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Glyphosate : « On ne sortira pas des pesticides en se contentant d’incantations »

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Les députés LREM et la majorité de droite du Sénat viennent une nouvelle fois de rejeter l’inscription de l’interdiction du glyphosate dans la loi. Une mesure qui ne servirait à rien, avance sans rire le gouvernement. Dans cette tribune à Basta !, le sénateur écologiste du Morbihan Joël Labbé affirme au contraire l’urgence d’une législation contraignante, face à l’échec total des politiques centrées sur l’accompagnement comme le plan Ecophyto : « C’est tout un système agro-industriel qui continue de mettre en danger agriculteurs, consommateurs et l’ensemble de la planète. Mais je suis convaincu que nous n’en resterons pas là. »

Le 15 septembre dernier, les députés rejetaient à nouveau et en pleine nuit, à 42 voix contre 35, l’inscription de l’interdiction du glyphosate. Les débats avaient une teneur étonnante, puisque le gouvernement, s’il affirme souhaiter la fin de l’herbicide sous trois ans, estime que l’introduire dans la loi... ne servirait à rien. Les sénateurs quant à eux, vont encore plus loin en refusant même le débat sur le sujet en deuxième lecture. Après avoir massivement rejeté les amendements « glyphosate » en juin dernier, pour cette rentrée la majorité Les Républicains a déposé, sur l’ensemble du texte, une « question préalable », qui permet de rejeter un projet de loi sans même en discuter.

Pourtant l’été nous a apporté, s’il en fallait encore, de nouveaux éléments appelant à un geste fort pour l’interdiction de cette molécule. La condamnation historique de Monsanto face au jardinier Dewayne Johnson, atteint d’un cancer en lien avec l’utilisation de l’herbicide, prouve une fois de plus la dangerosité du glyphosate et la nécessité d’agir [1].

Le procès est en lien direct avec l’affaire des « Monsanto Papers », à savoir la publication de documents internes révélant les manœuvres que Monsanto exerce depuis les années 80 pour enterrer les soupçons sur le caractère cancérigène de son produit. Intimidation de scientifiques indépendants, achat de signature chercheurs peu scrupuleux, lobbying auprès des autorités réglementaires… Toutes ces pratiques – sans qu’elles soient surprenantes ! – ont été mises en lumière, et ont contribué à faire condamner la firme.

Menaces sur la santé et la biodiversité

Et il y a fort à parier que ce procès n’est que le premier d’une longue série : 4000 procédures sont en cours aux Etats-Unis, des plaintes sont déposées en France où agriculteurs et jardiniers ne sont évidemment pas épargnés. Et que dire de l’Amérique Latine où cet herbicide est utilisé bien plus massivement en lien, bien sûr, avec le fameux soja OGM « Roundup ready ». Une bataille judiciaire vient d’être perdue au Brésil, sur la réévaluation de ce produit, mais on peut espérer que la mobilisation va se poursuivre.

En parallèle de cette accumulation de preuves sur les effets du glyphosate sur la santé, les études continuent de pleuvoir sur la vertigineuse chute de la biodiversité. Les herbicides totaux, comme que le glyphosate, tuent toutes les plantes dans les parcelles traitées, privant de nourriture les pollinisateurs, détruisant l’habitat d’insectes auxiliaires de cultures. Les oiseaux et autres prédateurs d’insectes subissent donc eux aussi, par voie de conséquence, les effets de cette molécule.

Et ce n’est pas comme si nous n’avions pas d’alternatives ! L’Institut National de Recherche Agronomique estime que dans 90 % des cas, il existe déjà des moyens de se passer du glyphosate [2]. De plus en plus d’agriculteurs font le choix d’arrêter les pesticides, pour leur santé, pour répondre aux attentes des consommateurs, ou encore pour cesser de polluer la planète. Ils prouvent chaque jour qu’il est possible de faire sans glyphosate ! En tant que politique, face à une telle accumulation de faits, on se doit d’agir, de façon forte et déterminée.

L’échec total des logiques non-contraignantes

Pourtant, le gouvernement répond que, certes, tous ces arguments sont valables, qu’il faut en finir le glyphosate, mais pas dans la loi. Il s’agit là d’un moyen à peine voilé de ne pas faire face à ses responsabilités. Car le président Emmanuel Macron n’est pas le premier à souhaiter le recours à la « responsabilisation des acteurs ». Depuis 2008, le plan Ecophyto fixe un objectif de réduction de moitié des pesticides d’ici à 2025 en France (initialement 2018 !), et qui se base, non pas sur la contrainte, mais l’accompagnement des acteurs. Ce plan mobilise 70 millions d’euros par an pour un échec sans appel : la quantité de pesticides consommée a augmenté de 22 % entre 2008 et 2015, une tendance qui se confirme pour 2016 ! Une preuve supplémentaire qu’on ne sortira pas des pesticides en se contentant d’incantations.

A contrario, l’interdiction des néonicotinoïdes, ces insecticides tueurs d’abeilles, montre tout l’intérêt d’une inscription dans la loi : dans le cadre de la loi biodiversité, le débat parlementaire a fortement mobilisé l’opinion publique et la société civile, et cela a poussé les parlementaires à interdire ces molécules à partir du 1er septembre 2018. Il est nécessaire aujourd’hui de maintenir la pression pour éviter des dérogations larges qui remettraient en cause l’efficacité de la mesure. Le combat n’est pas encore fini, mais il semblerait que l’on s’oriente vers une solution avec très peu de dérogations.

La loi Egalim [3] devrait normalement interdire les « nouveaux » néonicotinoïdes comme le sulfoxaflor, dans la suite de cette première interdiction. Il est encore trop tôt pour crier victoire, mais on peut être optimiste. De plus, suite à la décision française, l’Union européenne a interdit trois molécules néonicotinoïdes, une province des Philippines a calqué sa réglementation sur la nôtre, et le Canada envisage sérieusement une interdiction. De quoi contester les arguments sur les distorsions de concurrence : la France se doit d’être un leader de la sortie des pesticides, et le mouvement doit être planétaire !

Prendre des décisions fortes

L’inscription dans la loi est un signal fort et efficace, un cap qui indique clairement au monde agricole et aux industriels la direction à suivre. Le fait que l’amendement de Delphine Batho sur le glyphosate ait été transmis aux lobby avant même sa publication sur le site de l’Assemblée nationale prouve l’inquiétude des industriels, et donc, l’efficacité d’une interdiction formelle !

Le départ de Nicolas Hulot du gouvernement, qui a mis en cause l’influence directe des lobbys, doit nous pousser à agir, à prendre des décisions fortes. Le nouveau renoncement du gouvernement prouve qu’il n’a pas tiré les conclusions de la démission de son ministre.

Il est plus que probable que la loi Egalim ne contiendra pas l’interdiction du glyphosate. C’est une opportunité manquée et une déception immense. Car derrière le glyphosate, herbicide le plus utilisé au monde, c’est tout un système agro-industriel qui continue de mettre en danger agriculteurs, consommateurs et l’ensemble de la planète. Mais je suis convaincu que nous n’en resterons pas là. Élus motivés, société civile organisée, citoyens mobilisés, ensemble nous pouvons faire bouger les choses. En ce sens, le « mouvement des coquelicots » dont j’ai accepté d’être l’un des cent premiers signataires est une très heureuse initiative, porteuse d’espoir pour l’avenir.

Joël Labbé, sénateur du Morbihan

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