Migrations

En France, les conditions d’accueil des exilés accentuent leurs souffrances

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Les violences multiples que subissent les migrants dans leur pays d’origine et sur leur parcours d’exil semblent de plus en plus extrêmes, et les conditions d’accueil en France ne font qu’en aggraver les séquelles : tel est l’amer constat que dressent le centre Primo Levi et Médecins du monde dans un rapport consacré à la souffrance psychique des exilés. Quand on est victime d’un viol et autres tortures, quand on voit des gens se noyer devant soi, quand on craint à tout instant de mourir, « la violence se montre sans fard, et on n’en revient pas indemne », explique Jacky Roptin, psychologue clinicien au centre de soins Primo Levi.

Les « oublis », conséquences des violences subies, jouent contre les exilés

Projetées hors de la communauté humaine, qui n’a pas su les protéger, les personnes soumises à de telles violences sont touchées au plus profond d’elles-mêmes et se retrouvent dans une solitude absolue. « Les événements auxquels sont confrontés les exilés ne rentrent dans aucun schéma de pensée, ils sont impartageables », poursuit Jacky Roptin. Nombre d’exilés disent ne pas pouvoir parler de ce qu’ils ont vécu, affirmant que personne ne va les croire. À cela s’ajoutent des syndromes de dissociation, symptômes bien connus du stress post-traumatique : pour survivre à la violence extrême, la victime se « déconnecte » et fait comme si elle était spectatrice des violences. Quand elle doit en parler, ensuite, elle doute elle-même d’avoir vécu les violences. Rien de tout cela n’est pris en compte par les dispositifs d’accueil français. Au contraire. Les fonctionnaires, pris dans les discours publics qui doutent sans cesse de la parole des exilés, enfoncent les victimes dans leurs doutes. Quand elles hésitent et trébuchent sur leurs souvenirs, ou ont des trous de mémoire, cela joue contre elles.

En 2017, la France n’a accepté d’accorder l’asile qu’à 30% des demandeurs, soit un peu plus de 30 000 personnes. Plus de 57 000 personnes ont été déboutées. « Les dispositifs d’accueil portent très mal leur nom », reprend Jacky Roptin, dénonçant le tri effectué par l’office français de protection des réfugiés et apatrides. « Dans les années 1990, 70 à 80 % des personnes qui demandaient l’asile l’obtenaient. On est passé à 15 % dans les années 2000, pour remonter à 30 % aujourd’hui. Il y a vraiment des velléités de diminuer la charge de l’asile. » Le rejet de la demande d’asile est l’une des violences administratives les plus dévastatrices, souligne le rapport du centre Primo Levi et de Médecins du monde. Les personnes qui ont emprunté les chemins ardus de l’exil « auraient besoin de s’entendre dire : "Ce que vous avez vécu est intolérable". Mais on leur dit : "Non ce n’est pas arrivé". C’est très violent ». Des milliers de personnes se retrouvent avec cette nouvelle violence à supporter, et elles n’ont aucun lieu pour venir la déposer.

Discours suicidaires parmi les jeunes mineurs isolés

Les enfants et adolescents non accompagnés, des garçons pour la plupart, âgés de 15 a 17 ans, constituent un public particulièrement fragilisé. « Ils sont très nombreux à être déboutés de leur minorité, précise Jacky Roptin. Et même pour ceux qui sont pris en charge, la qualité de l’accueil est trop aléatoire pour assurer leur protection. À cet âge là, les jeunes font normalement des aller-retour pour se séparer de leurs parents. Là, la séparation s’est faite sur le mode du forçage, à cause de l’exil. Les jeunes sont donc très fragiles vis-à-vis de ce lien familial. Il rejouent la séparation avec les éducateurs et les diverses institutions qui les prennent en charge. » Mais alors qu’ils auraient besoin, davantage encore que les jeunes ayant une vie "normale", de s’entendre dire : quoi tu tu fasses, je serais toujours là ; l’institution leur renvoie : s’il y a quelque chose que tu ne fais pas bien, tu n’auras rien. Pour Jacky Roptin, « il faut voir dans la fragilité de ce lien la source du discours suicidaire de ces jeunes ». Senghor, 16 ans, qui a vu sa tante se noyer sous ses yeux durant la traversée en Méditerranée rapporte ainsi : « il fait froid, je dors dehors, je n’ai pas d’avenir, ma vie n’a pas de sens. Je ne sais pas pourquoi je suis là, pour quoi je vis, je me dis que si je meurs, ce sera pareil ».

« Les exilés ne trouvent pas en France le répit dont ils ont tant besoin », résume Jacky Roptin. Les impasses administratives qu’ils rencontrent poussent les gens dans l’extrême marginalité. Beaucoup d’entre eux vivent à la rue, dans une incertitude totale, avec la crainte permanente d’un renvoi. Tout cela crée un phénomène d’usure qui déborde les capacités de résilience des personnes. Les problèmes d’addiction et notamment d’alcoolisme se développent parmi les exilés, beaucoup d’entre eux sont en dépression, ils ont des difficultés respiratoires ou des douleurs somatiques. Leur taux de suicide est plus élevé que dans la population générale. Rien de tout cela n’a été pris en compte par les députés de la majorité, qui ont voté en avril une loi ultra répressive envers les migrants, durcissant l’accès au séjour et à l’asile, ainsi que les conditions d’accueil et d’expulsion. Les élus ignorent peut-être que les exilés auraient préféré rester chez eux...

« J’ai fait des milliers de kilomètres à pied, à l’arrière de camions, dans le froid, dans les montagnes et les forêts, à travers les barbelés, abandonnant mon pays, ma famille, ma maison pour fuir la guerre, pour fuir la mort, rapporte un exilé parlant six langues (pachto, farsi, dari, turc, anglais, suédois) et qui n’a pas eu d’interprète lors de sa demande d’asile. En France, nous n’avons aucune aide, aucun logement, aucune information. Notre seul contact avec la France, c’est à travers sa police qui nous traque et nous chasse indéfiniment comme des criminels. Comment leur faire comprendre qu’on n’est pas là par plaisir ? » Passée au Sénat à la fin de ce mois de juin, la loi asile et immigration a été encore durcie, et passera en commission mixte paritaire ce mercredi 4 juillet.

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