Face à l’état d’exception

« On cherche à organiser la solidarité sans être dans l’illégalité » : comment l’entraide se généralise

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Face à l’impréparation du gouvernement pour prendre soin des personnes vulnérables, des réseaux de solidarité se mettent en place un peu partout en France, s’appuyant souvent sur les mobilisations sociales et écologiques pré-existantes. Quand des zadistes et des militants pallient l’incurie de l’État...

Dans les périodes de cataclysme, des idées qui pouvaient sembler irréalistes il y a peu sont désormais perçues comme les seules façons de sortir de la crise, rappelle l’auteure et journaliste canadienne Naomi Klein dans un article publié récemment sur le site d’informations indépendant The Intercept [1]. La pandémie génère un état de choc, et semble susciter tout à la fois de la peur, une certaine acceptation de mesures extrêmement restrictives, ainsi qu’une forme de paralysie. L’isolement dans lequel vit aujourd’hui une grande partie de la population ne facilite pas les initiatives collectives. Pourtant, malgré le confinement et l’incertitude face à au développement de la pandémie et ses conséquences, dans divers endroits du territoire français, des personnes refusent de se laisser gagner par l’abattement, et tentent d’inventer, sur le terrain, de nouvelles façons de résister.

Armel est membre du « Réseau de ravitaillement », un réseau créé à Rennes il y a deux ans qui vise à ravitailler et soutenir différents mouvements de lutte, ainsi que les travailleurs et travailleuses en grève. Chaque semaine, le réseau se charge de récupérer les fruits et légumes invendus de grande surface et de producteurs, qu’il redistribue ensuite à des personnes précaires via plusieurs points de distribution. S’ils n’envisagent pas de mettre un terme à leurs activités avec le confinement, les membres du réseau cherchent à en redéfinir les formes. Ils participent à une coalition composée d’une dizaine d’organisations de solidarité, allant de la Croix rouge à des associations étudiantes ou de droit au logement.

Avec les parcs et leurs fontaines fermées, plus de points d’eau pour les sans-abri

Le confinement pose des difficultés spécifiques pour les populations les plus précaires : « Un des problèmes à l’heure actuelle est que la ville de Rennes a fermé les parcs, il n’y a donc plus de points d’eau pour les SDF », explique Armel. « Du coté des squats de personnes exilées, pour le moment il n’y a pas de problème de ravitaillement, car à l’annonce du confinement, plusieurs associations leur ont donné tous leurs stocks de nourriture », ajoute-t-il. Le Réseau de ravitaillement essaie de mettre en place une distribution de fruits et légumes deux fois par semaine. Ils veulent créer un planning en ligne pour éviter que les personnes viennent toutes en même temps. Parmi les publics ciblés : étudiants, personnes exilées et précaires.

Les membres du réseau souhaitent également organiser des livraisons chez les personnes isolées. Ils ont demandé des autorisations à la mairie et à la préfecture, pour pouvoir circuler, et s’assurer que les ravitaillements sont légaux. « Nous n’avons pas de réponse de la mairie, la préfecture nous a répondu que ce n’était possible que pour les grosses structures », précise Armel. À défaut de pouvoir bénéficier d’autorisation spéciale, les membres du réseau ont donc choisi de circuler avec une attestation officielle dans laquelle ils cochent la case « déplacements (...) pour l’assistance aux personnes vulnérables ». D’après Armel, ils sont loin d’être les seuls dans cette situation : « Nous avons contacté des personnes de différentes villes, et tout le monde fait face aux mêmes problèmes. »

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« On a invité nos amis, qui ont invité les leurs »

Comme la situation rennaise se retrouve ailleurs, et que, partout, des personnes cherchent en tâtonnant les façons de réinventer la solidarité sans contrevenir aux mesures de confinement, le réseau « Covid-entraide » a été mis en place pour fédérer ces initiatives de terrain et leur permettre d’échanger. « C’est parti de quatre personnes et d’une discussion sur l’application Telegram », raconte Joël, un des membres à l’origine du réseau. « On a invité nos amis, qui ont invité les leurs. » Rapidement, une page Facebook est créée, et le tout prend rapidement de l’ampleur. « C’est l’hydre à mille têtes », commente Joël en riant. « Aujourd’hui il y a plus de 1200 personnes sur le réseau. »

De la discussion initiale sont apparus différents groupes thématiques : veille, conseils pratiques, témoignages de confinement, ainsi que des groupes régionaux et locaux, par ville ou par département. Un groupe travaille à la publication prochaine d’un bulletin d’informations quotidien, l’autre à produire un kit pour construire une implication locale. Une carte interactive permet de recenser les groupes et les initiatives, et un site internet vient d’être lancé. Désormais, pour Joël, l’objectif du réseau et de sa composition en groupes locaux c’est de « trouver comment passer de ce réseau-là à un maillage local, et inversement, d’y faire venir les gens qui s’organisent déjà sur le terrain ».

