Espagne

En Catalogne, les Comités de défense de la République portent une vision émancipatrice de l’indépendance

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Le mouvement indépendantiste catalan se prépare aux élections régionales du 21 décembre, sous la menace d’interdiction des partis opposés au pouvoir central de Madrid. En son sein, les Comités de défense de la République se sont multipliés. Ces assemblées de quartier voient dans l’indépendance l’opportunité d’une transformation de l’ordre social et de remise à plat d’un régime en crise. Ces comités fédèrent aussi bien des militants de gauche, des libertaires que des citoyens qui ne sont pas forcément des inconditionnels de l’indépendance. Reportage.

A une demi-heure en métro du centre de Barcelone, se dressent les immeubles de L’Hospitalet de Llobregat. Soit la deuxième plus grande ville de Catalogne, avec 250 000 habitants, mais une banlieue de la ville-monde voisine. De tristes tours et de nombreux ensembles urbains ont poussé dans les années 60 et 70 autour des maisons de style « art moderne » du 19ème siècle, que la bourgeoisie barcelonaise venait occuper l’été. Ils ont permis d’absorber les migrations, d’abord venues des autres provinces d’Espagne pour travailler chez le constructeur automobile Seat, puis des latino-américains ou des africains.

Le taux de chômage officiel y tourne autour de 12%, dans la moyenne de la région. Entrecoupée d’autoroutes, de voies rapides et de voies ferrées, L’Hospitalet de Llobregat ne compte aujourd’hui que 50% environ de population autochtone, et près de 40% des habitants ne parlent pas le catalan. Lors du référendum d’auto-détermination sur l’indépendance de la Catalogne du 1er octobre dernier, c’est une des villes où le vote pour le non a été le plus élevé.

« Défendre la démocratie, les droits humains, les libertés civiques »

Pourtant, dès le mois de septembre, la ville a été emportée par la large mobilisation citoyenne qui a secoué toute la Catalogne et permis, in fine, la tenue du référendum. Des Comités de défense du référendum (CDR) y ont fleuri dans les différents quartiers. Depuis la victoire du « oui » puis la proclamation de la République le 27 octobre, ces collectifs se sont transformés en Comités de défense de la République. Aujourd’hui, 280 à 300 CDR irriguent le territoire (Voir leur implantation géographique sur cette carte) et laissent entrevoir dans l’indépendantisme catalan un mouvement bien plus profond et populaire que l’image classique d’un nationalisme rance et égoïste.

Ces mouvements de base auto-organisés, sans structure dirigeante, regroupent d’ailleurs bien au-delà des cercles indépendantistes. Victor, membre d’un des CDR de L’Hospitalet, en rappelle l’origine : « Les CDR sont nés pour défendre un référendum que l’État espagnol voulait empêcher à tout prix. Des gens qui ne sont pas indépendantistes ont défendu les bureaux de vote, ce qui montre bien qu’au fond, il est aussi question de défendre la démocratie, les droits humains et les libertés civiques. »

Héritiers des Indignados

Cette mobilisation a surpris les plus anciens activistes dont Iñaki Garcia, qui milite depuis plus de 30 ans dans les mouvements libertaires, toujours influents en Catalogne. Il est l’un des fondateurs d’El Lokal, boutique et espace ouvert autogéré où convergent les luttes et les résistances à la gentrification et aux mafias de toutes sortes, dans le quartier du Raval à Barcelone. « Les phénomènes aussi amples, personne ne les prévoit, résume Iñaki. Tu les désires, tu sais que quelque chose peut se passer mais quand ils arrivent, ils te surprennent. Le 1er octobre s’inscrit dans cette logique. Surtout par la magnitude que l’événement a pris : des milliers de personnes, de tous âges, de toutes classes sociales, mettant leur corps en avant pour protéger des urnes, pour défendre un droit élémentaire. C’était très impressionnant. »

Comme lors des épisodes du 15-M (souvent appelé mouvement des « indignés » ou indignados, en 2011) ou plus récemment en France, lors de Nuit debout, les gens ont l’impression de pouvoir agir à nouveau. Ils tissent des liens, débattent, se réapproprient la parole politique. Témoins de cette effervescence démocratique et populaire, les nombreuses journées, les assemblées, les multiples actions et mobilisations organisées un peu partout.

