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Mouvements sociaux

Fiche de paie à zéro euro, retenues sur salaire : comment tenir dans la durée quand on est gréviste ?

par , Thomas Clerget

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Se mettre en grève constitue un risque et un coût souvent lourds pour les salariés. Retenues sur salaires, fiche de paie parfois à zéro, jours de repos comptés comme jour de grève : les directions ne manquent pas de moyens de pression pour faire plier les grévistes. La solidarité des syndicats et des citoyens est devenue primordiale pour tenir dans la durée et tenter d’obtenir gain de cause. Basta ! est allé à la rencontre de cheminots, d’employés de l’hôtellerie, de postiers, d’électriciens, de salariés de la Cour national du droit d’asile qui racontent leur grève, ce qu’elle leur coûte, mais également ce qu’elle leur a apporté.

A chaque grève, l’argument de son coût économique pour l’entreprise concernée, voire pour le pays tout entier, est ressassé par les directions ou les économistes néolibéraux. Ainsi, la grève des cheminots coûterait 20 millions d’euros par jour, selon son PDG Guillaume Pépy, et même « 2 à 4 milliards d’euros à la France » selon des « économistes » – sans plus de précisions [1]. Autant d’estimations nébuleuses, impossibles à vérifier.

Se mettre en grève représente un risque surtout pour les salariés. Son coût immédiat, concret, est parfois lourd quand, en fin de mois, sa fiche de paie affiche un « net à payer » de 0,00 euros (voir ci-dessous). En plus de son coût financier, faire grève peut bien sûr avoir des conséquences sur la vie de famille, et l’évolution de sa carrière au sein de l’entreprise. Pour les grévistes, amputés de tout ou partie de leurs salaires, l’appui de la logistique syndicale et la solidarité des citoyens deviennent primordiaux pour « tenir » dans la durée et obtenir gain de cause. Basta ! a été à la rencontre de cheminots, d’employés de l’hôtellerie, de postiers ou d’électriciens pour qu’ils racontent leur grève, ce que cela leur a coûté, mais aussi tout ce que cela leur a apporté.

A la Cour nationale du droit d’asile, une guerre d’usure financière

Dans la récente grève de 28 jours à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), de mi-février à mi-mars, les contraintes financières ont largement pesé sur l’issue du mouvement. La grève a pris la forme d’une guerre d’usure, la cour et le gouvernement refusant catégoriquement d’accéder aux revendications des grévistes. Ces derniers étaient – et sont toujours – excédés par la nouvelle dégradation du fonctionnement de leur juridiction, conséquence de la loi Collomb sur le droit d’asile. « On est tellement impliqués dans notre travail qu’on a voulu faire grève, insistait Leïla* durant le mouvement, raconté par Basta ! dans un article précédent. Et tant pis si on y laisse beaucoup d’argent. »

Dans la fonction publique, le montant des retenues sur salaire visant les grévistes est calculé selon des conditions plus dures que dans le privé [2]. Dans l’administration centrale, les journées de grève sont indivisibles : tout débrayage, même de quelques minutes, implique la retenue d’une journée complète de salaire, comptabilisée 1/30ème de la rémunération mensuelle, y compris pour des mois de 31 jours. Pour les mouvements continus, deux jours de salaire sont également retenus pour les week-end ou journées de repos compris entre deux jours de grève. Dans le secteur privé, le mode de calcul des retenues est différent : elles doivent être strictement proportionnelles à l’arrêt de travail : un débrayage d’une heure doit donner lieu à une retenue d’une heure, pas plus.

« La direction a décidé de nous enlever le maximum de salaire dès le mois suivant »

Un salarié de la CNDA qui aurait fait grève du début jusqu’à la fin du mouvement aurait donc perdu 28/30ème de sa paie, primes et indemnités comprises. Dans les faits, peu de salariés débraient tous les jours : la tendance au « roulement » est fréquente dans les grèves, afin d’alléger autant que possible la charge qui pèse sur chacun : « J’ai fait quatorze journées de grève », indique ainsi Yasmina*, une rapporteure à la CNDA, très déterminée à batailler pour de meilleures conditions de travail et contre l’actuel projet de loi sur l’asile.