Sur le terrain justement, Charles participe activement à l’élaboration du réseau Covid-entraide à Orléans. Il a participé à la lutte contre le contournement Est d’Orléans, autour de laquelle s’est montée la coordination « La Loire vivra », avec « un fonctionnement de ZAD classique », pour protéger un massif forestier et une réserve d’oiseaux menacés par un projet de pont autoroutier. La dynamique de la lutte locale a permis de nouer des liens de solidarité. C’est de là que s’imaginent désormais nombre d’initiatives en temps de confinement. Avec l’irruption de la pandémie, Charles et ses camarades cherchent désormais à réorienter ce réseau de militants vers une gestion locale et solidaire de la pandémie. Un habitant du village le plus proche leur a ainsi prêté une maison.

« Un endroit où on respecte les gestes barrières »

Celle-ci s’est transformée en plateforme d’entraide avec l’objectif de devenir une base logistique centralisée. « C’est un endroit où nous respectons les gestes barrières mais que nous gérons en autonomie », précise Charles. Plusieurs groupes locaux sont en train de se créer dans les environs, avec lesquels ils se mettent en lien. « On cherche à trouver une façon d’organiser la solidarité sans être dans l’illégalité », insiste-t-il. Selon lui, il est possible de s’organiser collectivement malgré le confinement. Les personnes qui sont les moins exposées doivent « prendre un peu plus de risques pour soutenir les personnes les plus vulnérables ».

Non loin d’Orléans, dans un petit village du Cher, Julien fait partie d’un autre réseau, préexistant à la pandémie, et qui cherche à développer un système collectif « entre la forme de vie communale et l’auto-organisation visant à réduire la dépendance à l’argent ». Deux jours avant l’annonce gouvernementale de confinement total, la trentaine de membres actifs que compte ce réseau s’est retrouvée pour décider d’une organisation collective face au contexte de pandémie. Mettre en place une veille pour vérifier et partager les différentes informations liées à la pandémie et aux mesures du gouvernement, créer un groupe de « prévention santé », pour aider les gens à préparer leur système immunitaire, plancher sur des systèmes de « solidarité financière », pour celles et ceux que la pandémie – et la crise financière qui se profile – risque de rendre encore plus précaire, assurer des gardes d’enfants. Voilà autant d’outils que ce réseau met rapidement en place.

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Livraison de produits peu chers aux personnes à risque

Cette solidarité s’appuie bien évidemment sur les initiatives préexistantes. C’est le cas de l’épicerie, un projet « commencé il y a quelques mois mais qui n’était pas encore lancé », explique Julien. « Nous avons dû accélérer le lancement et l’adapter à la situation. » Ce « service communal d’approvisionnement » consiste en l’achat collectif d’une quarantaine de produits de base à des grossistes. « On distribue un bulletin dans les boites aux lettres avec un catalogue des produits et des prix, les gens prennent leur commande par téléphone, puis, pour les personnes âgées ou à risque face au virus, on leur livre le mercredi. Pour les autres, elles viennent chercher leur produit au café-restau le samedi. » Les prix des produits vendus sont majorés de 10 %, lesquels alimentent une caisse qui servira à doter les projets locaux des moyens matériels nécessaires pour auto-produire. Selon Julien, l’enjeu est que la démarche puisse être rejointe. Quant à savoir si le contexte de crise sanitaire facilitera cela, il répond que la semaine à venir sera pour eux « un test ».

« L’entraide, c’est aussi notre réponse à l’union nationale », résume Joël. Les déclarations de l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn, laissent penser que le gouvernement n’a absolument pas anticipé une pandémie dont il connaissait pourtant la gravité. Le gouvernement a aussi choisi de faire voter en vitesse une loi pour un « état d’urgence sanitaire » qui comporte de graves atteintes au droit du travail.

Pour ces militants, il apparaît clairement que la crise constitue une phase de changement accéléré à grande échelle, dans laquelle des choix de société radicalement opposés peuvent se renforcer ou s’affaiblir. « La stratégie du choc doit s’inverser. Cette fois-ci, le choc ne servira pas à affermir le contrôle, le pouvoir central, les inégalités et le néolibéralisme, mais à renforcer l’entraide et l’auto-organisation », affirmaient récemment les initiateurs du réseau Covid-entraide dans une tribune publiée simultanément sur Basta ! et plusieurs autres médias en ligne. Les semaines à venir nous diront si cet appel ouvre, ou non, de nouvelles perspectives de mobilisations.

Juliette Rousseau

Photo : © Anne Paq

- Lire aussi : Outils de partage, plateformes d’entraide, espaces de décompression : comment ne pas s’enfermer dans le confinement

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