Transition

Face à l’urgence climatique, des régions mobilisent leur communauté scientifique pour mieux « impliquer les élus »

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Un groupe d’experts régional pour suivre l’évolution du climat : c’est ce qu’a mis en place la région Nouvelle-Aquitaine. Ces scientifiques doivent évaluer et documenter les conséquences régionales du réchauffement, sur le littoral, les vignes, les ressources en eau ou l’augmentation des températures en villes. Aux élus et citoyens de s’emparer ensuite de leur rapport pour faire avancer les politiques locales. Face à l’inertie gouvernementale, le salut viendra-t-il des élus de terrain ?

Le rapport offre un diagnostic clair et implacable. Et pour une fois, il n’a pas été remisé au placard. Plus de 240 scientifiques et experts ont planché durant deux ans sur les changements climatiques en Nouvelle-Aquitaine [1]. « Cette accroche locale permet d’impliquer les gens, notamment les élus », confie un chercheur qui a participé à la rédaction. « C’est plus accessible qu’un rapport du Giec [2], car plus proche des préoccupations locales. »

Dans les villes et villages de Nouvelle-Aquitaine, les conséquences du changement climatique sont multiples. Le littoral long de 720 kilomètres est menacé par l’érosion et la submersion, lié à la montée des océans. Les habitants redoutent la violence d’événements extrêmes similaires à la tempête Xynthia de 2010, qui a tué 53 personnes et provoqué plus d’un milliard d’euros de dégâts. L’ouragan Klaus qui a frappé les Landes il y a dix ans reste également dans les mémoires comme un désastre absolu pour la filière bois. Les viticulteurs du bordelais s’alarment des conséquences économiques de l’augmentation des taux d’alcool dans les vins, à cause d’un ensoleillement excessif. Partout, des conflits de l’eau menacent, alors que l’étendue des sécheresses agricoles s’est accrue en Nouvelle-Aquitaine. En Adour Garonne, le déficit actuel d’eau pourrait être multiplié par cinq d’ici 2050, pour dépasser un milliard de mètres cube !

« Tout le monde constate l’immense travail à mener dans la réorganisation des villes »

« Ce rapport est un travail scientifique, avec des données chiffrées incontestables », souligne Françoise Coutant, vice-présidente (EELV) du conseil régional en charge du climat et de la transition énergétique. Un chapitre est consacré aux ilots de chaleur, phénomène d’élévation de température en milieu urbain, à cause de la prédominance du bitume et des bâtiments. Exemple : il y a quarante ans à Agen (34 000 habitants), le nombre de jours dans l’année à plus de 30°C ne dépassait pas la quinzaine. Leur nombre a depuis été multiplié par trois (45 jours) ! Le seuil de 35°C est régulièrement dépassé depuis 2003, et celui de 40°C commence à être atteint de plus en plus fréquemment. « Toutes tendances confondues, les élus soulèvent de plus en plus cette question, ce qui n’était pas encore le cas il y a deux ou trois ans », constate Françoise Coutant.

Les surfaces minéralisées des villes, qui absorbent la chaleur pendant la journée pour la redistribuer dans l’air environnant durant la nuit, contribuent largement à ce dépassement des seuils. Les relevés sur l’agglomération d’Agen montrent que les zones commerciales et industrielles, des surfaces artificialisées sans végétation, sont plus chaudes de 10°C par rapport aux zones irriguées ou aux parcs et jardins ! Le rapport dresse de multiples pistes en matière de végétalisation, comme maintenir une large ceinture verte et humide autour de la ville, à l’exemple de Bordeaux. Ce qui signifie freiner l’étalement urbain menaçant ces ceintures vertes, quand elles existent. « Tout le monde constate l’immense travail à mener dans la réorganisation des villes, souligne la vice-présidente écologiste. Ce rapport a provoqué un sursaut. Maintenant, il faut passer à l’action. »

« Les solutions peuvent venir des territoires »

Face à l’onde de choc internationale produite par les rapports du Giec, l’idée d’un « Giec aquitain » prend forme en 2011. Un premier rapport confié par la région au climatologue Hervé Le Treut est publié en 2013 [3]. Après la fusion administrative de l’Aquitaine, du Poitou-Charentes et du Limousin, qui conduit à la création d’une région de la taille de la Suisse, un nouveau rapport est commandé. 240 chercheurs de toutes disciplines sont mobilisés, contre 163 lors de la première étude.

