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Législatives

De Marseille à la Normandie, quatre candidates insoumises ou citoyennes bataillent contre l’abstention

par , Nolwenn Weiler, Simon Gouin

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Elles sont toutes quatre candidates aux législatives. Certaines sont soutenues par toute la gauche, de la France insoumise au Parti socialiste, d’autres pas. Les unes sont novices en politique, d’autres ont déjà une certaine expérience. Leur point commun ? Défendre leurs idées avant tout, partager une autre vision de la politique, au plus près du terrain, à l’écoute de ses habitants, y compris les « oubliés », de leurs préoccupations. Pendant toute la campagne, Basta ! suit Sarah Soilihi à Marseille, Isabelle Attard à Bayeux, Enora Le Pape à Rennes et Nathalie Perrin-Gilbert à Lyon, qui tentent, chacune à leur manière, de renouveler la politique et la représentation nationale. Réussiront-elles à faire revenir aux urnes ceux qui sont éloignés de la politique ? Voici le troisième volet de notre série.

Une abstention entre 40% et 50% ; une gauche, nouvelle ou ancienne, trop souvent éclatée face à une "République en marche" créditée de 30% des voix ; un FN toujours trop haut, estimé aux environs de 20% par les sondages... Quel paysage politique se dessinera au soir du 1er tour des élections législatives ce 11 juin ? Quoi qu’il en soit, les quatre femmes candidates – insoumises ou citoyennes – que nous avons décidé de suivre, continuent de battre campagne, de la Normandie aux quartiers nord de Marseille, en passant par Rennes et Lyon. Elles écoutent les inquiétudes des « oubliés » à l’encontre de la future réforme du droit du travail ou de l’assurance chômage, bataillent contre l’abstention, portent de nouvelles propositions sur l’écologie, créatrice d’emplois, pour l’égalité entre hommes et femmes ou en faveur d’une véritable moralisation de la vie publique. Voici le troisième volet de notre reportage dans quatre coins de la France.

Pour lire l’épisode précédent, cliquez ici.

A Lyon, face au discours « école de commerce » d’En Marche !

Nathalie Perrin-Gilbert démissionnera-t-elle de son poste de maire du Ier arrondissement de Lyon pour éviter le cumul des mandats ? La candidate s’y est engagée si elle est élue députée le 18 juin. A l’approche du scrutin, l’édile multiplie les présences sur le terrain, jamais très loin de sa fameuse « locomobile », sa permanence-local-buvette à quatre roues. La démarche a fait ses preuves, à en croire Madeleine Rodarie, présidente d’une association d’accueil pour SDF : « Elle est toujours accessible et à l’écoute, c’est la première dont on dirait qu’elle travaille vraiment. En 50 ans de vie dans ce quartier, je n’avais jamais connu ça ! »

Si les équipes de Nathalie Perrin-Gilbert se disent confiantes pour la suite, la bataille des urnes s’annonce âpre. Au total, 19 candidats se présentent dans la deuxième circonscription du Rhône, avec un favori : Hubert Julien-Laferrière, candidat de La République en Marche. Le maire du 9ème arrondissement peut s’appuyer sur l’expérience et le réseau de Gérard Collomb, dont il est un proche disciple : le nouveau ministre de l’Intérieur organise et pilote la vie politique lyonnaise depuis des années. Un royaume auquel les opposants ont donné le nom, à l’exotisme trompeur, de « Collombie ». « C’est un véritable bulldozer quand il est en campagne », remarque Alexandre Chevalier, militant du GRAM (le mouvement citoyen fondé par Nathalie Perrin-Gilbert).