Les directions ont la possibilité d’étaler dans le temps les retenues sur salaire. Ce qui n’est pas une obligation, et résulte souvent d’un accord de sortie de grève négocié. A la CNDA, « pour faire pression, la direction a décidé de nous enlever le maximum de salaire dès le mois suivant, précise Yasmina. J’ai dû anticiper : arrêter de sortir, faire 20 euros de courses par semaine. Je me suis débrouillée comme ça. » La grève devrait lui coûter un peu moins de la moitié d’un salaire mensuel, qui est de 1785 euros par mois. Dans la fonction publique – mais pas dans le secteur privé –, sur un mois donné, le montant de salaire qui peut être prélevé est plafonné. Dans le cas de Yasmina, sur la retenue totale qui doit lui être appliquée, 400 euros ont été retirés fin mars, lui laissant environ 1380 euros de paie. Le reste lui a été retiré fin avril. Dans le secteur privé, les employeurs peuvent retenir l’ensemble du salaire d’un coup, et faire tomber les feuilles de paie à zéro. Un moyen de pression supplémentaire, qui peut être utilisé dans le rapport de force vis-à-vis des grévistes.

Caisses de grève à la SNCF : « Un soutien moral très important »

Le « coût » d’une grève est plus ou moins lourd selon les situations personnelles. « Pour moi, ça va : je n’ai pas d’enfant, et ma compagne a un salaire, explique Yannick*, un salarié gréviste de la SNCF. Pour ceux qui ont des enfants, un crédit, c’est plus compliqué. Ils essaient de faire grève les jours les plus stratégiques, comme les week-end. » A la SNCF aussi, la direction tente d’affaiblir le mouvement en jouant sur les modalités de décompte des jours de grève : elle ne souhaite pas payer les jours de repos situés entre deux séquences de la grève dite « perlée ». Une « entrave au droit de grève » selon la CFDT, qui a annoncé sa décision de porter plainte. La question n’est pas tranchée.

En attendant, avec dix journées de grève depuis le 3 avril, les cheminots prennent leurs dispositions. « Selon les niveaux de salaire, la grève nous coûte chacun entre 70 et 150 euros par jour, indique Ben*, un conducteur de trains. Pour tenir le coup, je me suis fait payer des jours accumulés sur mon compte épargne-temps. Je peux aussi compter sur un soutien familial. » « En moyenne, je perds entre 80 et 90 euros par jour de grève, explique de son côté Anne*, une contrôleuse. Mais je vis seule, donc je peux me débrouiller. »

« Jusqu’à fin juin, la grève va me coûter, au total, 4500 euros »

Le coût de la grève n’en reste pas moins substantiel : « Jusqu’à fin juin, la grève va me coûter, au total, 4500 euros », a calculé le conducteur. Pour l’instant le choix de la grève intermittente, dont l’efficacité est questionnée par certains grévistes, dont le syndicat Sud-rail, permet en tous cas de tenir sur la durée. Cette endurance a fait défaut aux rapporteurs et secrétaires d’audience grévistes de la Cour nationale du droit d’asile : « Nous étions épuisés moralement et financièrement », admet Eva, une représentante du personnel de Force ouvrière. Ils ont finalement accepté de signer un accord de sortie de grève très peu satisfaisant, car ne reprenant aucune de leurs revendications principales.

Comment éviter le risque d’asphyxie financière ? A la SNCF comme à la CNDA, les salariés ont recours à des caisses de grève, notamment via des plateforme de financement participatif. A la Cour nationale du droit d’asile, la cagnotte a permis de récolter plus de 16 000 euros, qui ont servi à financer deux journées de salaire pour chaque gréviste. A la SNCF, il existe de multiples caisses de grève, dont la principale, lancée par des intellectuels soutenant le mouvement, approche le million d’euros. « Étant donné le nombre de grévistes, ça reste assez symbolique d’un point de vue financier, concède Ben, le conducteur de trains. Ça ne remplira pas le porte-monnaie. Mais c’est un soutien moral très important pour nous. »

Holiday Inn : tenir 111 jours de grève et obtenir gain de cause

Le 8 février, les 40 salariés chargés du nettoyage des chambres l’hôtel Holiday Inn de la Porte de Clichy à Paris, ont signé un accord de fin de conflit avec la direction. Après 111 jours de grève, ils ont obtenu gain de cause sur la quasi-totalité de leurs revendications : réintégration des deux salariées mutées abusivement, paiement des salariés à l’heure et non à la chambre, temps de travail de 30 heures par semaines minimum, respect de la règle de deux jours consécutifs de repos hebdomadaire, et versement d’un panier repas (lire notre article).

