Covid-19

Dans les centrales nucléaires, « la situation pourrait se tendre si l’on est nombreux à être malades en même temps »

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Les centrales nucléaires fonctionnent à effectifs réduits pour éviter la propagation du virus. Pour maintenir la continuité de la production d’électricité, EDF s’appuie largement sur les sous-traitants, inquiets pour leur santé, peu reconnus et mal payés.

Comment la crise sanitaire du covid-19 est-elle gérée au sein des installations nucléaires ? L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a fait savoir, le 26 mars, que les installations nucléaires « dont le fonctionnement n’est pas indispensable à la continuité de l’activité du pays (...) ont été mises à l’arrêt et sont maintenues en état sûr ». Cela concerne les sites du CEA (Commissariat à l’énergie atomique), d’Orano (production et recyclage d’uranium) et de l’Andra (stockage des déchets radioactifs). « La plupart des chantiers, notamment de démantèlement, ont été suspendus », précise l’ASN, qui remplace ses inspections sur site par des contrôles à distance.

Qu’en est-il dans les centrales nucléaires qui assurent une partie de la production d’électricité ? « Nous avons supprimé les transports en commun sur les sites, élargi la plage horaire de restauration, sanctuarisé les salles de commande où ne peuvent entrer que les agents de conduite, augmenté la fréquence des nettoyages. Et des messages audio sont régulièrement diffusés sur les sites pour rappeler les gestes de sécurité sanitaire à respecter, répond le service de presse d’EDF. L’idée, c’est vraiment de protéger la santé des salariés, qu’ils soient agents EDF ou sous-traitants. » Les retours du terrain sont cependant moins enthousiastes, notamment du côté des sous-traitants. Selon un agent EDF, ils sont « abandonnés à leur sort ». La situation au sein des centrales arrêtées pour maintenance les inquiète particulièrement.

« Le PDG a été très clair, il a dit que le télétravail devait être privilégié. Et quand la présence des salariés n’est pas expressément requise, ils peuvent rentrer chez eux », rapporte un agent EDF. « Toutes les fonctions supports [les cadres, ndlr], les chargés de planification, et les chargés de travaux ont été renvoyés chez eux, dit EDF. Sur certains sites, cela représente jusqu’à 50 % des effectifs. » Soit environ 400 personnes par réacteur placés en télétravail sur les quarante actuellement en fonctionnement dans tout le pays. Plusieurs agents EDF estiment que ce nombre pourrait être encore réduit. « Si on ne garde que les personnes en charge de la production, de la sûreté et de la sécurité, cela fait environ 200 personnes par centrale, en comptant celles qui sont d’astreinte et que l’on peut rappeler pour maintenance ou autre imprévu », décrit un agent de conduite.

« Des dosimètres qui ne sont pas désinfectés, des portes jamais nettoyées »

Pour le moment, seul le site de Flamanville – actuellement à l’arrêt – a significativement réduit le nombre de personnes sur place dès le 16 mars, plusieurs agents ayant été détectés positifs au Covid-19 [1]. EDF a décidé de reporter des travaux programmés de longue date dans dix centrales : des « visites partielles », qui visent à revoir certaines parties des centrales, et des « visites décennale » qui représentent de gros chantiers d’entretien [2] « On se concentre sur les arrêts pour rechargement de combustibles, qui durent entre 40 et 50 jours, explique EDF. Ces travaux sont nécessaires pour pouvoir fournir de l’électricité cet été, cet automne et cet hiver. » Sur ces types de chantiers, le nombre de personnes présentes peut être très élevé, « on passe aisément de 800 à 1500 personnes sur site », décrit un sous-traitant.

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Le rythme, effréné, de ces arrêts de tranche va-t-il être ralenti pour que les salariés, notamment sous-traitants, ne prennent pas des risques inconsidérés ? « Nous n’avons reçu aucune information en ce sens », dit Gilles Reynaud, président de l’Association de défense des sous-traitants de l’industrie nucléaire Ma zone contrôlée, qui se dit très inquiet. Les salariés n’ont pas de masques, pas de gel hydroalcoolique, et ils ne peuvent pas respecter les distances de sécurité qui préviennent la propagation du covid-19. « Dans les vestiaires, les gars sont à touche-touche, décrit Gilles Reynaud,. Ils passent par des portiques que tout le monde a touchés, attrapent des dosimètres qui ne sont pas désinfectés, ouvrent des portes jamais nettoyées. » Quand les salariés demandent des masques, ou des gants et du gel hydro-alcoolique à leurs employeurs, ces derniers les renvoient vers EDF, qui leur dit en retour d’aller voir leurs employeurs [3]. « Ils se renvoient la balle et les salariés travaillent sans protection », tempête Gilles Reynaud. EDF s’est pourtant engagée à « maintenir la continuité du service client tout en préservant la santé de ses salariés et de ses prestataires ».