« En Marche participe d’un abandon des idées et des valeurs politiques »

Sollicité à plusieurs reprises par Basta !, Hubert Julien-Laferrière n’a pas répondu à notre demande de rencontre, nous proposant le jour-même du reportage un échange téléphonique. Pour sa part, Nathalie Perrin-Gilbert dénonce le grand « renoncement politique » du mouvement présidentiel : « En Marche participe d’un abandon des idées et des valeurs politiques. Il y a un discours « école de commerce » qui tend à l’emporter. »

Pour contrer cette dynamique, la candidate de la « gauche-presque-rassemblée » – avec le soutien du PC, d’Ensemble, du PS sortant, du Parti Pirate et de mouvements de la société civile – entend s’appuyer sur un corpus de mesures bien identifiées. « Je me situe très à gauche, je n’ai pas la ‘‘gauche honteuse’’ comme certains… », affirme celle qui a fait voter une délibération contre les traités de libre-échange Tafta et Ceta, au conseil d’arrondissement qu’elle dirige comme maire [1]. La question du travail figure d’ailleurs en bonne place sur ses tracts, avec une position claire : l’abrogation de la loi Travail, remplacée à court-terme par un « débat citoyen sur le Code du Travail ».

Autre proposition, la création d’une sécurité sociale professionnelle permettant d’assurer un parcours de formation tout au long de la vie. Celle qui est spécialiste du logement – elle fut secrétaire du Parti socialiste sur ce sujet il y a plusieurs années avant de le quitter – regrette par ailleurs le silence sur cet enjeu : « Le logement relève du bien commun. Or, les camps qui s’affrontent actuellement défendent d’abord des intérêts particuliers face à l’intérêt général, en privilégiant l’immédiateté au temps long. »

A Rennes : « Beaucoup de précaires s’adressent à nous. Ils sont inquiets. »

Pour lire l’épisode précédent concernant Enora Le Pape, cliquez ici.

Au fil de la campagne, Enora Le Pape a pris de l’assurance en public. Un exercice que la candidate de la France insoumise dans la 8ème circonscription d’Ille-et-Vilaine a renouvelé le vendredi 2 juin. Aux côtés des autres candidats bretilliens – les habitants d’Ille-et-Vilaine – du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, la candidate organisait un meeting commun à Rennes. Ce qu’elle affectionne aussi dans ces moments là, c’est de descendre du podium pour écouter ce que les gens ont à lui dire. « Beaucoup de précaires s’adressent à nous, relate la candidate, elle-même chercheuse d’emploi. Ils sont inquiets. Pour eux – à l’image de cette femme vacataire à la municipalité qui se dit que si la loi Travail passe, sa situation sera encore plus difficile – et pour leurs enfants. »

Que répondre à ces angoisses de citoyens face à un gouvernement qui entend légiférer par ordonnances ? Pour les rassurer, la candidate avance les projets de la France insoumise, notamment écologiques, « colonne vertébrale du programme » et promesses de nombreux emplois. « Il faut fermer Fessenheim et rediriger les 100 milliards d’euros prévus pour le « grand carénage » [programme industriel devant rendre possible l’exploitation des centrales nucléaires au-delà de 40 ans, ndlr] vers le développement des énergies renouvelables. » Pour Enora Le Pape, la planification énergétique, territoire par territoire, est une opportunité pour mobiliser les citoyens. « Sur l’écologie, il y a une grande hypocrisie d’Emmanuel Macron qui montre Trump du doigt pour sa sortie des accords de Paris alors que son propre programme ne réserve pas de place privilégiée. Rappelons qu’il a choisi un Premier ministre qui vient du secteur nucléaire. »

« Notre rôle sera clairement de soutenir les luttes locales »

Autre secteur susceptible de créer des emplois : l’agriculture. Premier département laitier de France, l’Ille-et-Vilaine fournit plus de 6% de la production française. Plus de 15 000 personnes travaillent dans le secteur agricole, soit 3,4 % des emplois du département (contre 4,9 % en Bretagne, et 2,8 % en France). La candidate a rencontré des jeunes qui souhaitent s’installer et mener des projets agricoles respectueux de l’environnement, mais qui restent bloqués par l’accès au foncier. « Nous avons un gros travail à mener sur le dossier des Safer (sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural) qui gèrent les terres agricoles, estime Enora Le Pape. Il est nécessaire de changer la gouvernance de ces institutions qui ne sont pas suffisamment démocratiques. » A condition d’obtenir une majorité parlementaire...

