Attentats

En Tunisie, les mouvements sociaux en première ligne dans la lutte contre le terrorisme

Après l’attentat au musée du Bardo, comment réagissent les Tunisiens ? Alors que les rassemblements ont été jusqu’à présent sporadiques, des citoyens engagés – jeunes, syndicalistes, chômeurs en grève de la faim ou militants écologistes – s’apprêtent à rejoindre le Forum social mondial qui débute mardi 24 mars, à Tunis. Ils porteront la voix des luttes sociales et environnementales qui se multiplient dans le pays. Des mouvements sociaux fer de lance de la lutte contre l’obscurantisme et le terrorisme. Reportage dans la ville de Gabès et sur l’île de Djerba.

Gabès, à 400 kilomètres au sud de Tunis. Au café Charchara, les regards des clients sont rivés sur l’écran. Au soir du 18 mars, Barcelone affronte Manchester City dans la Ligue des champions. Dans cette ambiance footballistique, la fumée des chichas envahit doucement la salle. Difficile d’imaginer que s’est produite quelques heures plus tôt l’attaque terroriste la plus meurtrière dans l’histoire du pays. Selon le dernier bilan officiel, vingt touristes étrangers et un tunisien ont été tués lors de l’attentat au musée du Bardo à Tunis, revendiqué par le groupe État islamique.

Entre stupéfaction et indignation, les jeunes Tunisiens rencontrés ce soir-là peinent à mettre des mots sur cette attaque. Il faut attendre la prise de parole du président Béji Caïd Essebsi, qui appelle à « combattre sans pitié le terrorisme » pour que les langues se délient. « Il ne faut pas avoir peur, on est en sécurité ici », affirme Khaled, qui a grandi dans une oasis près de Gabès. « Les terroristes n’ont aucune relation avec l’islam, ce sont des criminels ! », renchérit son ami, Mohamed Ali, un jeune cadreur. Il s’inquiète cependant : « Ces attentats vont provoquer de l’instabilité politique, qui vient s’ajouter au désespoir économique. » A Gabès, des jeunes diplômés chômeurs ont entamé une grève de la faim depuis trois semaines pour obtenir un emploi.

« Pour lutter contre le terrorisme, il faut s’attaquer au chômage »

Des bouteilles d’eau sucrée sont alignées à l’entrée du local de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) à Gabès, où sont accueillis ces grévistes. Ils sont huit, âgés de 30 à 40 ans, dont deux femmes. Tous sont diplômés, titulaires de maitrises voire de doctorats. Mais au chômage depuis plus de dix ans. « Ce ne sont pas de simples chômeurs, mais des chômeurs persécutés pour avoir été militants de syndicats étudiants », explique Abdeljabbar Reguigui, militant de la LTDH. « Sous la dictature de Ben Ali, il y avait un filtre sécuritaire qui ne permettait jamais à ces militants d’obtenir les concours dans la fonction publique. » Quatre ans après la révolution, ces jeunes toujours privés d’emplois s’estiment « délaissés » par le gouvernement. La revendication de ces militants, membres de l’Union des diplômés chômeurs (UDC), est simple : obtenir un emploi. Mais dans un pays où le taux de chômage officiel est de plus de 15 % – les personnes rencontrées évoquant plutôt 20, voire 25 % –, les jeunes ont d’énormes difficultés à se faire embaucher.

Enfouis sous les couvertures, deux grévistes reviennent tout juste de l’hôpital, car leur état de santé s’est détérioré ces derniers jours. Bien que très affaiblie, Chahira a participé à une manifestation en hommage aux victimes de l’attentat. Elle se bat pour obtenir un travail. « La dignité est en lien direct avec l’argent. Je ne veux pas être éternellement obligée de tendre la main vers mes parents, explique t-elle. On veut arriver en haut de l’échelle sociale sans recourir à la corruption et sans porter préjudice à notre pays. La priorité politique est d’aider les jeunes Tunisiens qui refusent de partir faire le djihad. Il faut vraiment des décisions politiques qui prennent en considération notre combat. »

Le rendez-vous qu’ils ont obtenu auprès du ministre de l’emploi à Tunis avait allumé une lueur d’espoir. « Mais tout est parti en fumée avec l’attentat, déplore Abdeljabbar. Le pays s’en va en guerre contre le terrorisme et les revendications sociales n’ont plus de place. L’éradication du terrorisme ne doit pas signifier l’éradication des libertés, des droits et des revendications sociales. » Un constat partagé à la section régionale de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), la centrale syndicale tunisienne. « Pour lutter contre le terrorisme, il faut s’attaquer au chômage », assure le secrétaire régional, Ben Hamed Slah, à Gabès. « On est en train d’apprendre la démocratie, ajoute son adjoint, Belghaieb Lassaad. Pour le moment, les soucis majeurs des citoyens, notamment l’emploi, ne sont pas entendus. C’est le pouvoir de l’argent qui règne, parmi les politiques qui gouvernent la Tunisie. »

Se battre pour l’écologie et pour la paix

Dans la cour du syndicat, au lendemain des attentats, des jeunes préparent le Forum social mondial (FSM), le rassemblement altermondialiste qui débute le 24 mars à Tunis, et va rassembler des ONG, des syndicats et des associations du monde entier. L’occasion pour les jeunes de Gabès de faire entendre leur voix dans la capitale. Leur symbole : des masques anti-pollution avec un logo nucléaire, qu’ils dessinent avec des bombes de graffiti sur de grandes bâches. Leur mot d’ordre : « L’avenir vert ».