« Tout au long de la lutte, nous avons été soutenus par la population locale, avec des rassemblements de solidarité, et un soutien sans failles des deux syndicats – CNT SO et CGT hôtellerie », explique Etienne Deschamps du syndicat CNT SO [3]. Des militants se rendent presque tous les jours sur le piquet de grève, malgré l’hiver. Tous les midis, un repas chaud est amené sur place. Cette solidarité est cruciale pour les grévistes. Tenir un piquet de grève sept jours sur sept pendant plusieurs mois, est loi d’être reposant. « Quand vous arrivez à 80 jours de grève et qu’il n’y a toujours rien, c’est rude. En plus, à certains moment, le froid était redoutable. » Le temps qu’exige une grève est largement supérieur au temps de travail habituel. Parmi les grévistes, deux jeunes mamans connaissent des difficultés d’organisation familiale. « La solidité du collectif de grévistes est primordiale, reprend Etienne Deschamps. Elle permet de tourner, et de laisser un peu de temps à ceux et celles qui en ont besoin. »

144 euros par mois en plus pour tous grâce à la grève

Autre point crucial pour tenir dans la durée : la caisse de grève. Alimentée par une cagnotte mise en ligne par les syndicats, elle est également abondée par la vente de cartes postales. Ainsi, 1000 euros ont pu être versés, chaque mois, à chacun des grévistes qui n’ont pas reçu de salaire pendant quatre mois. Des actions de solidarité menées en France et à l’étranger permettent de médiatiser la lutte et d’écorner l’image du groupe InterContinental Hotels Group, qui détient la marque Holiday Inn. « En 2017, l’hôtel a notifié une perte de 400 000 euros sur les trois mois de grève. En janvier, 100 000 euros supplémentaires. Quand la grève commence à peser sur l’activité économique, cela participe au rapport de force », pointe Etienne Deschamps.

Les salariés ont montré qu’ils pouvaient tenir et gagner un combat qui profite à tous, y compris les non-grévistes : tous les employés bénéficieront de la prime panier de 144 euros par mois. L’entreprise sous-traitante en cause aura probablement des comptes à rendre à ses employés dans d’autres hôtels. « Nous avons une équipe extrêmement soudée, qui n’a pas eu peur de s’exprimer, alors que prendre la parole en public quand on n’en a pas l’habitude, c’est difficile. Les salariées grévistes ont relevé ce défi. Ce sont vraiment eux qui ont assuré la conduite de la grève, en étant attentifs à conserver les prises de décisions », conclut Etienne Deschamps. De nouvelles adhésions syndicales ont été enregistrées suite à cette grève.

La Poste : « Quand on part en grève dure, il faut compter sur ses propres forces »

Le 18 avril dernier, les facteurs rennais ont fêté leur 100ème jour de grève ! Un barbecue est alors organisé devant un bureau de poste du centre-ville. « C’est l’occasion de discuter avec les usagers, souvent très solidaires, et de remplir la caisse de grève », explique Stéphane Gefflot, secrétaire départemental de Sud PTT. Le 9 janvier dernier, le bureau de poste de Rennes Crimée, situé au sud de la ville, entame un débrayage pour protester contre une « réorganisation », qui annonce une modification radicale de leurs conditions de travail.

Bulletin de paie d’un salarié de La Poste à Rennes, en grève, en avril 2018

Assez vite, les facteurs de Crimée sont rejoints par des collègues d’autres bureaux du département. Pour tenir 100 jours, les grévistes ont pu compter sur une solide caisse de grève, abondée par les syndicats et les usagers. Vente de gâteaux, concerts de soutien, collecte lors des manifestations : à chaque fois des centaines voire des milliers d’euros sont récoltés. « Quand on part en grève dure, il faut compter sur ses propres forces », insiste Arnaud, porte parole du collectif des facteurs en lutte, réunissant syndiqués et non syndiqués. Grâce à ces collectes, les grévistes reçoivent chaque mois l’équivalent de 50 % à 70 % de leur paies, soit entre 650 et 910 euros. Les Étrennes, versés en janvier, et la prime d’intéressement de 400 euros perçue en avril ont permis de limiter un peu les pertes de revenus. Sans oublier l’organisation de repas solidaires, la livraison de fruits et légumes sur les piquets de grève et l’appui des syndicats locaux, logistique ou financiers – pour les frais d’avocats des grévistes assignés au tribunal par la direction.

