Ventes d’armes

Des blindés « made in France » utilisés pour réprimer et assassiner les opposants en Égypte

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Khaled Hassan, de nationalité américaine et égyptienne, a passé des mois en détention secrète en Égypte. Violé, pendu par les bras jusqu’à ce que ses deux épaules soient disloquées, torturé à l’électricité, Khaled Hassan n’est pas un cas isolé. Depuis le début du printemps arabe, les forces de sécurité égyptiennes se sont distinguées par leur brutalité et leur mépris des droits humains. Les arrestations arbitraires, disparitions forcées et répressions violentes des manifestations sont monnaie courante.

Cette situation est dénoncée depuis des années par les organisations de défense des droits humains. Le nouveau rapport publié aujourd’hui par Amnesty international accuse la France d’équiper les forces de sécurité égyptiennes responsables de ces abus. Sur la base de l’analyse de plus de 20 heures de vidéos, de plusieurs centaines de photos et supports visuels, l’ONG révèle que des blindés « made in France » sont utilisés dans la répression de manifestations qui ont coûté la vie à plus d’un milliers de civils.

Des blindés français pour écraser l’opposition

Sont particulièrement visés les véhicules Sherpa et MIDS de Renault Truck Defense (devenu Arquus, basé à Versailles), une entreprise dont l’implantation industrielle est 100 % française. Ses exportations sont donc soumises à l’autorisation du gouvernement. Le rapport rappelle ainsi que, le 14 août 2013, c’est notamment à partir des blindés Sherpa LS de Renault Truck Defense que les forces de sécurité égyptiennes tirent sur un sit-in de manifestants. Plus de 1000 personnes seront tuées lors de cette seule journée, la plus sanglante de l’histoire récente de l’Egypte ! « Des gens mouraient tout autour de moi, dès le petit matin. J’ai vu des gens touchés à la tête et à la poitrine [...] Les tirs venaient des toits d’immeubles tout autour et des [forces] de sécurité à bord des blindés... », raconte un survivant.

Protection du palais présidentiel, écrasement des manifestations célébrant les anniversaires du soulèvement du 25 janvier, événements meurtriers ayant suivi l’éviction du président Mohamed Morsi, massacres sur la route de Nasr en 2013… Selon Amnesty, les blindés français ont régulièrement accompagné les vagues de répression brutale en Égypte depuis 2011. Alors même que la France avait provisoirement suspendu ses transferts de matériel militaire au Caire au début du printemps arabe, elle les a rapidement repris et constamment maintenus malgré les avertissements répétés de la société civile sur l’usage de ces armes contre des civils.

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Les autorités françaises dans le déni

Interrogé par Amnesty, le constructeur des blindés incriminés se retranche derrière une obligation de confidentialité, et renvoie les ONG vers les autorités françaises qui approuvent les exportations. Autorités que l’ONG a alerté à plusieurs reprises, entre 2013 et 2017, sur le risque que les équipements transférés au Caire soient utilisés en violation des droits humains. Quand ces avertissements ne sont pas simplement ignorés, la réponse est toujours la même : les transferts d’armes sont nécessaires pour soutenir l’Égypte dans la lutte contre le terrorisme et la protection des frontières. Au point que depuis 2011, la France est devenu le principal fournisseur d’armements du pays.

Outre le fait que les risques de violations des droits humains ne sont pas non plus acceptables dans un contexte de lutte contre le terrorisme (voir notre précédent article sur la situation au Sinaï), les responsables français continuent à affirmer que les matériels exportés sont destinés à la Défense et non au ministère de l’Intérieur, en dépit des preuves accablantes de l’utilisation des blindés Sherpa et MIDS dans le cadre de la répression interne. Dès 2011, l’information que le ministère de la défense égyptien commande des blindés au profit du ministère de l’intérieur est rendue publique dans la presse. Pour Amnesty, « il est inconcevable que le gouvernement français n’ait pas eu connaissance des pratiques des forces de sécurité intérieure en matière de maintien de l’ordre et d’usage excessif de la force. »

« Le développement et la démocratie, c’est postérieur à la sécurité »

Mais les preuves en images ne semblent pas troubler les décideurs français. En 2015, Jean-Yves le Drian, alors ministre de la Défense, justifiait ces transferts d’armes en affirmant que « le développement et la démocratie, c’est postérieur à la sécurité ». En 2017, Emmanuel Macron déclarait qu’il n’avait « pas de leçons à donner » à son homologue égyptien sur la question des droits humains.

« Le signal envoyé aux autorités égyptiennes est qu’elles peuvent agir en toute impunité : ses alliés continueront à lui livrer des armes. Les critiques restent timides », déplore Hussein Baoumi, chercheur sur l’Égypte pour Amnesty international. Ce désintérêt pour les droits fondamentaux et la vie des manifestants égyptiens est d’autant plus inquiétant que les procédures de contrôle d’exportation des armes par la France sont très opaques. Amnesty en dénonce « l’hyper-centralisation et l’extrême discrétion », regrettant qu’il n’y ait aujourd’hui « aucune obligation de rendre des comptes » dans ce domaine. L’ONG appelle la France a arrêter immédiatement ses transferts d’armes au Caire, et à améliorer la transparence de ses exportations de matériels militaires.

Anne-Sophie Simpere

En photo : Véhicule blindé Sherpa LSW photographié derrière des barricades de briques érigées au niveau de l’intersection proche de la faculté de pédagogie de l’université al Azhar, Le Caire, 27 juillet 2013. Le Sherpa LSW a une plaque d’immatriculation de la police.

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