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Spéculation

Eurovegas : quand un multimilliardaire veut dicter sa loi en Europe

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Bientôt un Las Vegas au cœur de l’Europe ? Le magnat états-unien Sheldon Adelson veut exporter les recettes qui ont fait sa fortune : des casinos géants. En échange de milliers de créations d’emplois, il exige la révision du droit du travail, de la protection sociale et même la remise en cause de la loi de prévention sur le blanchiment d’argent… Le projet Eurovegas verra-t-il le jour dans une Espagne déjà traumatisée par l’éclatement de la bulle immobilière ?

Après Eurodisney, Eurovegas, un Las Vegas version vieux continent. Et un projet présenté par les médias comme un miracle tombé du ciel dans l’Espagne en crise. Fin 2011, Sheldon Adelson, 16e fortune mondiale, annonce qu’il construira en Espagne un immense complexe de loisirs : 12 hôtels de villégiature de 3 000 chambres chacun, incluant casinos ou terrains de golf, pour un investissement total de 26,6 milliards d’euros. Avec, à la clé, la promesse de 164 000 emplois directs et 97 000 indirects.

Madrid et Barcelone sont sur les rangs pour accueillir cette manne. Mais le projet pharaonique n’est pas du goût de tous les Espagnols. « On nous vend le modèle qui nous a menés à la crise… comme un remède à la crise ! », s’indigne Cristina Fernandez, membre de la plateforme Eurovegas No à Madrid.

Faire monter les enchères

Le futur complexe pourrait donner un emploi « à l’immense majorité des chômeurs », espère Esperanza Aguirre, présidente de la communauté de Madrid. Avec 24% de la population active au chômage, on peut comprendre l’empressement des deux agglomérations en compétition. Recycler les jeunes désœuvrés en croupiers, serveurs, femmes de ménage ou caddies au service de touristes dépensiers, en voilà une perspective intéressante. Madrid et Barcelone multiplient donc les opérations de charme à l’égard du méga investisseur.

Pour le moment, Las Vegas Sands (LVS), la compagnie de Sheldon Adelson basée au Nevada – et déjà installée à Las Vegas, à Macao et à Singapour – maintient le suspense. En « casting » à Las Vegas en avril, chacun a fait valoir ses atouts : le premier port méditerranéen et la marque Barcelone côté catalan, « l’économie ouverte et libérale » défendue par Aguirre, le réseau de transport et les touristes les plus dépensiers pour Madrid. Le projet catalan a un talon d’Achille : impossible de construire des gratte-ciel, à cause de la proximité du site avec l’aéroport de Barcelone. Alcorcón, municipalité au sud de Madrid, part donc favorite. Pas question pour autant de livrer la décision avant le début de l’été : le temps pour Sheldon Adelson de faire monter les enchères entre les deux candidats !

Exonérations, expropriations et casse sociale : carré d’as

Au cours des négociations, le magnat de 78 ans a demandé la modification de 30 lois étatiques ou communautaires. Rien que ça ! Qu’exige Sheldon Adelson ? La révision du statut des travailleurs, pour mitiger « la rigidité des conventions collectives », la révision de la loi sur le droit des étrangers pour « réduire le temps nécessaire pour le transfert de travailleurs en Espagne », l’exonération de cotisations à la Sécurité sociale pendant deux ans, et le paiement de cotisations diminuées de moitié ensuite…

Las Vegas Sands souhaite que l’État se porte garant pour pouvoir emprunter 25 milliards d’euros à la Banque européenne d’investissement. Plus le financement de 60 % des coûts de formation des employés, la construction d’une station de métro qui débouche dans le complexe, la construction de nouvelles sorties d’autoroute pour faciliter l’accès au casino, et un héliport. Une longue liste d’exigences qui se poursuit par la demande d’expropriation des terres privées en cas d’échec des négociations, la suppression de la limitation d’investissements étrangers dans les casinos, l’autorisation d’accès au casino pour les mineurs et l’abrogation de l’interdiction de fumer !

Blanchiment d’argent : faites vos jeux !

Cerise sur le gâteau, les réformes exigées incluent le changement de la loi de prévention sur le blanchiment d’argent. Sheldon Adelson demande que seuls les clients achetant plus de 2 000 euros de jetons soient identifiés, que les casinos puissent faire crédit aux joueurs, et que soit autorisé le système des « junkets », ces intermédiaires qui captent des clients riches et financent leurs paris, garantissant ainsi l’anonymat des gros parieurs.

