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Santé publique

Des milliers d’établissements scolaires contiennent toujours de l’amiante

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Sur les 20 millions de tonnes d’amiante encore en place dans les bâtiments français, une partie est concentrée dans les écoles. Combien ? Où ? Impossible à dire, car il n’existe aucune cartographie précise : les découvertes se font au coup par coup. Et les parents d’élèves qui s’intéressent à la question se trouvent souvent confrontés au déni des élus. Pour briser l’omerta, l’Association nationale des victimes de l’amiante organise sa manifestation annuelle le 13 octobre autour de cette problématique.

Y a-t-il de l’amiante dans l’école de mes enfants ? Si le bâtiment où ils passent leurs journées a été construit avant l’interdiction de ce matériau, en 1997, c’est possible. Et s’il date des années 1960 ou 1970, c’est très probable. Anti-feu efficace et isolant thermique, l’amiante a été abondamment utilisé dans la construction en dépit de sa dangerosité, y compris dans les écoles. « Il y en a partout, résume Patrice Raveneau, de l’Association nationale des victimes de l’amiante (Andeva). Des milliers d’établissements sont concernés. Le matériau le plus répandu, à notre connaissance, ce sont les dalles de sol amiantées. »

On trouve aussi de l’amiante dans les faux plafonds, les soubassements de fenêtres, dans les murs des classes, ou dans les toitures des préaux. Une enquête publiée en février 2014 par le magazine Lyon Capitale révélait que sur les 118 écoles de Lyon, 94 renfermaient de l’amiante, dont 21 dans un état friable ou dégradé. Plus les matériaux sont dégradés, plus le nombre de fibres d’amiantes contenues dans l’air augmente, et plus leur dangerosité est importante.

Des enfants à quatre pattes dans la poussière d’amiante

Face à la dangerosité de l’amiante - dont l’inhalation peut provoquer des cancers - les enfants sont plus vulnérables que les adultes. Ils n’ont pas les mêmes mécanismes de défense que leurs aînés, et leurs organes, en pleine croissance, sont plus fragiles. De plus, ils sont ils davantage exposés, car ils sont plus près du sol. Dans les écoles de La Baule (Loire-Atlantique), où des parents se sont mobilisés dès 1999 pour faire retirer un sol amianté, des fibres s’échappaient en nombre des dalles et de la colle, surtout au niveau des portes, à cause du frottement. « Les gamins, à quatre pattes là-dedans, en inhalaient tous les jours » , raconte Roland Hottelard, de l’Addeva 44. À la Haÿ-les-Roses, dans le Val-de-Marne, c’est sous les bancs du couloir que se trouvait l’amiante avant d’être retiré en 2006. « Les enfants avaient un accès direct à l’amiante, ils pouvaient toucher les dalles avec leurs mains. Et ils s’amusaient à les effriter, voire à les mettre à la bouche », retrace Serge Franceschina, de l’Addeva 93.

« Dans cette école, les élus ont appliqué le principe de précaution, reprend Serge Franceschina. Les enfants ont changé de locaux dès que la présence d’amiante a été détectée, et ils n’y ont remis les pieds qu’une fois cette substance retirée. Les parents n’en demeurent pas moins inquiets pour la santé de leurs enfants. »

À raison, si l’on en croit le pneumologue belge Paul de Vuyst, qui rapporte qu’« un enfant qui aurait été exposé dans les premières années de sa vie a malheureusement le risque, à long terme, de développer la maladie [1]. » En Angleterre, où un comité de lutte contre l’amiante réunit une dizaine de syndicats d’enseignants et agents techniques et administratifs en milieu scolaire, on estime que 200 à 300 anciens élèves meurent chaque année en raison de leur exposition scolaire pendant les années 1960 et 1970.

Omerta du côté du ministère et des collectivités

En France, associations de victimes et parents d’élèves réclament depuis des années une cartographie nationale référençant les écoles contenant de l’amiante, et définissant l’état de dégradation des matériaux. La mission « amiante » du professeur Claude Got avait soufflé cette idée dès 1998, en décrivant précisément ses modalités. « Mais il y a une omerta du côté de l’Éducation nationale et des collectivités, estime Liliana Moyano, présidente de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE). On ne veut pas dire où il y a des risques, car on craint la mobilisation des parents. »

Pour Alain Bobbio, de l’Andeva, « cette omerta des pouvoirs publics est en partie liée aux dépenses qu’il faudrait allouer au désamiantage. » En Juillet 2014, un rapport du comité suivi amiante du Sénat estimait à plusieurs milliards d’euros le coût annuel du désamiantage (secteurs public et privé confondus).