« Je veux d’autres façons de nous gouverner nous-mêmes »

Ainsi mi-novembre, les CDR de L’Hospitalet se sont réunis pour une journée de mise en commun des pratiques, pour commencer à penser collectivement leur rôle dans la Cité. Au programme, des ateliers de résistance passive, de relaxation, de sécurité informatique ou de création de pancartes pour les futures manifestations, et des tables rondes sur la question du féminisme ou des migrations… Des familles viennent avec leurs enfants, des anciens racontent les luttes des années 70, les indépendantistes de la première heure côtoient ceux qui veulent refaire le monde.

On échange sur la démocratie et sur l’indépendance. Sonia : « Moi, je ne me considère pas comme indépendantiste. Par contre, l’indépendance est une opportunité pour rompre avec le statu quo et tout repenser depuis zéro, autant les relations économiques que politiques. Quel type de démocratie nous voulons et comment la faire fonctionner ? On vote pour des partis politiques qui se chargeront de tout et auxquels nous déléguons toute la responsabilité. Non ! Moi, je veux prendre des responsabilités sur ma vie, je veux d’autres façons de nous gouverner nous-mêmes. »

Roman ne dit pas autre chose. Mal assuré en catalan, il s’exprime en castillan : « Un drapeau, ça ne me dit rien. Si j’avais la capacité de demander quelque chose, ce serait un État où la séparation de pouvoirs soit réelle. C’est la base de toute démocratie. Et surtout, un État sans monarchie et sans fascisme. S’il y a une République catalane avec une séparation des pouvoirs et sans aucun "Rajoy"[du nom du chef de gouvernement espagnol, le conservateur Mariano Rajoy, ndlr], ni Maison royale… je prends ! » A côté de lui, Jordi renchérit : « On me demande de quoi je veux être indépendant. Mais de tout ce que représente le régime de 78, de la corruption politique et économique, de l’autoritarisme, de l’impunité des tortionnaires qui ont gagné la guerre civile, de l’extrême droite ! »

Un indépendantisme de gauche et internationaliste ?

L’indépendantisme catalan cristallise un certain nombre de problèmes que l’État espagnol n’a jamais réglé. De la coexistence de plusieurs nationalités au sein d’un même pays à la transition démocratique de l’après-Franco, en passant par la corruption ou les luttes féministes, les CDR veulent s’emparer de tous les sujets. Sonia Farré, députée au Parlement espagnol, affiliée à Podemos et membre de la formation politique des « Comuns », rappelle les origines du conflit actuel : « A peu près au même moment que la crise de 2008, qui entraîne le mouvement des Indignés, en Catalogne un nouveau Statut d’autonomie est adopté par référendum, en lien avec Madrid. Or, quand ce statut passe devant les députés, il est amendé. Puis le Parti populaire le traîne devant le Tribunal constitutionnel qui finit de le vider de son sens. En ce qui concerne l’autonomie des provinces, il y a bien peu de respect des aspirations citoyennes. A partir de là naît un mouvement populaire assez large, qui réclame le droit de pouvoir décider des relations entretenues avec l’État. Une partie est nationaliste, mais pas seulement. Beaucoup de gens voient dans l’indépendance la possibilité de rompre avec le régime sorti de la Constitution de 1978. »

Cette aspiration à la rupture soude au-delà du seul bloc indépendantiste. Un bloc qui n’est pas monolithe, et dans lequel le nationalisme patriotique et égoïste est loin d’être majoritaire. Est-ce à dire qu’il existerait un indépendantisme de gauche ? Voire internationaliste ? C’est ce que revendique en tout cas Eduardo Caliz, membre du secrétariat national de la Candidature d’unité populaire (CUP), le parti de gauche radicale catalan : « Oui, nous sommes internationalistes. La reconnaissance d’une communauté ne repose pas sur la glorification d’une nation, mais dans la libre relation avec les autres communautés et les autres peuples du monde. L’indépendantisme ouvre de réelles possibilités de transformation sociale. »

Une gauche radicale très active

Aux dernières élections en Catalogne, la CUP s’est retrouvée dans une position centrale, puisque l’alliance de Junts per Si (regroupant le Parti démocrate catalan et l’Esquerra Republicana Catalana – Gauche républicaine catalane) n’a pas réussi à obtenir la majorité absolue. La CUP milite depuis longtemps pour l’indépendance, la sortie de l’Union européenne et la rupture avec les politiques économiques néolibérales. Ses militants et dirigeants viennent souvent des milieux populaires ou libertaires, dans lesquels tout se débat et tout se vote en assemblée.