Si son champs d’étude est territorial, le rapport montre néanmoins des tendances globales. Le climat de la Nouvelle-Aquitaine s’est réchauffé d’environ +1,4 °C entre 1959 et 2016, ce qui est proche du réchauffement moyen observé en France. « L’enjeu était de donner à la région un document scientifique robuste pour s’adapter au changement climatique et permettre la prise de décisions », précise Yohana Cabaret, chargée de mission à AcclimaTerra, le comité scientifique régional à l’initiative des deux rapports [4]. Le rapport formule aussi des recommandations, tant en terme d’adaptation au réchauffement, que d’atténuation, c’est à dire de baisse des gaz à effet de serre (GES). « Les solutions peuvent venir des territoires », insiste Yohana Cabaret.

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Tordre le cou à certaines idées reçues

De quelle manière les élus régionaux utilisent-ils ces outils dans les politiques publiques ? Chaque document de planification produit par la région, comme le schéma régional d’aménagement [5], se réfère au rapport. La question des transports est présentée comme une priorité, ce secteur étant le plus fortement émetteur de gaz à effet de serre (GES) dans la région (37 % des émissions) suivi par l’agriculture (27 %). Le rapport insiste sur l’importance de réduire significativement la part de l’automobile dans l’agglomération bordelaise, l’une des plus embouteillées de France. La voiture individuelle y est responsable d’un quart des émissions de GES !

Chiffres à l’appui, les scientifiques tordent le cou au discours de la ville de Bordeaux, selon lequel les « murs de camions » venant du sud de l’Europe paralyseraient le trafic dans l’agglomération. Les poids lourds représentent 6 % des véhicules sur la rocade, et un sur deux y circule en provenance ou à destination de Bordeaux. Faute d’alternative efficace en matière de mobilités douces, les deux tiers des trajets quotidiens sur la rocade sont le fait de personnes circulant au sein de la métropole...

Plutôt qu’un énième grand contournement routier, les chercheurs invitent à développer de nouvelles infrastructures de transport en commun à l’échelle de l’agglomération, mais aussi à un meilleur taux de remplissage des véhicules, en mettant par exemple en place des files réservées au covoiturage. Selon Françoise Coutant, « c’est tout l’intérêt du rapport : présenter des éléments factuels qui nous permettent de faire avancer les choses et de prioriser les financements ».

Sept provençaux sur dix régulièrement exposés aux particules fines

La démarche menée en Nouvelle-Aquitaine a aussi inspiré la région Sud [6] qui a soutenu, il y a quatre ans, la création d’un groupe d’experts sur le climat, le Grec-Sud. Le réseau rassemble 300 chercheurs qui synthétisent la connaissance scientifique régionale autour du littoral, de l’eau, de la forêt, de la montagne... « Il est de plus en plus demandé dans les appels d’offres de s’appuyer sur nos travaux », souligne le coordinateur du groupe, Philippe Rossello. C’est ce qu’a notamment indiqué le département du Var dans le cadre d’un projet européen visant à étudier la vulnérabilité de l’une de ses communes, le Pradet, au changement climatique.

Les métropoles tendent aussi à se rapprocher de ces experts afin de bénéficier de leurs conseils pour leur « plan climat-air-énergie métropolitain » (PCAEM) [7]. Si elles en sont encore au stade du diagnostic, difficile de savoir dans quelle mesure ce plan non contraignant sera respecté. Dans le cas de la métropole d’Aix-Marseille Provence, il s’agit de réduire les émissions de GES (12,5 tonnes par habitant et par an contre 8,4 en Paca), de consommer moins d’énergie – l’agglomération concentre la moitié des consommations régionales – et de réduire l’exposition aux oxydes d’azote et particules fines, auxquels sont régulièrement exposés sept provençaux sur dix ! [8]. « Les services techniques ont des idées pour améliorer la situation, par exemple en termes de densification des transports en commun, souligne Philippe Rossello. Mais ils se heurtent à des élus qui n’en font pas leur priorité, parfois pour des raisons de communication. On a pourtant les connaissances scientifiques locales, alors il ne faut plus freiner, il faut y aller ! »

« Ce qu’on souhaite engager, c’est la résilience des territoires, c’est à dire la capacité à survivre ou à vivre »

En Nouvelle-Aquitaine, des communautés de communes, agglos et syndicats mixtes aimeraient échanger avec les scientifiques d’AcclimaTerra [9]. Les 400 chercheurs associés au rapport se partagent des interventions en fonction des enjeux des territoires. Certains élus sont plus préoccupés par la disponibilité en eau, quand d’autres ont davantage le regard tourné vers l’érosion des côtes... « Le passage d’AcclimaTerra se fait parfois dans le cadre des plans climat-air-énergie territorial », souligne Yohana Cabaret. La sensibilisation se fait aussi auprès des étudiants et lycéens. Des campus se sont lancés dans la restitution d’un chapitre du rapport en 3 minutes, sur le modèle de « ma thèse en 180 secondes.