« En période de crise, les sous-traitants assurent la continuité du service public, sans les primes ni les salaires qui vont avec »

Les sous-traitants sont d’autant plus en colère que la situation exceptionnelle de pandémie met en évidence le rôle crucial qu’ils jouent au sein du service public de l’électricité. « Je confirme que les déplacements de M. Jules sont nécessaires pour assurer la continuité de fonctionnement et la sûreté du site nucléaire », affirme un prestataire dans un laisser-passer qui autorise les déplacements en cette période de confinement. « La présence de M. Martin est nécessaire pour assurer les missions essentielles de l’entreprise EDF et permettre la continuité du service public », souligne un autre. « C’est le comble de l’hypocrisie, estime Gilles Reynaud. Les sous-traitants de la filière nucléaire sont réquisitionnés pour assurer le service public de fournisseur d’électricité, et on ne peut pas les protéger ? C’est lamentable. »

« On s’aperçoit, en période de crise, que des sous-traitants assurent la continuité du service public, dit un agent EDF du secteur nucléaire. Sauf que, contrairement à nous, ils n’ont pas les primes qui vont avec, ni les salaires, ni les congés, etc. Ils ont raison de s’insurger. C’est une honte. Quant à nous, on se fait féliciter pour notre dévouement, mais il y a quelques mois, ils voulaient défoncer notre statut avec le projet Hercule. Sans parler de la réforme des retraites... »

« L’état d’anxiété sur le terrain est très élevé. Les gens ne se sentent pas respectés »

« De rares sous-traitants ont osé exercer leur droit de retrait, mais c’est très compliqué, reprend Gilles Reynaud. Il y a des pressions pour qu’ils continuent à venir. » Ailleurs, on leur a déclaré qu’ils ne pourraient bénéficier du chômage partiel. « L’état d’anxiété sur le terrain est très élevé. Les gens ne se sentent pas respectés. Le risque, c’est qu’ils fassent du mauvais boulot. Et le mauvais boulot quand on s’occupe de maintenance nucléaire, c’est quand même problématique. » « La particularité de notre industrie est double puisqu’elle constitue un service public essentiel – la production d’électricité – et qu’elle nécessite à chaque instant la maîtrise de la sûreté nucléaire », a rappelé Marc Simon-Jean, directeur de la centrale de Fessenheim à propos de la gestion de la crise covid-19 par EDF [4].

L’évolution très rapide de l’épidémie va-t-elle pousser EDF à revoir sa copie ? On ne sait rien, pour le moment, de la façon dont l’épidémie se propagera au sein des travailleurs et travailleuses qui font tourner les centrales nucléaires. « Des mesures ont immédiatement été prises au niveau local afin d’éviter toute propagation du virus », assure EDF. Sur le terrain, ce n’est pas flagrant. « Ça s’organise doucement, rapportaient des agents EDF le 20 mars dernier. Il y a d’abord eu les gestes barrière, un mètre de distance, pas de bise, etc. Mais on a continué à être dix dans les ascenseurs, et à appuyer tous sur les mêmes boutons pour pouvoir accéder au site… »

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« La situation pourrait devenir tendue si l’on est vraiment nombreux à être malades en même temps »

« Dans le secteur, on est prêts s’il faut rester sur place : on a des lits, de quoi manger, etc. On sait a priori faire face aux crises, du moins certaines d’entre elles, remarque un autre agent. Plus peut-être que dans les autres industries. La situation pourrait devenir tendue, par contre, si l’on est vraiment nombreux à être malades en même temps. Un peu comme dans les hôpitaux finalement. » Aux absences potentielles pour cause de maladie ou de quarantaine, s’ajoutent pour le covid-19 l’absence de parents qui se sont placés en arrêt maladie pour s’occuper de leurs enfants.

Quoi qu’il arrive dans les prochains jours, EDF ne pourra pas se passer des sous-traitants. « Certains d’entre eux font partie des protocoles de sûreté, par exemple les gardiens », remarque un agent. Il est peu probable que les agents réquisitionnés pour faire tourner les centrales se mettent à faire le ménage. Les femmes qui en ont la charge, sous-traitantes dans leur grande majorité, seront donc tenues de continuer à venir. « Notre présence est nécessaire pour assurer la continuité du service public, insiste Gille Reynaud. Pourquoi alors, nous refuser le statut d’agent.e EDF que nous réclamons depuis si longtemps ? » Peut-être leur sera-t-il accordé au sortir de cette crise sanitaire inédite ?

L’Autorité de sûreté nucléaire se dit en tout cas attentive à leur sort. Elle a alerté la direction d’EDF sur la situation de ces salariés sous-traitants « en lui demandant de définir clairement quelles sont les activités de maintenance ou de logistique pour lesquelles une continuité est indispensable » et « de veiller à ce que les conditions de santé et sécurité soient communiquées et mises correctement en place » [5].

Nolwenn Weiler

En photo : les quatre réacteurs et les cheminées d’évacuation de la vapeur de la centrale nucléaire de Cruas-Meysse (Ardèche) / CC Yelkrokoyade

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