Depuis le milieu des années 2000, ce sont souvent eux qui sont à l’origine des centaines de consultations organisées au niveau local, demandant l’organisation d’un référendum. Et avec ses dix députés, la CUP a porté ces revendications au Parlement catalan. Elle a négocié son soutien à Junts Per Si autour de plusieurs points clés, notamment le départ d’Artur Mas, l’ancien président de la Généralité plombé par des affaires de corruption, une date butoir pour l’organisation d’un référendum et un agenda social et législatif marqué par des réformes progressistes.

« Rupture avec les États autoritaires et centralistes »

Pour Mireïa Boya, député de la CUP au parlement catalan et candidate aux élections du 21 décembre, « les politiques centralistes se font toujours au détriment des classes populaires. La crise en Espagne a affecté essentiellement les travailleurs. Les grands pouvoirs économiques et financiers en portent la responsabilité. Ils se cachent derrière le pouvoir politique. C’est le cas en Espagne mais ça l’est aussi en France. En ce sens, je suis étonnée que les mouvements de gauche les plus réformateurs de France ne comprennent pas que la liberté en termes de souveraineté sociale, économique, écologique passe aussi par une rupture avec ces États autoritaires et centralistes. »

Pour Victor, membre d’un des CDR de L’Hospitalet, l’indépendantisme est « une autre manière de vivre cette maxime issue de l’altermondialisme : agir local, penser global ». Et de préciser lui aussi : « On ne vit pas l’indépendantisme comme un nationalisme. C’est un outil pour construire des souverainetés, de la souveraineté alimentaire à la souveraineté énergétique en passant par le logement. Depuis longtemps, on a été dépossédés de notre capacité à prendre des décisions sur de très nombreux aspects de nos vies : l’éducation, la santé, l’alimentation… C’est un outil pour rompre toutes ces chaînes. »

« L’indépendance pour transformer la réalité, pas pour changer le drapeau du balcon »

Jesus Rodriguez, journaliste à La Directa, porte le même regard sur le mouvement et son ancrage à gauche : il s’agit de « faire l’indépendance pour transformer la réalité, pas pour changer le drapeau du balcon de la Généralité ». Pour cette sensibilité politique, les nombreuses lois progressistes adoptées ces dernières années par le Parlement catalan et déclarées inconstitutionnelles à Madrid seraient une marque de plus que l’Espagne n’est pas réformable. Au total ce sont plus de vingt lois, n’ayant a priori rien à voir avec l’indépendantisme, qui ont été ainsi retoquées. Parmi les plus emblématiques, la loi sur la précarité énergétique garantissant la fourniture d’énergie aux familles pauvres, la loi instaurant un impôt sur les logements vides, la loi pour une égalité effective homme-femme, la loi interdisant l’installation des grandes surfaces en dehors des grandes villes, la loi contre la fracturation hydraulique ou encore la réforme du code du commerce.

Jesus Rodriguez poursuit : « La bataille de l’Etat contre l’indépendantisme catalan prend beaucoup plus de virulence quand ils identifient le fait que le processus n’est pas de droite mais qu’il est traversé par toute une série de revendications pour une transformation de la société catalane. Une redistribution de la richesse et une amélioration des conditions de vie, qui affecteraient les intérêts de grandes corporations et oligarchies dans l’énergie, l’habitat, ou encore la banque. »

« Je ne crois ni à l’État espagnol, ni à l’État catalan »

Cette même analyse pousse une partie importante du mouvement libertaire à rejoindre l’indépendantisme. Joan Solana, alias Juanito Piquete, musicien, activiste, membre de la Coopérative intégrale catalane, n’est pas dupe pour autant : « Que la bourgeoisie essaye de manipuler ce qui se passe ou de le transformer en nationalisme, il en a toujours été ainsi et cela ne m’étonne pas. Le nationalisme est l’imposition d’une culture sur une autre. Je ne suis pas nationaliste, je ne suis pas patriote. Je défends mon droit à décider. Je ne crois ni à l’État espagnol, ni à l’État catalan. Simplement, un ennemi plus petit, l’État catalan, pourrait ouvrir la possibilité de voir émerger des processus autogestionnaires, d’autonomie, de gestion directe de nos vies bien plus proches de ce que nous voulons et désirons. »

