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Economie locale

Face aux délocalisations, éleveurs et artisans s’organisent pour faire renaître la filière de la laine en France

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La filière textile française est-elle irrémédiablement amenée à disparaitre ? Le sursaut pourrait venir du secteur de la laine, une matière première renouvelable mais totalement dévalorisée, au point que la toison des moutons soit considérée comme un déchet ! Des Cévennes aux Alpes-Maritimes, de plus en plus d’éleveurs réapprennent à trier la laine et à la valoriser sous formes de pelotes, de vêtements ou de tapis, avec l’aide d’entreprises artisanales qui ont résisté aux délocalisations. Reportage.

Ils sont installés dans le Gard, l’Hérault, la Lozère, l’Aveyron et l’Ardèche. Une vingtaine d’éleveurs de brebis raïole, une race menacée de disparition, relancent depuis deux ans une activité lainière locale. « On nous avait dit que nous avions une laine de brebis assez commune, mais au fur et à mesure des essais, elle s’est révélée très intéressante pour la literie, le feutre, le fil, le tissage... », se réjouit Rémi Leenhardt, de la Confédération paysanne du Gard. Le projet « Raïolaine » a débuté au printemps 2015 avec l’organisation de chantiers de tonte et de tri collectifs. L’enjeu : réapprendre à prendre soin de la laine et à trier les différentes qualités.

Partout en France, les initiatives individuelles ou collectives se développent pour revaloriser la laine, matière première renouvelable. « De plus en plus de gens s’interrogent sur le gaspillage, les longs trajets, les limites de la société industrialisée, la fabrication des produits, l’utilisation des ressources naturelles, souligne Marie-Thérèse Chaupin, de l’association Atelier-Laines d’Europe, qui regroupe environ 250 acteurs de la filière [1]. Il y a une aspiration à un développement plus local. La demande des consommateurs a largement devancé la prise de conscience des éleveurs. »

La concurrence des textiles synthétiques

Le déclic pour les éleveurs ? La vente de la laine aux négociants ne rembourse même plus le coût de la tonte : un euro en moyenne par brebis ! La laine a pourtant longtemps constitué le revenu principal des éleveurs. Dès l’Age du bronze (3000 à 1000 ans avant notre ère), des brebis présentant des poils à croissance continue sont sélectionnées, notamment pour se vêtir [2]. La laine va tenir une place prépondérante dans les usages, jusque dans la première moitié du 20ème siècle. 

Dans les années après-guerre, des fibres synthétiques comme le nylon connaissent un développement fulgurant : elles représentent aujourd’hui plus de 60 % du marché du textile. « La laine a une image un peu vieille quand le synthétique est présenté comme facile à laver, sans repassage, relève Marie-Thérèse Chaupin. Les éleveurs de moutons n’avaient pas les moyens publicitaires des fabricants de synthétiques pour contrer ça. Ils ont rapidement adopté eux aussi la "polaire" et les matelas de mousse ! » La réaction d’éleveurs de l’hémisphère Sud, avec la création du label Woolmark, ne suffit pas à contrer l’effondrement de l’utilisation de la laine [3]. Aujourd’hui, elle représente moins de 2 % des fibres textiles utilisées au niveau mondial !

Délocalisations et exportations

Autre problème : seule 10 % de la laine française est transformée sur le territoire national. Les 90 % restants sont exportés, principalement dans les pays asiatiques, avant de revenir en France ou dans les pays voisins... « La plus grande partie des laines utilisées dans les vêtements est produite en Australie ou en Nouvelle-Zélande, lavée et transformée en fil en Chine, et parfois tissée ou tricotée en Europe dans les rares usines qui ont résisté », illustre Marie-Thérèse Chaupin. Résultat, il reste peu d’outils de transformation de la laine, en France. Jusqu’à la Seconde guerre mondiale, cette laine était essentiellement travaillée par des petites entreprises – filatures, ateliers de fabrication de matelas, de tissage, de lavage, sur tous les cours d’eau. Seules celles qui ont su se renouveler ont continué leur activité.

