Climat

Face à une plainte climatique, la multinationale de l’énergie Eni dégaine une procédure bâillon

Climat

par Rachel Knaebel

Deux ONG et un collectif de citoyens ont déposé une plainte contre la compagnie pétrolière italienne Eni pour exiger qu’elle réduise ses émissions de gaz à effet de serre. La multinationale a répliqué par une attaque en diffamation.

Les entreprises qui exploitent les énergies fossiles depuis des décennies sont en partie responsables du changement climatique, et doivent en répondre devant la justice. C’est ce que défendent douze citoyennes et citoyens de régions italiennes touchées par les sécheresses et la montée du niveau de la mer.

Avec les ONG Greenpeace Italia et Re:Common, ce groupe de citoyens a lancé en mai une action en justice (au civil) contre la multinationale énergétique italienne Eni, l’une des plus puissantes entreprises pétrolières et gazières européennes, avec Total ou Shell. Ils visent les dommages passés et potentiels résultant de sa contribution au changement climatique.

Comme Eni est détenue par l’État italien à plus de 30 %, la plainte met aussi en cause les deux principaux actionnaires d’Eni, soit le ministère de l’Économie et des Finances italien et la Banque d’investissement du pays. Selon les plaignants, les pratiques d’Eni sont en violation flagrante de l’Accord de Paris sur le climat, accord qui a été signé par le gouvernement italien et « a des implications directes pour les entreprises comme Eni et leurs engagements en matière d’action climatique », défend Greenpeace.

« La plupart des gens avec qui nous avons déposé cette plainte sont actifs dans des mouvements locaux de personnes affectées par le changement climatique, explique Chiara Campione, de Greenpeace Italia. Certains sont des activistes, d’autres non, ce sont juste des gens normaux qui ont décidé de faire quelque chose à leur niveau contre le changement climatique. »

Condamnation de Shell aux Pays-Bas

L’affaire s’appuie sur un précédent récent. En 2021, un tribunal néerlandais a ordonné à l’entreprise pétrolière Shell de réduire ses émissions de 45 % d’ici 2030, par rapport à 2019. Le jugement faisait suite à une plainte déposée deux ans plus tôt par l’association Milieudefensie (branche néerlandaise des Amis de la Terre), avec d’autres ONG et plus de 17 000 citoyens [1].

Dans le cas italien, les plaignants demandent à Eni de réviser sa stratégie industrielle afin de réduire les émissions d’au moins 45 % d’ici 2030 par rapport aux niveaux de 2020, « comme le recommande la communauté scientifique internationale pour maintenir l’augmentation moyenne de la température mondiale en dessous de 1,5 degré, conformément à l’Accord de Paris ». Et ils réclament au ministère italien de l’Économie et des Finances, en tant qu’actionnaire influent d’Eni, d’adopter une politique climatique ambitieuse pour guider sa participation dans l’entreprise.

« Eni et d’autres compagnies pétrolières sont conscientes de l’impact de leurs activités sur le climat depuis plus de 50 ans, à tel point qu’elles ont mis en œuvre des stratégies de lobbying et d’écoblanchiment pour masquer leurs responsabilités », accuse Re:Common, l’une des ONG plaignantes.

Attaque en diffamation contre les ONG

L’objectif principal de l’action est de créer un précédent devant un tribunal italien, pour permettre que les engagements de l’Accord de Paris s’appliquent également aux grandes entreprises énergétiques privées, telles qu’Eni. Les plaignants veulent aussi faire valoir leur droit à réclamer des dommages et intérêts pour les effets du changement climatique. « Une condamnation d’Eni obligerait enfin l’entreprise à revoir sa stratégie industrielle », avance Greenpeace Italia.

Après le dépôt de la plainte en mai, le dossier a finalement été attribué à un juge. Eni a jusqu’au 20 septembre pour envoyer sa défense. La première audition doit se dérouler le 30 septembre. Mais voilà qu’en juillet, en plein épisode de températures extrêmes en Italie et dans tout le sud de l’Europe, Eni a déposé plainte contre Greenpeace et Re:Common pour diffamation. Eni exige 50 000 euros de chacune des organisations. Les citoyens, eux, ne sont pas visés.

Dans le même temps, la multinationale continue de développer ses projets d’extraction de gaz fossile en Indonésie, au Congo, au Mozambique, en Égypte… Il y a quelques mois, son PDG voyageait en Algérie aux côtés de la Première ministre italienne d’extrême droite Giorgia Meloni pour négocier de nouveaux contrats gaziers.

Rachel Knaebel

Photo : une station-service Eni / CC Petar Milošević

Notes

[1L’entreprise a par la suite fait appel du jugement.