Si ce n’est pas le cas, que fera la France insoumise ? « Notre rôle sera clairement de soutenir les luttes locales pour l’obtention de terres agricoles ou contre la bétonisation, avance la candidate. Sur ma circonscription, aux portes de Rennes, une ferme pédagogique tente ainsi désespérément de survivre, face aux menaces de construction d’immeubles. Nous devons aider ces citoyens dont les luttes s’inscrivent dans notre programme. »

Dans les quartiers nord de Marseille, un adversaire de taille : l’abstention

Pour lire l’épisode précédent concernant Sarah Soilihi, cliquez ici.

« Avant, ici, on avait une société où on pensait que demain serait mieux qu’hier. » La sentence prend un sens particulier dans les quartiers nord de Marseille, comme le rappelle Samy Johsua, professeur retraité et conseiller municipal Front de Gauche à Marseille : « Ici, Stéphane Ravier (FN) a gagné les municipales avec seulement 18% des inscrits… Les gens ne votent plus. » L’actuel maire frontiste du secteur se présente cette fois aux élections législatives, dans le confortable statut de leader. « Tous les autres candidats ont carrément abandonné l’idée d’arriver en tête », constate, un brin fataliste, Sarah Soilihi, la candidate France insoumise.

Il en faudrait plus pour décourager la jeune doctorante en droit et championne internationale de boxe, dont l’hyperactivité ne se départ jamais d’un sourire pétillant. Avec la soixantaine de bénévoles actifs sur sa campagne, ils ont accentué les collages, les tractages, les « boîtages » (dépôt des tracts dans les boîtes aux lettres) et les discussions avec les populations des quartiers. Avec un seul adversaire en tête : l’abstention.

Dans la plus grande circonscription de Marseille, avec plus de 120 000 habitants, seuls 70 000 sont inscrits sur les listes électorales. 45% s’abstiennent en moyenne aux dernières élections. Une indifférence renforcée par l’attitude de la députée sortante, Sylvie Andrieux (PS), démise de ses fonctions suite à une condamnation à de la prison ferme en décembre dernier [2]. C’est pourquoi Sarah Soilihi porte haut une loi sur le référendum d’initiative populaire qui permettrait de révoquer les élus. Quant à la loi de moralisation de la vie publique, elle regrette une attitude « hypocrite » du gouvernement, qui « ne va pas assez loin dans ce qu’il faut proposer ».

Police de proximité et désenclavement économique

Sarah Soilihi veut aussi défendre le rôle des femmes dans ces quartiers populaires : « Il y a des barrières psychologiques, elles osent moins s’engager alors que ce sont elles qui agissent le plus sur le terrain, pour la défense des services publics et des commerces. » Face à leur déficit de représentation, la candidate veut instaurer des quotas, en entreprises ou dans l’administration, « comme ce qui existe déjà en politique avec l’obligation de parité ». Sans tabou, l’ex-porte-parole de Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne présidentielle, compte aussi s’attaquer à l’enjeu de la sécurité, en proposant de rétablir une police de proximité, ainsi qu’à celui du désenclavement économique des quartiers : « Il faut faire venir les investisseurs », dit-elle sobrement en citant l’exemple d’un technopôle voisin.

Cela sera-t-il suffisant pour se distinguer parmi les 16 candidats présents ? Sarah Soilihi y croit dur comme fer, à l’affût du moindre indice favorable. Elle l’affirme sans broncher : « La campagne s’est durcie, et les concurrents ont accéléré leurs attaques contre moi : je suis la candidate sur laquelle on « recolle » le plus d’affiches… c’est bon signe »

En Normandie, le combat pour l’égalité hommes-femmes, en zone rurale aussi

Pour lire l’épisode précédent concernant Isabelle Attard, cliquez ici.