C’est le cas de la filature Terrade de Felletin dans la Creuse, qui existe depuis 1910. Elle est l’une des dernières à transformer artisanalement, en France, la toison en fils. Comment a-t-elle réussi à se maintenir face à la production de masse et aux délocalisations ? « Nous sommes une petite structure, avec six salariés, souligne Thierry Terrade. Nous avons la possibilité de transformer des petits lots : on peut fabriquer des fils de différentes grosseurs et matières, à partir de 30 kilos de laine lavée. Nous avons également un atelier de teinture. » Le maillon faible de la filière est actuellement le lavage de la laine, trait d’union entre le monde agricole et le monde de l’industrie qui transforme la matière première, explique Marie-Thérèse Chaupin. « Si ce maillon du lavage disparaît, la filière entière s’écroulera. ».

Qualité et circuits courts

Soucieux de dynamiser l’économie locale, le groupe d’éleveurs Raïolaine sollicite les entreprises artisanales les plus proches. Une fois la tonte effectuée, les éleveurs se tournent vers Laurent Laine, une unité de lavage située en Haute-Loire qui assure également la transformation en couettes, oreillers et nappes cardées. Sur le même pôle, un atelier d’insertion se charge de transformer la laine en feutre. Une autre partie de la laine lavée est acheminée dans le Tarn pour être filée, tissée ou tricotée [4].

En Ardèche, la coopérative Ardelaine, créée en 1982, a même réussi le pari de combiner quatorze métiers en son sein, de la tonte au feutrage, en passant par le cardage, le filage ou le tissage. Elle emploie 46 personnes, principalement sur le site de Saint-Pierreville en Ardèche, mais aussi dans un quartier populaire de Valence où se fait la conception des vêtements, et dans un atelier tricotage à Roanne (voir notre reportage).

La force d’Ardelaine ? La dynamique locale qu’elle a su impulser. Dès les années 90, les coopérateurs décident d’arrêter l’export pour recentrer les activités sur leur site. « Face à la déstructuration de la filière laine européenne, nous avons choisi la qualité et les circuits courts », explique Gérard Barras, l’un des fondateurs de la coopérative. La coopérative crée, sur le site de Saint-Pierreville, un musée de la laine où les visiteurs découvrent l’histoire de cette matière mais aussi l’industrialisation du travail dans ce secteur. « On fait également visiter la coopérative : le public cherche de plus en plus à comprendre comment et pourquoi on fait les choses. C’est une phase importante de réflexion. » L’équipe d’Ardelaine (qui n’est pas au complet) © Ardelaine

Un volet est également développé autour de l’alimentation. « La tonte est une activité saisonnière. Pour avoir des emplois toute l’année, il faut miser sur la polyvalence », souligne Gérard Barras. L’association Bergerades, partenaire d’Ardelaine, a investi dans la création d’un restaurant (bio et local) et d’un atelier de transformation alimentaire ouvert aux paysans, particuliers ou charcutiers qui viennent y faire leurs conserves. Partie de la relance d’une filière locale de la laine, Ardelaine s’affirme désormais comme une « coopérative de territoire ».

« L’univers textile est encore plus industrialisé que le monde agricole »

D’autres départements n’ont plus du tout de centre de lavage et de filature. C’est le cas des Alpes-Maritimes où des éleveurs réunis au sein de l’Association pour la promotion du pastoralisme (Appam) doivent se rendre en Sardaigne pour faire transformer la laine de brebis brigasques, longue et très résistante, qui sert à tisser des tapis. « J’amène une tonne de laine tous les deux ans à la filature, détaille Estelle Clément, salariée de l’association des éleveurs de brebis brigasques. Les éleveurs trient la laine, l’association gère la transformation et en contrepartie, l’éleveur s’engage à vendre les tapis, sur lesquels il garde un pourcentage. Cette expérimentation bénéficie du soutien du parc du Mercantour. Et les commandes affluent via le bouche à oreille, sur les foires et les marchés. Cette initiative permet également de faire la promotion de la race brigasque, typique des Alpes et du Piémont italien, mais en voie de disparition. Filature sarde dans laquelle sont réalisés les tapis brigasques.