Qu’en pensent les autorités espagnoles ? C’est le prix à payer pour ce genre d’investissements, dit-on au gouvernement. « L’Espagne a des normes claires, et ces normes claires, sujettes à la norme européenne, sont dans le futur révisables, modifiables, toujours pour attirer des investissements et favoriser la création d’emplois avec des investissements internes et externes », a affirmé le ministre du Trésor public devant les députés le 28 mars.

Poker menteur

« Adelson ne demande rien de moins qu’une zone franche, un espace sans lois ! Il profite du fait qu’avec la crise économique, les représentants des deux communautés sont disposés à négocier, avec la promesse de créations d’emplois à la clé », estime Laura Guillot, experte en industrie des jeux. Pour elle, le coup de poker de Sheldon Adelson a tout du bluff. « Si les lois sont modifiables au niveau des taxes ou des exonérations, il ne pourra pas faire approuver une réforme sur le blanchiment d’argent sans passer par Bruxelles ! Il exige des changements en vitesse alors que les choses ont tendance à traîner en Espagne. Peut-être n’est-ce là qu’un moyen de faire augmenter ses actions ? N’oublions pas qu’il négocie aussi au Japon et à New York en même temps. »

Un autre détail pourrait venir perturber les plans des édiles de Madrid et de Barcelone. Les citoyens espagnols ne sont plus dupes. Regroupés en plateformes citoyennes, syndicats, ONG et experts organisent des protestations créatives – comme la reproduction de la fusillade du 3 mai 1808, immortalisée par Goya, par la plateforme Detengamos Eurovegas Alcorcón – et dénoncent l’opacité qui entoure les négociations entre Adelson et leurs représentants. Reprochant l’absence de transparence de l’État, Eurovegas No à Madrid et Aturem Eurovegas à Barcelone veulent informer eux-mêmes les citoyens sur l’impact social, économique et urbanistique du projet du magnat de Las Vegas.

Création d’emplois : du bluff ?

Première interrogation : les créations d’emplois promises. Eurovegas No expriment des doutes sur les chiffres annoncés : « Nous avons demandé des informations à la communauté de Madrid à plusieurs reprises, en vain. Les seuls chiffres publiés dans la presse proviennent d’un rapport réalisé par Las Vegas Sands. Il suffit d’aller sur leur site pour constater qu’ils parlent de 34 000 employés au total pour tous leurs casinos. Soit cinq fois moins que la promesse de création d’emplois ici en Espagne », explique Cristina Fernandez, de la plateforme madrilène Eurovegas No.

« Las Vegas Sands annonce 26,6 milliards d’euros d’investissements, mais seuls 2 à 3 milliards seront déboursés dans un premier temps, pour construite les 4 premiers complexes. Les deux investissements suivants seront financés avec les bénéfices du premier. Le projet peut donc s’arrêter à mi-chemin », ajoute la sociologue Maria Fernandez, et membre d’Eurovegas No. D’ici là, les touristes viendront-ils se perdre dans un site en chantier ? « Nous avons calculé que les exigences d’infrastructures coûteront un milliard d’euros d’argent public [1], poursuit-elle. Est-ce le moment idéal pour dilapider de l’argent public pour un projet privé qui pourrait rester lettre morte ? »

Far West en Aragon

L’Espagne n’en serait pas à sa première désillusion. « En 2007, on a fait tout un tapage médiatique autour de Gran Scala, un mégaproje de grand complexe de 32 casinos, 7 parcs thématiques, des hôtels, des boutiques… 26 000 emplois directs et 65 000 indirects devaient être créés avec un investissement de 17 milliards d’euros. Cinq ans plus tard, rien de rien », se souvient le journaliste et écrivain Carles M. Canals. Le consortium ILD (International Leisure Development) – créé par les casinos français Tranchant, le constructeur australien de machines à sous Aristocrat, les assurances du Moyen-Orient UFA et le promoteur immobilier libanais Europtima – prévoyait d’accueillir sur le site 25 millions de personnes par an ! Entre-temps, le Parlement aragonais a voté la Loi sur les centres de loisirs de grande capacité, selon laquelle un consortium peut acquérir un pouvoir de décision dans les localités touchées par le projet.