Le village de Balleroy, 996 habitants, au sud de Bayeux, semble avoir été construit autour de son château du 17ème siècle. Ce mardi soir, il n’y a pas un chat dans la rue principale qui mène à cette demeure acquise dans les années 1970 par Malcolm Forbes, le patron de la célèbre revue financière éponyme. Dans la salle polyvalente adossée à la mairie, une dizaine de personnes est rassemblée autour d’Isabelle Attard, pour la quatrième réunion publique de la candidate aux législatives dans la cinquième circonscription du Calvados. Ce soir, on parle égalité femmes-hommes, plafond de verre et plancher collant, socialisation différenciée, discrimination et système patriarcal. « Un quart des femmes se retrouvent dans une situation de harcèlement au cours de leur vie », souligne Astrid Leray, de l’entreprise Trezego. Cette spécialiste intervient dans les entreprises, les crèches, les institutions, pour former les salariés et les dirigeants à ces questions, entrouvrir des pistes de réflexion, et d’actions.

Marché du travail, partage des tâches domestiques, femmes dans les médias… Les chiffres, accablants, sont projetés sur le mur. Les témoignages se succèdent parmi les participants. « Dans notre région, il y a aussi de l’esclavage moderne, avance une dame. Des femmes sont contraintes à des boulots de merde, en vivant au fond de la cour d’une propriété. » La députée évoque les cinq ans passés à l’Assemblée nationale : « Dans la commission éducation et culture, où je siégeais, les responsabilités de rapporteur des projets de loi du gouvernement n’ont jamais été attribuées à une femme. En cinq ans ! »

Il y a aussi les blagues sexistes qu’elle a fini par occulter tellement elles étaient nombreuses ; la drague lourde de certains de ses collègues un peu éméchés après des dîners arrosés. Et l’affaire Baupin, du nom du député écologiste parisien accusé par huit femmes de harcèlement ou d’agressions sexuels [3]. « Seule, je n’aurais jamais pris la parole publiquement, raconte Isabelle Attard. Les femmes ont intérêt à ne pas en parler. Leur carrière politique peut être compromise.[…] Après les révélations, il y a eu très peu de solidarité masculine et féminine. » La députée est désormais accusée en diffamation par Denis Baupin.

Difficile de mobiliser

Face à cette situation, Isabelle Attard prône des quotas strictes de parité pour parvenir à l’égalité femmes-hommes au Parlement, « même s’il est triste d’en arriver là », ajoute-t-elle. « Dans la région du Rojava, au Kurdistan, les postes réservés aux femmes dans les institutions sont laissées vacants, s’il manque des femmes. Les hommes ne peuvent pas prendre leur place [4]. » Elle insiste aussi sur l’éducation autour de ces questions, dès le plus jeune âge, et la lutte contre les stéréotypes véhiculés notamment dans la publicité.

Les réunions publiques de la candidate n’attirent pas les foules. Mais l’exercice est un classique incontournable d’une campagne. « C’est une façon de se confronter à la contradiction, de nourrir sa capacité de répondre », assure Sarah Albert, sa directrice de campagne. « La présidentielle a soûlé les gens, estime une de ses soutiens. On sent qu’il est difficile de mobiliser. » Les thématiques mises en avant par la députée rejoignent-elles les préoccupations quotidiennes des habitants ? La précarité et l’emploi, dans une région touchée par ces problématiques, ont aussi été au centre des débats publics.

Le message politique parvient-il à leurs oreilles ? Ou l’heure est-elle au désintérêt ? « Dans mon village, les gens peu politisés et qui votent FN ne savent même pas qui est leur députée », témoigne un habitant de l’Est de la circonscription, là où l’extrême droite est parfois arrivée en tête au deuxième tour de la présidentielle. La campagne aura-t-elle permis à la députée sortante de gagner en visibilité ? Résultats dimanche soir.

Barnabé Binctin (à Lyon et à Marseille), Nolwenn Weiler (à Rennes) et Simon Gouin (à Bayeux)

Photos : à Marseille, Jean de Peña (Collectif à-vif(s)) ; à Rennes, Laurent Guizard.

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