L’association Mérilainos, qui rassemble quinze éleveurs en région Paca et Rhône-Alpes, doit aussi se rendre en Italie pour transformer la laine de brebis Mérinos d’Arles en laine peignée. « Cela nous a fait réaliser à quel point l’univers textile est encore plus industrialisé que le monde agricole, observe Margot Jobbé Duval, paysanne dans la Drôme. Elle est contente de pouvoir fournir un fil « beau, de qualité, apprécié par les transformateurs et les artisans. » Chaque éleveur est responsable de la vente de la laine au détail en pelotes. Pas toujours évident d’en vendre des centaines ! Les éleveurs ont dû diversifier la gamme de produits : le fil est notamment transformé en sous-vêtements tricotés. Certains éleveurs font aussi de la vente en semi-gros à des artisans sous forme de rubans peignés ou de fils montés sur cônes.

« Donner une nouvelle dimension à notre métier »

La filière se restructure également ailleurs, comme en Champagne-Ardenne [5]. Si Marie-Thérèse Chaupin se réjouit de cet engouement, elle insiste sur la complexité de la filière. « Il n’y a pas de mouton qui produit de "mauvaise" laine, mais leurs qualités naturelles permettent des débouchés différents : laine à tricoter, vêtements, literie.... Il faut regarder la race, le type de laine, le volume, la situation géographique de la ferme, s’il y a des possibilités de commercialisation... » Un accompagnement est souvent nécessaire. Des formations se développent. Mais les différentes catégories de laine ne sont pas valorisables de la même manière : « Ce qui va faire la différence, c’est la qualité de présentation qui implique en amont un produit correct, un travail de tri, puis la transformation en produits finis et la vente directe par les éleveuses et les éleveurs, qui va donner une vraie valeur ajoutée », explique Marie-Thérèse Chaupin. Rencontre en septembre 2015 de l’association Mérilainos. © Marie-Thérèse Chaupin

Le regain d’intérêt pour la laine a déjà de nombreuses retombées positives. La transformation en produits finis a eu pour effet de revaloriser le prix de la laine brute. « Ces dernières années, les négociants nous achetaient la laine blanche à 30 centimes d’euros le kilo, et la noire ne valait rien », relate Rémi Leenhardt de Raïolaine. Des éleveurs ont pu vendre l’an dernier à 60 ou 90 centimes d’euros le kilo de laine blanche. De son côté, l’Association pour la promotion du pastoralisme dans les Alpes-Maritimes élargit le travail de valorisation de la laine à d’autres races de moutons du département, en particulier les brebis Merinos et la filière « laines croisées » [6]. « Le fait que les éleveurs puissent voir les produits issus de leur laine a changé les mentalités, observe Marie Diemert, salariée de l’association. Ils ont pris conscience de la valeur de la laine, de son potentiel. »

« Cette matière exceptionnelle donne une nouvelle dimension à notre métier, souligne Olivier Bel, membre de l’association Mérilainos. C’est un moyen de résister à l’industrialisation de l’agriculture, à la spécialisation que les politiques agricoles veulent nous imposer. » Il est encore difficile de voir ce que vont permettre toutes ces initiatives. Les déstructurations se poursuivent mais une chose est sûre : les éleveurs s’intéressent de plus en plus à la laine, les consommateurs sont en attente de produits locaux et de matières renouvelables, et les synergies se multiplient pour reconstruire une filière laine à l’échelle des territoires.

Sophie Chapelle

Photo de Une : CC Jopa Elleul

Cet article a été réalisé dans le cadre du projet FuturePerfect. Cliquez sur l’image pour en savoir plus.

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