Eurovegas connaîtra-t-il le même destin ? Au début de la crise économique, Sheldon Adelson a dû mettre un milliard d’euros de sa poche pour renflouer les caisses de sa société. Depuis, l’industrie du jeu est repartie à la hausse et les bénéfices de la compagnie ont connu une progression historique de 37 % en 2011, le chiffre d’affaires passant de 6,9 milliards de dollars en 2010 à 9,4 en 2011. Pas de risque de faillite en vue… Mais des critiques émergent sur les raisons du succès de l’entreprise.

Derrière les croupiers, la mafia ?

Aux États-Unis, le département de justice et la SEC (Security Exchange Commission, organe fédéral de contrôle des marchés financiers) enquêtent depuis plus d’un an sur de supposés pots-de-vin de Las Vegas Sands. Si la combine est avérée, LVS pourrait être accusée de manquer au Foreign Corrupt Practices Act, qui interdit la corruption d’officiels étrangers pour obtenir des marchés.

Les déclarations de Steve Jacobs, ex-dirigeant de la société qui la poursuit pour licenciement abusif, pourraient donner un coup de pouce à l’enquête. Steve Jacobs a déclaré qu’Adelson lui aurait ordonné de garder le silence sur des affaires sensibles du casino de Macao. Dans l’enclave chinoise, les casinos de Sheldon Adelson sont suspectés d’entretenir des liens avec les triades, la mafia chinoise. « L’engagement des triades dans les casinos de Macao est centré sur le glauque et très rentable business des junkets. Le secteur des VIP (Very Important Person) a ramené 9,9 milliards de dollars l’an dernier, les deux tiers du total des revenus des casinos de l’enclave chinoise », révèle une enquête menée par l’agence de presse Reuters, suite à l’assassinat d’un croupier. Au Nevada, les autorités de contrôle de l’industrie du jeu commencent à froncer les sourcils.

L’Espagne va-t-elle encore miser sur la spéculation ?

De quoi faire sortir de ses gonds le porte-parole du Parti socialiste madrilène, qui a annoncé qu’Eurovegas n’allait amener que « prostitution et insécurité » à Madrid. L’eurodéputé d’Izquierda Unida (IU, parti de gauche radicale) Willy Meyer a demandé à la Commission européenne d’étudier les possibles « manquements environnementaux, sociaux et économiques » face aux lois européennes que causerait la construction d’Eurovegas près de la réserve naturelle de Remolar. Les membres des plateformes citoyennes continuent leurs marches festives pour informer les citoyens. Et font le parallèle entre Eurovegas et les mégaprojets urbains qui ont amené l’Espagne dans la bulle spéculative, dont l’explosion a provoqué la crise actuelle. Ou comment proposer un modèle de croissance spéculatif pour lutter contre une crise née de la spéculation !

Accepter les demandes de réformes de Sheldon Adelson créerait aussi un précédent fâcheux : « N’importe quel entrepreneur spéculateur pourra ensuite imposer ses conditions, sans que l’on puisse rien y faire. Au lieu d’un sauvetage public européen, on mise sur un investissement privé aux origines troubles », estime Maria Fernandez. La Fédération espagnole des joueurs de hasard réhabilités (FEJAR) dénonce elle aussi le double jeu de Las Vegas Sands, qui, d’un côté, érige des casinos et, de l’autre, distribue de l’argent à la Great Foundation pour développer un « jeu responsable » et réhabiliter les ludopathes. « Troquer la santé pour l’emploi est une folie et nous allons tous la payer. En plus, s’ils l’installent à Alcorcón en pleine crise, combien de personnes modestes vont tomber dans le piège ? » « Eurovegas, c’est comme donner une bouteille à un alcoolique », disent les ludopathes.

Il reste quelques semaines aux dirigeants madrilènes et catalans pour faire marche arrière. En plus de leurs déplacements à Las Vegas, un détour par Macao pourrait être instructif. Ils découvriraient peut-être, à l’instar de Gertina J. Van Schalkwyk, Emilie Tran et Kay Chang, auteurs de l’étude « L’impact de l’industrie du jeu sur la vie familiale à Macao », publiée dans la revue Perspectives chinoises, que les emplois créés par l’industrie du jeu ne sont pas ceux qui permettront à l’Espagne de sortir de sa crise structurelle. Un constat livré par un habitant de Macao aux chercheurs : « Les résidents locaux sont devenus dépendants des revenus du tourisme et du jeu, et ne cherchent pas à développer d’autres activités. L’industrie du jeu procure un "argent facile" ; ils ne sont pas motivés pour travailler à leur propre bien-être – pour accroître leurs compétences et pour regarder au-delà de "l’argent facile". »

Emmanuel Haddad

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