Reportage

« J’ai peur tous les jours pour ma vie » : des défenseurs de l’environnement philippins racontent leur combat

Reportage

par Antoine Hasday, Nicolas Quénel

En 2018, les Philippines sont devenues le pays le plus dangereux au monde pour les défenseurs de l’environnement, avec 30 assassinats.

L’avocate Grizelda « Gerthie » Mayo-Anda nous reçoit dans la petite maison qui sert de locaux au Centre d’assistance juridique environnementale (ELAC), en périphérie de la ville de Puerto Princesa, sur l’île de Palawan aux Philippines. Depuis la route qui y mène, on distingue au loin l’immensité verte de la forêt tropicale. Cette petite femme d’une soixantaine d’années a fondé l’ONG en 1990. Coupe au carré et polo pistache siglé « ELAC », elle se bat, comme d’autres, pour protéger un écosystème local de plus en plus menacé par les appétits de certaines entreprises et des trafiquants. Avec le droit comme seule arme.

En débarquant sur l’île de Palawan, qui s’étire sur pas moins de 450 km, séparant mer de Chine et mer de Sulu, « paradisiaque » est le premier adjectif qui vient à l’esprit. Ses forêts luxuriantes, ses plages de sable fin et sa mer turquoise attirent toujours plus de touristes.

Mais c’est un paradis en sursis. Sous la triple pression de l’agriculture, du trafic de bois et de l’industrie du tourisme, les deux tiers des forêts de l’île ont déjà disparu. Des espèces protégées (pangolins, hippocampes...) sont braconnées sur terre ou sur mer, puis vendues mortes ou vives. Une partie de l’île est aussi directement menacée par le dérèglement climatique et la montée du niveau de la mer.

Collusions entre entreprises, trafiquants et autorités

« On est passé de 1600 hectares de plantations de palmiers à huile en 2006 à 3250 hectares aujourd’hui, et les autorités visent un objectif de 8000 ha ! », illustre l’avocate. Elle dénonce notamment le comportement des entreprises du secteur agricole : « A Bulanjao, une zone de forte biodiversité, une entreprise exploite le nickel et ne respecte même pas les limites de son propre permis d’exploitation. »
 

Grizelda « Gerthie » Mayo-Anda, avocate et fondatrice de l’ONG ELAC

Pour Maître Mayo-Anda, les origines du problème sont multiples. Les autorités peinent à imaginer un modèle de développement qui n’impacte pas l’environnement. Par ailleurs, elles ne protègent pas correctement la nature, en raison d’un mélange « de corruption, de bureaucratie, et d’incompétence ». Un discours qui lui vaut de nombreux ennemis : entreprises trop entreprenantes, trafiquants en tout genre, ainsi qu’une partie des autorités... Les uns étant souvent en collusion avec les autres.

Face à une situation qui paraît désespérée, les militants écologistes constituent l’un des derniers remparts. Mais alors que la demande de matières premières et autres fruits de l’exploitation de l’environnement – terres, ressources minières, bois coupés illégalement, espèce protégées... – est en augmentation, les tensions s’accroissent entre les bénéficiares et « protecteurs » de ces activités, et les défenseurs de l’environnement qui tentent de s’y opposer.

« Nous sommes vraiment arrivés à un tournant »

« Nous sommes attaqués en justice dans le cadre de procédures-bâillons, alerte Grizelda Mayo-Anda. Nous sommes aussi diffamés dans les médias par les autorités, qui nous accusent parfois d’être des "communistes". Nous sommes harcelés et menacés par les entreprises et parfois même tués par des trafiquants qui cherchent à se venger de nos actions. » Les Philippines ont acquis l’année dernière le titre de pays le plus dangereux au monde pour les militants écologistes, selon un rapport de l’ONG Global Witness. En 2018, 30 militants ont été assassinés à travers le pays.
 
« Ghertie » raconte cette fois où « deux de nos militants se sont fait poursuivre par un homme armé d’une lance à Ransang alors qu’ils enquêtaient sur l’abattage illégal des arbres », et ont dû fuir les lieux. Un acte qui restera impuni car, selon elle, « les gouvernements locaux et régionaux ne font rien » pour les protéger.
 

La forêt tropicale de l’île de Palawan, aux Philippines

Malgré le danger, l’avocate est sur tous les fronts. Son arme principale, ce sont les recours juridiques et les pétitions, mais l’association fait aussi du plaidoyer. En 2011, elle a lancé une campagne contre les industries extractives à Palawan. 400 demandes de permis miniers ont ensuite été refusés.

Un travail colossal a déjà été abattu par ELAC, mais tant reste à protéger. Palawan est un joyau écologique qui abrite 30% des mangroves du pays, 30% des récifs coralliens et sert de refuge à quatre des cinq espèces de tortues marines recensées aux Philippines. Le réchauffement climatique accroît encore l’urgence de la situation. « Nous sommes vraiment arrivés à un tournant », prévient-elle.