« Du point de vue financier, la concurrence joue en notre faveur, tempère Didier Faure, ancien travailleur exposé tombé malade en 2002, et créateur d’un bureau d’étude spécialisé sur l’amiante. Il y a aujourd’hui plus de 1000 entreprises de désamiantage en France, contre 300 il y a quatre ans. Cela permet de faire baisser les coûts, qui étaient parfois abusifs. Sur une école de la région parisienne, les élus assuraient que le désamiantage coûterait plus de 500 000 euros, et qu’il était difficile à envisager. On est finalement arrivés à un budget de 100 000 euros. » Reste que dans un contexte de restrictions des dotations de l’État aux collectivités territoriales, le coût du désamiantage reste conséquent, et les élus pas forcément enclins à y consacrer une part de leur budget [2].

Les lanceurs d’alerte mis en accusation

« Ces dernières années, de nombreuses communes ont dû lancer des travaux de réfection de leurs écoles, reprend Liliana Moyano. C’est souvent à cette occasion que les parents apprennent que l’établissement de leurs enfants contient de l’amiante. » C’est le cas de Jérôme, parent d’élève au Rheu, à proximité de Rennes. Effaré par cette découverte, il décide avec d’autres parents de demander des informations aux élus sur le processus de désamiantage. « Ils ont d’abord refusé de nous recevoir, puis nous ont dit que l’on faisait paniquer les gens inutilement. L’association de parents d’élèves ne nous a pas soutenu non plus. On nous a même accusés de faire capoter le projet de reconstruction, et de risquer de plomber les finances de la commune ! »

« Il est souvent compliqué, pour les parents, d’obtenir des informations, remarque Patrice Raveneau, qui centralise leurs appels au siège national de l’Andeva, à Vincennes. Ils ont du mal à se procurer les dossiers techniques amiante (DTA) - qui indiquent notamment la localisation et l’état de conservation des matériaux et produits contenant de l’amiante. » Nombre d’élus refusent carrément de leur donner, alors qu’ils sont tenus de le faire.

Quant aux conditions de retrait de l’amiante, elles dépassent parfois l’entendement. Patrice Raveneau, de l’Andeva, cite l’exemple d’une école où les enfants, dénués de tout système de protection, croisaient des travailleurs habillés en cosmonautes. Ou celui d’un bâtiment en cours de désamiantage, protégé des locaux accueillants les enfants avec de simples planches de bois. « Nous exigeons que les travaux soient fait pendant les périodes de vacances », tranche Alain Bobbio. Qu’en pensent les élus ? Contactés par Basta !, leurs représentants au sein de l’association des maires de France n’ont pas répondu. Et au Rheu, où une partie du désamiantage a été réalisée pendant la période scolaire, l’élu en charge du dossier n’a pas pu se rendre disponible pour répondre à nos questions.

Combien d’enseignants parmi les morts de l’amiante ?

Pour les personnels de l’éducation nationale, inquiets d’avoir passé plusieurs années au contact des fibres cancérogènes, c’est tout aussi compliqué. « Les mairies les renvoient vers les rectorats, qui leur disent d’aller voir leurs mairies, regrette Hervé Moreau, du Syndicat national des enseignants (Snes). Il est pourtant essentiel de savoir où est l’amiante, pour ne pas commettre d’imprudences ; par exemple prendre une perceuse pour visser quelque chose dans un établi amianté ou, pour les personnes en charge du ménage, utiliser des machines qui décapent le sol au moyen de disques abrasifs. »

Dans une note d’octobre 2012, le recteur de l’académie de Créteil a informé les chefs d’établissements que ce genre de décapage était prohibé, à cause du risque de mise en suspensions de fibres d’amiante. « Cinq ans après son envoi, cette circulaire est-elle appliquée dans tous les établissements concernés ?, interroge l’Andeva. Existe-t-il des consignes analogues dans les autres académies ? » Aucune centralisation des données ne permet de le dire. « C’est une vraie question mais assez peu prise en charge par les syndicats, ajoute Eric Beynel de l’Union syndicale Solidaires, d’autant que les CHSCT sont éloignés des établissements. » L’union syndicale est régulièrement contactée par des syndicats ou salariés de l’éducation sur cette question de l’amiante, notamment au sujet du désamiantage, trop souvent fait sans précautions, pendant les congés scolaires. « Quand les salariés reviennent ils découvrent parfois de la poussière un peu partout », rapporte Eric Beynel.

« Nous avons de grandes difficultés à obtenir un suivi des personnels, alors que l’on sait que le risque d’exposition à l’amiante est important dans l’Éducation nationale. » Il est également compliqué pour les agents de l’Éducation nationale d’obtenir une reconnaissance en maladie professionnelle, avec une mise en cause de l’amiante. Et l’absence de données précises sur l’état des bâtiments scolaires ne leur facilite pas la tâche. On ne sait pas non plus combien d’enseignants sont morts de l’amiante en France. « Il n’y a pas de statistiques », note Hervé Moreau. Outre-Manche, le comité de lutte contre l’amiante dans les établissements scolaires a recensé 140 enseignants décédés de maladies liées à l’amiante ces dix dernières années.

Nolwenn Weiler

Photo : CC Thierry Ducornetz

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