Un récent rapport sénatorial encourage les régions à mener des actions comparables. Outre la région Sud, la démarche essaime en Occitanie, où un rapport pourrait être publié en 2020, et en Auvergne-Rhône-Alpes avec un groupe de 200 chercheurs tournés vers la formation. « On manque de financements pour cette interface entre science et société », regrette Philippe Rossello, coordinateur du Grec-Sud. Il se réjouit toutefois de voir le sud de la France aussi bien couvert. « Les relations inter-régionales s’intensifient et un Grec Caraïbes est aussi en train de se mettre en place ! » « Il ne faut pas avoir peur des mots, résume Françoise Coutant. Ce qu’on souhaite engager, c’est la résilience des territoires, c’est à dire la capacité à survivre ou à vivre dans un contexte qui va changer de manière notable. »

Sophie Chapelle

Photo : Marche pour le climat à Lyon, le 24 mai 2019 / © Sophie Chapelle

- Cet article entre dans le cadre d’une collaboration avec un collectif de journalistes et d’investigation sur l’écologie et le climat (Jiec.fr) rassemblant Basta !, Politis, Mediapart, Reporterre et la revue Projet. Nous publions simultanément aujourd’hui, sur nos sites respectifs, des reportages et entretiens sur les scientifiques qui passent à l’action.

Notes

[1AcclimaTerra, Le Treut, H. (dir), Anticiper les changements climatiques en Nouvelle-Aquitaine. Pour agir dans les territoires, Éditions Région Nouvelle-Aquitaine, 2018, 488 pages. Télécharger la version longue ici et la synthèse là.

[2Le Giec, groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, publie un rapport d’évaluation tous les quatre à six ans (1990, 1995, 2001, 2007, 2014 et 2018). Chaque rapport d’évaluation est composé de 4 documents : un rapport de synthèse et un rapport pour chacun des trois groupes de travail. Le groupe de travail I se charge des éléments scientifiques de l’évolution du climat, le groupe de travail II, des conséquences, de l’adaptation et de la vulnérabilité, et le groupe de travail III, de l’atténuation du changement climatique.

[3Le Treut, H., Les impacts du changement climatique en Aquitaine : un état des lieux scientifique, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux : LGPA-Editions, 2013, 365 p. (Dynamiques environnementales, HS 2013). Télécharger les documents ici et .

[4Le comité pluridisciplinaire d’AcclimaTerra couvre les domaines suivants : agriculture, biodiversité, climatologie, économie, histoire, droit de l’environnement, santé environnementale, énergie, territoires, qualité de milieux naturels, littoral, pêche et conchyliculture, massifs montagneux, disponibilité de l’eau, forêt, sociologie.

[5Appelé SRADDET : schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires. Il est devenu une obligation légale pour les régions depuis le 7 août 2015.

[6La région Sud est la nouvelle appellation de la région Provence Alpes Côte d’Azur.

[7Le plan climat-air-énergie métropolitain (PCAEM) ou territorial (PCAET) est devenu obligatoire pour les intercommunalités de plus de 20 000 habitants depuis le 1er janvier 2019.

[871% de la population est concernée par au moins un dépassement des teneurs en NOx ou en PM10. Voir le diagnostic Air climat énergie du PCAEM de la métropole Aix-Marseille Provence.

[9Suite à l’appel à manifestation d’intérêt lancé en mars 2019 par AcclimaTerra, 19 territoires se sont manifestés. Entre octobre et décembre 2018, les villes d’Angoulême, Limoges, Poitiers, Bordeaux, Hendaye, Biarritz, Agen, Mont-de-Marsan, Saintes, Pau, Niort, Tulle, Guéret et Périgueux ont accueilli des conférences à ce sujet.

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