Face à la récession mondiale

G20 : quelques avancées, au prix de 50 millions de chômeurs de plus dans le monde

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Les syndicats du monde entier, dont des délégués étaient présents à Londres, ont accueilli plutôt favorablement les quelques mesures annoncées par le G20. Mais ils regrettent une prise de conscience très tardive, qui se fait au prix de 50 millions de chômeurs de plus dans le monde et d’une récession loin d’être endiguée. Reste à surveiller si les discours des vingt chefs d’État se traduiront bien en actes, et comment.

« La situation a maintenant empiré, et ce de manière dramatique. Des chutes vertigineuses du PIB ont été enregistrées au dernier trimestre de 2008. En taux annuel, le PIB s’est contracté de 6 % dans les économies du G7, l’Union européenne et l’ensemble des pays de l’OCDE. Ces chiffres sont les plus catastrophiques jamais enregistrés par l’OCDE. (…) Dorénavant il semble probable que le « scénario catastrophe » de l’OIT prévoyant une augmentation de 50 millions de chômeurs dans le monde en 2009 s’avérera bien optimiste. » Cette analyse n’est pas formulée pas un obscur économiste catastrophiste. C’est le constat que dressent ensemble les plus grands syndicats des pays industrialisés et des économies « émergentes » de la CGT française à l’AFL-CIO nord-américaine, de la CUT brésilienne aux puissants syndicats sud-coréens. Soit près de 170 millions de salariés syndiqués dans le monde. Ce constat tranche avec le climat de rayonnante satisfaction affichée par les participants au G20.

Cette « déclaration de Londres » émane de la Confédération syndicale internationale (CSI), de la Commission syndicale consultative auprès de l’OCDE (Tuac) et de Global Unions qui regroupe au niveau international des syndicats par métiers (bâtiment, métallurgie, alimentation, hôtellerie, services publics…). Elle a été élaborée par les « économistes en chef » des syndicats européens auxquels se sont associés – G20 oblige - la CUT brésilienne (Centrale unique des travailleurs), la Cosatu Sud-africaine (Congrès des syndicats sud-africains) et des syndicats indiens.

1,4 milliards de pauvres en 2010 ?

Cette participation des syndicats « du Sud » a donné une dimension internationale inattendue au texte. S’il s’inquiète des lourdes conséquences sociales dans les pays du Nord, les autres continents ne sont pas oubliés : « Plus de 200 millions de travailleurs pourraient tomber dans la plus grande misère, et ce principalement dans les pays en développement et émergents, où les systèmes de protection sociale n’existent pas. Le nombre de travailleurs pauvres – gagnant moins de 2 dollars par jour pour chaque membre d’un même ménage – pourrait ainsi s’élever à 1,4 milliard », insistent les grandes confédérations. «  Les Objectifs de développement du millénaire, qui définissent des minima à atteindre pour s’attaquer aux racines de la pauvreté au niveau mondial, sont menacés par la crise économique. Dix ans de progrès en matière de réduction de la pauvreté ont été balayés en quelques mois. »

Face à ce déprimant état des lieux, la déclaration de Londres détaille cinq grandes propositions : un « plan de relance coordonné au niveau international », une réglementation sous contrôle public du système financier, la réforme des institutions internationales, la transition vers une économie plus respectueuse de l’environnement et l’extension des conventions collectives pour éviter la baisse des salaires. Sur le premier point, un plan de relance à hauteur de 2% du PIB mondial, les syndicats semblent avoir été en partie entendus par les vingt chefs d’État. 1 000 milliards de dollars vont être débloqués, dont la moitié gérée par le FMI. Reste à savoir à quoi cette manne servira. « L’heure est à l’investissement dans les personnes – dans leur éducation et leur santé, dans les soins aux plus jeunes et aux plus âgés », demandent les syndicats. Pour eux, ce super plan de relance doit financer des investissements publics - « l’éducation et la formation pour soutenir le transfert des salariés vers les secteurs en manque de main d’œuvre » - et la protection sociale des plus vulnérables. La CSI et la TUAC estiment les besoins supplémentaires dans le secteur de la santé à 4,2 millions d’emplois dans le monde, et à 18 millions de nouveaux enseignants pour atteindre les objectifs fixés par l’Onu en matière d’éducation. Et pas question d’imposer des contraintes, du type plan d’ajustement structurel et privatisation des services publics, aux pays en développement qui bénéficieront de ces investissements.

Carte blanche au FMI ?