« Pour casser la grève, la Poste a débauché des cadres locaux, puis régionaux qui ont assuré les tournées de facteurs. On a même intercepté un mail qui appelait les cadres de la région de Lille à venir distribuer du courrier à Rennes », s’indigne Stéphane Gefflot. Les grévistes assurent que les chèques de soutien continuent d’affluer et qu’ils ont de quoi tenir. Beaucoup d’entre eux ont découvert la force, insoupçonnée, du collectif. « On passe toutes nos journées ensemble, on apprend à se connaître, on peut parler de nos métiers, on découvre nos points communs et nos différences dans la façon d’être facteur, c’est vraiment intéressant. »

Comment faire grève quand on est soignant à l’hôpital ?

Pour le personnel soignant de l’hôpital public, il n’est pas facile de faire grève. Infirmiers ou médecins peuvent être assignés, c’est à dire obligés de prendre leur service afin d’assurer la sécurité des patients. Pour signaler leur mouvement, parfois longs de plusieurs mois comme en 2016 au service des urgence du CHU de Rennes, les soignants portent des badges « Je suis en grève mais je soigne ». Ces dernières années, les assignations se sont renforcées. « Elles ont clairement été systématisées » sans forcément être motivée juridiquement, remarque Yves Morice, représentant Sud santé sociaux au CHU de Rennes. Les problèmes de sous effectifs sont réels et chroniques, mais selon le syndicaliste, ce n’est pas la seule raison des assignations : « Il s’agit aussi d’annihiler l’impact sur les recettes financières de l’hôpital, puisque la grève peut obliger à déprogrammer des opérations non vitales et perturber les programmes opératoires ou la disponibilité des lits dans les semaines après. »

Les soignants tentent de contourner cette contrainte : « Puisque nous sommes systématiquement assignés, nous pouvons être 100% grévistes, puisque personne ne perdra de salaire ! Nous poussons à ce que les personnels en repos participent aux actions et manifestations. Mais il y a clairement une chape de fatalisme qui s’est abattue sur nos collègues au fil des ans ». Ce découragement se conjugue avec la particularité des personnels soignants, très sensibles au discours culpabilisant leur demandant de prendre en charge les patients, quelles que soient les conditions dans lesquelles ils le font. C’est sur cette base que beaucoup acceptent systématiquement d’effectuer des heures supplémentaires ou reportent constamment leurs journées de récupération...

A EDF, bloquer une centrale nucléaire pendant un mois

Comment faire grève quand on travaille dans une centrale nucléaire ? Comme pour les hôpitaux, la question est délicate. Mi-novembre, des agents d’EDF, emmenés par la CGT, y ont répondu à leur manière. Ils ont installé un piquet de grève devant un « poste source » en Normandie : un point stratégique qui assure l’alimentation électrique de plusieurs communes et entreprises.

« Le courant a été coupé de manière ciblée dans des entreprises qui pratiquent des licenciements économiques, réalisent des profits colossaux sur le dos des salariés, ou dans lesquelles les salariés n’arrivent pas à entamer de négociations salariales, détaille Sylvain Chevalier, délégué CGT de la centrale nucléaire de Paluel. Le groupe pharmaceutique Sanofi a ainsi dû stopper deux lignes de production. A l’inverse, les agents ont fait basculer des centaines d’usagers en heures creuses, quand l’électricité est facturée moins cher. Mener ce genre d’action n’est cependant pas aisé. Les agents qui coupent le courant prennent le risque d’une sanction disciplinaire, voire d’un licenciement.

« Ce qui marche bien, ce sont les grèves pendant les arrêts de tranche des centrales, constate Bruno Bernard, délégué syndical Sud Énergie à la centrale nucléaire de Penly. Le réacteur étant à l’arrêt, les contraintes de sécurité sont moindres. En s’organisant bien, les divers corps de métiers - mécanos, chimistes, opérateurs de conduite - font grève chacun leur tour, pendant quelques jours. Ce n’est pas trop lourd en terme de perte de salaire, mais cela permet de bloquer la centrale pendant un mois. Nous l’avons fait en 2009 [contre la réforme allongeant l’âge de départ en retraites, ndlr], cela a tenu plusieurs semaines. Ceux qui ne sont pas directement sur la machine – dans les bureaux par exemple – continuent de bosser et reversent une partie de leur salaire à la caisse de grève. On partage collectivement les salaires en fait. Ça permet de tenir dans la durée. » Face à des géants comme qu’EDF, ce n’est pas facile. « Notre problème, c’est que les très grosses boites ont les moyens de perdre beaucoup d’argent pour en gagner plus après », soupire Sylvain Chevalier.

Thomas Clerget et Nolwenn Weiler

*Le prénom a été modifié.

Photos : Rassemblement de cheminots à Paris le 9 avril, manifestation du 1er mai / © Serge d’Ignazio

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