Des gardes citoyens contre le trafic de bois

Entre 1977 et 1988, Palawan a perdu 19 000 hectares de forêt. Suite à la mobilisation des écologistes de l’île, notamment l’association Haribon, et à une pétition qui a réuni plus d’un million de signatures, l’exploitation du bois a été totalement interdite en 1991. Malheureusement, elle ne s’est pas interrompue pour autant. Des trafiquants de bois, qui convoitent notamment les écorces précieuses, continuent de pratiquer l’abattage illégal. Un trafic dopé par l’explosion du tourisme dans l’archipel.

En réaction, le militant écologiste Bobby Chan a créé les « paraenforcers », sortes de gardes forestiers citoyens. Leur objectif : agir avant que les crimes contre l’environnement ne soient commis et frapper directement les trafiquants au portefeuille. Ils ne sont armés que de bâtons.

 
« Si les communautés locales nous signalent des activités illégales, on met en place une surveillance. » Des patrouilles aléatoires à pied ou en bateau sont également conduites. Toujours à plusieurs. Quand des trafiquants sont repérés, les paraenforcers identifient l’emplacement de leurs armes, s’en emparent, et si la situation le permet, interviennent pour confisquer leur matériel.

Il n’est toutefois pas question de livrer les contrevenants aux autorités. Avec le temps, Bobby Chan s’est aperçu qu’ils n’étaient que les petites mains de plus gros trafiquants, qui n’hésitent pas à exploiter la vulnérabilité des populations locales.

« J’ai peur tous les jours pour ma vie. Mais la joie de faire ce travail aide à surmonter cela »

S’emparer du matériel est alors un bien meilleur moyen de perturber les trafics. Depuis 2001, plus de 700 tronçonneuses ont été confisquées par Bobby Chan et ses hommes – qui les ont soudées en un immense « arbre de Noël » trônant à l’entrée de leur siège. Un travail sans fin qui n’est pas sans risques.

« La jungle est très inhospitalière, il faut se tailler son propre chemin à coups de machettes. Puis il y a les abeilles, les serpents, les binturongs (un mammifère arboricole, ndlr) qui volent nos provisions... Et bien sûr les moustiques. Sur les six souches existantes du paludisme, j’en ai contracté quatre », soupire-t-il.
 

Mais le plus grand danger survient après les patrouilles. Depuis 2001, douze paraenforcers ont été assassinés. Onze d’entre eux ont été tués loin de la jungle, à leur domicile ou sur la route, dans des attaques manifestement préméditées. Seul l’un d’entre eux, qui avait dérogé au protocole en s’éloignant du groupe, a été abattu dans la forêt par un trafiquant. « J’ai peur tous les jours [pour ma vie]. Autrefois, cette peur me paralysait, mais avec les années, la joie de faire ce travail aide à surmonter cela », confie Bobby Chan. Il confirme lui aussi que les autorités ne lui apportent aucune protection.

Les paraenforcers sont placés sous la houlette de la fédération d’ONG PNNI (Palawan NGO Network Incorporated), dirigée par Bobby Chan, qui est notamment active dans le plaidoyer, l’économie sociale et solidaire ou des programmes à destination de la jeunesse. Mais les « gardes forestiers citoyens » peinent à trouver des fonds, leur mode d’action étant mal vu par d’autres ONG et par les bailleurs institutionnels. Ils ont donc lancé une campagne de financement participatif sur le site GoGetFunding, que Bobby Chan nous invite à relayer auprès des lecteurs.

Changer de paradigme

Qu’en pensent les autorités ? « Un projet de loi du gouvernement prévoit de créer une force de police dédiée à la protection de l’environnement, mais ce n’est pas encore effectif. Actuellement, nous sommes faibles pour ce qui est de faire respecter les régulations environnementales. Quant aux militants écologistes, il ne reçoivent malheureusement pas de protection », développe Eriberto B. Saños, responsable du bureau provincial de l’environnement et des ressources naturelles (PENRO). Il insiste aussi sur l’importance de l’éducation et de la sensibilisation pour changer les mentalités.
 
Si Palawan est la « dernière frontière écologique », des Philippines, elle n’est pas la seule à être menacée. Selon l’ONG Global Witness, le pouvoir philippin, dirigé depuis 2016 par le très autoritaire Rodrigo Duterte, prône « le développement à tout prix » sans tenir compte de ses conséquences sociales et environnementales. En 2017, il a alloué 1,6 million d’hectares à des projets d’agriculture intensive sur la seule île de Mindanao. Quant aux militants écologistes, c’est dans tout le pays qu’ils sont diffamés par des autorités et menacés ou tués par les entreprises agricoles ou encore extractives, de même que par les trafiquants.

Enfin, le développement du tourisme accroît la pression sur l’environnement. Si vous partez en vacances à Palawan et que vous vous arrêtez pour boire un verre, vous risquez fort de poser le coude sur un comptoir en bois précieux, abattu illégalement.

Antoine Hasday et Nicolas Quénel
Photos : © Nicolas Quénel

 
 Photo de une : Bobby Chan et une partie du matériel saisi par les « paraenforcers »