le cadre d’un projet commun de développement du journalisme d’investigation économique et social soutenu par la Fondation Charles Leopold Mayer.

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