Entre pollution atmosphérique et forte diminution des ressources en eau, Gabès, 120 000 habitants, est touchée de plein fouet par l’industrie de transformation du phosphate. Une réalité sur laquelle les jeunes militants veulent communiquer lors du Forum social mondial. « Le FSM nous permettra aussi de montrer notre solidarité et notre unité, alors que les terroristes veulent que nous arrêtions de vivre, raconte Ala Ben Kabeh, un journaliste de 22 ans. La Tunisie est un pays de culture et de paix. »

Liberté d’expression et organisation de la « société civile »

Depuis la révolution, les initiatives citoyennes se multiplient. La liberté d’expression retrouvée favorise la création d’associations. La « société civile » – expression utilisée par tous ces acteurs – s’organise progressivement. Ici, contre l’installation d’une décharge de boues toxiques ou le déversement anarchique de poubelles. Là, pour la formation de paysans bio ou la sensibilisation aux enjeux politiques à travers un festival de cinéma [1]. Ou encore des luttes sociales pour de meilleures conditions de travail. Au grand dam de certains, qui semblent regretter « l’ordre » qui régnait sous Ben Ali. « L’industrie du phosphate est en difficulté, et le tourisme vient de subir un coup dur avec cet attentat », fait ainsi remarquer un responsable du Groupe chimique tunisien, une entreprise d’État spécialisée dans la production d’engrais. « Il est temps d’avancer et de cesser les grèves. »

L’ouverture de la société tunisienne n’en est pourtant qu’à ses débuts. « Nous voulons profiter des échanges du FSM pour que la société civile se renforce, grâce à un autre regard sur le monde », espère Cheima Ben Hmida, coordinatrice des volontaires, au siège de l’organisation du FSM, à Tunis. Pour elle, le Forum sera l’occasion de sensibiliser des Tunisiens à un autre modèle de développement que celui de « la société de consommation et du capitalisme ». Ce forum pourrait aussi être une réponse donnée à la menace terroriste, en Tunisie et ailleurs. Le comité d’organisation a ainsi appelé « à la mobilisation de toutes les forces sociales, civiles, altermondialistes et pacifiques [...] pour s’opposer au terrorisme ». Il s’agit pour les organisateurs de soutenir « un rapport de forces au profit de la paix de la démocratie, de la justice sociale dans la région et dans le monde ». Symbole de cette détermination : mardi, la marche d’ouverture du FSM se terminera devant le musée national du Bardo.

Ne pas laisser le terrain libre aux islamistes

Deux jours après l’attentat, les petites rues de la médina d’Houmt Souk, sur l’île de Djerba, sont presque désertes. Le long de la côte nord-est, les complexes hôteliers qui comptent chacun plusieurs centaines de lits, semblent abandonnés. Rien d’anormal : la saison touristique n’a pas encore commencé. Mais l’attaque terroriste de Tunis risque fortement de la retarder. Et les milliers d’îliens qui vivent principalement du tourisme d’en pâtir. En Tunisie, depuis la révolution, le tourisme a chuté de 12 % en quatre ans [2] « Pour attirer de nouveaux clients, les hôtels baissent les prix et les agences paient des campagnes de publicité dans le métro parisien, explique Chedly Ben Messaoud, dermatologue et président de l’ONG de solidarité Djerba Ulysse. Mais ce n’est pas la bonne solution : les touristes ne viendront que s’ils se sentent en sécurité. »

Avec son association, Chedly Ben Messaoud organise début juin une chaîne humaine pour la paix et la tolérance. Cette année, l’événement revêtira une importance toute particulière après l’attentat du 18 mars, sur une île connue pour son mélange des cultures. Sur ses 140 000 habitants, Djerba compte entre 2000 et 5000 résidents permanents juifs et l’une des plus anciennes synagogues d’Afrique. C’est cette synagogue de Ghriba qui a été touchée, en 2002, par un attentat suicide faisant 19 morts.

« Ces jeunes [qui ont perpétré les attentats à Tunis] sont des victimes, estime Chedly Ben Messaoud. Comment les arracher de la gueule de ces loups ? » Le militant associatif pointe lui aussi du doigt le chômage : « Dans le secteur de l’hôtellerie par exemple, les employés ne travaillent que trois mois l’été. Le reste du temps, ils n’ont pas de revenus. Alors quand on leur propose des milliers de dinars pour partir en Syrie... . » Entre 2000 et 3000 djihadistes tunisiens seraient partis combattre en Irak, en Syrie ou en Libye. La moitié serait rentrée en Tunisie. « Il ne faut pas laisser le terrain libre aux islamistes, ajoute Chedly Ben Messaoud. Il faut redonner vie à la culture religieuse, que les jeunes puissent apprendre à comprendre le Coran plutôt que le réciter. Et se libérer de la crainte inculquée par la religion qui pousse à l’obscurantisme. » En Tunisie, le travail est immense, pour continuer la transition démocratique, le développement économique, la construction d’une société civile solide. Mais la mobilisation citoyenne ne faiblit pas.

Texte : Sophie Chapelle et Simon Gouin

Photos : Nathalie Crubézy / Collectif à-vif(s)
 Une : les grévistes de la faim de Gabès, membres de l’Union des diplômés chômeurs

A l’occasion du Forum social mondial, la rédaction de Basta! est à Tunis cette semaine.

Notes

[1Notamment les Journées cinématographiques méditerranéennes
de Chenini.

[2Voir ici.