« Nous redoutions une carte blanche au FMI « ancienne version ». En Hongrie ou en Ukraine c’est en grande partie le FMI « ancienne version » qui est intervenu avec coupe sur les salaires et la protection sociale à la clé », explique Pierre Habbard, conseiller de la TUAC. La réunion entre les syndicats et Dominique Strauss-Kahn, directeur du FMI, a levé le malaise. Celui-ci leur a assuré qu’à part un minimum de discipline budgétaire, aucune condition ne sera imposée aux pays du Sud exténués par trois décennies de néo-libéralisme. La mise en œuvre concrète du plan sera suivie avec attention par les syndicats. « Dans l’absolu, c’est très positif, mais c’est au prix de 50 millions de chômeurs dans le monde qu’on obtient un nouveau ton dans les communiqués. Des mesures que syndicats et ONG attendaient depuis dix ans. Il faut une récession pour qu’enfin certains gouvernements se bougent », commente Pierre Habbard. « Nous aurions aimé une accélération du processus de réformes du FMI, de la Banque mondiale et de l’OMC (Organisation mondiale du commerce), ce qui n’est pas le cas. »

Évolution notable, le document syndical insiste également sur un indispensable volet « économie verte », « pour faciliter le passage de l’économie mondiale à une croissance à faible émission de carbone ». Côté G20, cette préoccupation est quasiment absente et renvoyée au Sommet de Copenhague sur le climat à la fin de l’année.

Sur l’autre point important, la réglementation financière, l’accueil est aussi positif mais plus mesuré. Les syndicats demandent la nationalisation des banques insolvables, que « la finance de l’ombre » - les fonds privés spéculatifs (« hedge funds ») – soit étouffée, la suppression des paradis fiscaux et une taxation internationale des transactions financières. « Il faut admettre qu’il y a des améliorations », constate diplomatiquement Pierre Habbard. « Le G20 tient un nouveau langage sur les paradis fiscaux et une reconnaissance que les fonds spéculatifs ne respectent pas les règles. On commence à passer de la dénonciation de pratiques bancaires opaques qui pillent les ressources financières des États à des démarches de sanctions ». La liste des paradis fiscaux dressée par le G20 fait cependant sourire le conseiller de la Tuac : « Certains paradis fiscaux internes comme l’État du Delaware aux États-Unis ou La City de Londres n’apparaissent pas. On ne fera pas croire que c’est le Costa Rica ou le Guatemala (qui figurent sur la liste noire et grise) qui menace le système financier international. C’est assez comique. »

Opération cosmétique ?

Autre interrogation : que va-t-il advenir du Forum de stabilité financière (FSF), censé promouvoir la stabilité financière internationale, qui a fait la preuve de sa totale inefficacité et incompétence ? Pour Pierre Habbard, le FSF est une « blague », un « système complètement fermé » : « Ses membres n’ont aucune notion du monde réel et du dialogue autre qu’entre banquiers. » Son remplacement par un Conseil sur la stabilité financière plus institutionnel est donc une « bonne nouvelle » pour les organisations syndicales. Est-ce un premier pas vers une Organisation mondiale de la finance, liée à l’Onu et ouverte à d’autres acteurs que les financiers, comme le souhaitent l’Allemagne et la France ? Les puissants lobbys bancaires n’en voudront sans doute pas.

Les réactions des confédérations représentant les syndicats du monde entier est finalement beaucoup plus nuancé que celles des ONG de solidarité internationale. « Le G 20 n’apporte aucune proposition pour créer de nouveaux instruments au service d’une autre mondialisation écologique et solidaire, tels que les taxes globales écologiques et sur les transactions financières. Le G 20 est muet sur la reconnaissance et la promotion de biens publics mondiaux tels que la santé, l’eau, l’éducation et le savoir, indispensables pour reconstruire la mondialisation sur de nouvelles bases », commentent de leur côté les associations françaises, dont plusieurs syndicats, signataires de l’appel « Nous ne paierons pas leur crise » (Attac, Amis de la terre, Confédération paysanne, Crid, FSU, Sud…). « L’opération cosmétique londonienne tente au contraire de redonner un peu de lustre à un système fondamentalement injuste et durablement discrédité », assène leur communiqué commun. Une différence de démarche plus que d’analyse. Il sera intéressant d’observer les réactions, dans les mois à venir, de salariés, chômeurs et citoyens face à la dégradation du climat social. En France, rendez-vous le 1er mai.

Ivan du Roy

Pour télécharger la déclaration de Londres :

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