Jusqu’à très récemment, Joni D., musicien, auteur, manager et responsable d’une maison de disques, ne voyait dans la question de l’indépendance qu’un écran de fumée du parti de la droite catalane, Convergencia i Unio (CiU) pour masquer sa corruption et se maintenir au pouvoir coûte que coûte. Il a changé d’opinion récemment « en constatant que ce sont les citoyens eux-mêmes qui ont forcé les politiques à aller de l’avant, que ce soit pour adopter des lois progressistes ou pour le processus d’indépendance ». Et de poursuivre : « Le mouvement libertaire n’a rien à perdre dans cette affaire. Au contraire, cela ouvre des opportunités. Donc oui, je préfère la République catalane, non pas que la République soit mon objectif mais parce qu’elle me permet d’en finir avec la monarchie. »

La crise d’un régime « à bout de souffle »

Pour s’opposer aux aspirations catalanes, Madrid s’est arc-bouté sur la légalité constitutionnelle, érigée en horizon juridique indépassable. Or, c’est aussi cette Constitution, le « régime de 1978 » issu de la fin du franquisme, que combattent aujourd’hui de plus en plus de personnes. « Ce qui se produit en Catalogne est un symptôme révélant la crise de ce régime, analyse Iñaki Garcia. Il est à bout de souffle. Et cela affectera aussi les autres régions. » Un constat partagé par Sonia Farré : « Dans le reste du pays, il y a aussi une demande de transformation et d’adaptation du régime. La majorité des gens vivant aujourd’hui en Espagne n’a pas voté pour cette Constitution et ne peut même pas donner son avis. »

En Espagne, la « transition démocratique », de la mort de Franco jusqu’à l’arrivée du Parti socialiste au pouvoir en 1982, est pratiquement sanctifiée. Or, comme le rappelle Eduardo Caliz, « la Constitution de 1978 a été rédigée sous la menace constante de l’armée espagnole et dans la peur d’un coup d’État ». Franco avait nommé lui-même son successeur, et réinstauré de fait la Monarchie avant même sa mort afin de laisser le pays « atado y bien atado » (ficelé et bien ficelé) selon la formule employée lors de son discours de Noël 1969. La transition a aussi permis aux élites franquistes de se maintenir longtemps au pouvoir. Quant à la loi d’amnistie adoptée avant la Constitution en 1977, elle a empêché tout jugement des crimes de la dictature. Pour beaucoup, le PP et le PSOE qui se sont partagés depuis le pouvoir, n’ont fait que prolonger les contradictions issues de la période de la transition.

Les élections sous menace de répression

Quel avenir désormais pour le mouvement indépendantiste et le vent de réformes qu’il veut promettre ? Comment continuer à avancer malgré la mise sous tutelle de la région à travers l’article 155 de la Constitution ? Pour l’instant, les élections du 21 décembre prochain semblent vouloir donner à nouveau une majorité aux partis indépendantistes. Des menaces d’interdiction de certains partis, notamment la CUP, sont de plus en plus présentes. Mireïa Boya veut rester sereine : « S’ils le font, ce sera un signe de plus de ce qu’est réellement l’État espagnol, un État autoritaire. Je ne sais pas si les élections du 21 décembre, avec toutes ces menaces, bénéficieront de garanties démocratiques. Mais que devons-nous faire ? Rester à la maison et abandonner la lutte ? Ce n’est pas notre culture politique ! Pour ma part, que je sois élue au Parlement ou non, mon objectif sera le même : défendre la République. »

Les militants, ceux des CDR ou d’autres organisations, voient la répression se rapprocher avec inquiétude. Pour autant l’espoir ne les quitte pas comme l’explique Victor : « Toutes les espérances sont permises. De nombreuses personnes se mettent à penser activement, à agir collectivement. C’est merveilleux. Et aujourd’hui, nous ne demandons plus l’indépendance. Nous nous interrogeons déjà sur ce que sera cette République. Rien n’est écrit. Rien n’est décidé. Des débats peuvent être ouverts dans tous les domaines. Il faut profiter de ce moment. »

Stéphane Fernandez

Photo : CC Màrius Montón

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